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ESSAI
DE

PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
PAR EMILE SAISSET.

PREMIERE PARTIE.—ETUDES HISTORIQUES
SIXlfiME fiTUDE. — LE SCEPTICISME DE KANT.

Ai-je enfin trouve dans Leibnitz la verite complete et absolue sur
Lieu, et ne me reste-t-il qu’a la conserver comme mon plus cher
tresor et a la preserver des atteintes du scepticisme ? Je l’ai cru longtemps, et chaque fois que je relis les Essais de theodicee, je me reprends a le croire. Quelle admirable creation! Comme la pensee y
est grande, et comme elle est simple! Que de genie et que de bon
sens! Tous les besoins de Fame y sont satisfaits : le coeur est touche,
la raison convaincue, et en meme temps l’imagination curieuse et
bardie voit s’ouvrir devant elle des horizons sans limite.
Je voudrais m’arreterla, mais c’est impossible. Plus je considere
1’enchainement des pensees de Leibnitz sur les choses divines, plus
je vois que toutes ses vues se rattachent a un vaste systeme dont il est
bien difficile de les separer. Et certes, ce systeme est d’une grandeur
et d’une ricliesse merveilleuses. Il embrasse tous les objets que la
curiosite humaine peut se proposer; il poursuit jusqu’aux dernieres
limites de la raison l’explication de l’enigme des existences. C’est, je
crois, le systeme le plus Vaste qu’aucune intelligence d’homme ait
jamais concu; mais si vaste qu’il soit, est-il autre chose qu’un
systeme ?
Dieu" concu comme la monade supreme dont toutes les monades

�ESSAI DE PHILOSOPIIIE RELIGIEUSE.

27

finies sont des fulgurations continuelles, est-ce la une pensee entierement exempte d’erreur et de peril? Je crains d’y trouver quelque
analogie avec la nature naturante de Spinoza. Si Dieu en effet est
defini la force absolue, puis-je concevoir cette force autrement qu’en
acte? n’est-il pas de 1’essence d’une force de se developper? Mais
alors que devient la notion de l’etre tout parfait, de ce principe
immuable, accompli, qui se suffit pleinement a soi-meme et a’a
besoin de rien autre que soi?
Et puis ces monades qui emanent confinuellement du Createur,
chacune renfermant en elle le germe de tous ses developpements,
est-ce une conception qui satisfasse aux donnees de Texperience? N’y
a-t-il pas dans cette evolution reglee par lla loi de continuity une
espece de fatalisme universel? Et meme, a y regarder de pres, ces
forces, qui ne sortent pas d’elles-memes, qui sont hermetiquement
fermees a toute influence exterieure, ri’ay ant, point, comme dit Leib­
nitz, de fenetres sur le dehors, sont-ce des forces yeritables? Ne
ressemblent-elles pas plutot a des abstractions mathematiques, telles,
par exemple, que les points successifs d’une courbe rigoureusement
continue dont l’equation serait ecrite de toute eternite?
Je demande aussi a Leibnitz comment ces monades, qui sont par
definition des unites simples, peuvent expliquer l’etendue et le mouvement? Il me dira que 1’etendue etie mouvement ne sont rien d’absolu, mais de simples phenomenes, des apparences fugitives, pareilles
a l’arc-en-ciel. Dites le mot, Leibnitz. Ce sont pour vous de pures
illusions. Or deja, a vous en croire, l’influence que je m’imagine
exercer sur mes membresest une ilfSbilX gallon dt la reaction perpetuelles des etres de la nature les uns sur les autres, encore une
illusion. J’habite doncun monde d’illusions! Et qui sait done si le
Dieu que je me represente comme T© centr| vivanf et actif de ce
monde, n’est pas, lui aussi, une illusion comme tout le reste?
Voila done le terme ou me conduisent, par des chemins difierents,
Descartes et Leibnitz, Malebranche ef Newton. L’un'me,presente ses
tourbillons, l’autre ses monades; l’un estpour le plein, 1’autre pour
le vide; l’un se declare mecaniste, l’aiitre dynamiste, Ils n’ont tous
peut-etre qu’un trait commun, e’est d’habiter le pays des chimeres.
Descartes me parle d’un Dieu dont la :toute-puissance est tellement
absolue qu’elle fait a son gre non-seulement Ips etres, mais les verites. Point du tout, dit Malebranche, la volonte de Dieu est reglee
par sa sagesse. Voici Newton qui se represente son Dieu comme re-

?

�28

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

pandu dans la duree et dans l’espace, et bornant sa fecondite derisoire
a disperser a travers les champs infinis de l’immensite quelques
atomes dont l’economie fragile menace a chaque instant de se dissoudre. Leibnitz proteste et soutient que Dieu est en dehors et audessus de l’espace, et que, sans tomber dans le temps, il remplit les
espaces et les siecles des fulgurations de sa puissance infinip.
Quel amas de pensees contradictoires ! Si Descartes et Newton, si
Malebranche et Leibnitz ne se sont pas entendus, la faute en est-elle ]
a ces grands genies? Le seul coupable, c’est l’esprit humain. Car1
enfin pourquoi, en metaphysique, les systemes succedent-ils aux
systemes, sans que jamais rien puisse durer et s’etablir? A quoi bon
ces mouvements qui agitent la pensee sans la faire avancer d’un pas ?
Ne serait-ce point que le probleme de la nature des choses surpasse
l’homme, que les systemes exprjment tout simplement les formes de
notre enfendement, c’est-a-dire les divers points de vue sous lesquels
nous nous representons les choses, que nous n’avons de prise certaine
que sur les objets de l’experience, et qu’il faut se resigner a explorer
la surface des choses, dans une impuissance eternelle de percer le
my stere de leur origine et de leur fin.
Voila les impressions et le&amp;dputes qui se glissent dans mon
esprit aii-spectacle des contradictions du genie. Sont-ce la des pensees
qui me soient propres? Non; elles sont venues a de grands esprits,
a Voltaire, a Reid, a Locke, a Hume, a Kant; elles ont ete l’opinion commune de tout un siecle. Je me ferais scrupule de ne pas
consulter a leur tour ces grands douteurs, et je veux leur donner
'
pour interprete celui qui passe pour avoir le plus resolument embrasse et le plus, fortement congu et combine ce qui etait dans
l’esprit de tous les autres. Cet homme est Kant. On dit que les
formes de son systeme sont lourdes et pedantesques. Peu m’importe,
pourvu que je puisse en comprendre le fond.
Kant nous raconte, avec cette sincerite et cette candeur qui relevent
en lui la force et l’originalite du genie par la beaute du caractere,
que son initiateur en philosophic fut David Hume. Quand la lecture
du philosophe ecossais l’eut, dit-il, reveille de son sommeil dogma- i
tique, le premier fait qui frappa. son attention, ce fut la variete, la
contradiction et le rapide declin de tous les systemes metaphysiques* |
D’ou vient, se demanda le disciple desabuse de Leibnitz et de Wolf,
d’ou vient que la philosophic, depuis deux mille ans, erre ainsi a
l’aventure, a la merci de ces reveries steriles et changeantes qu’on

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

29

appelle des systemes, alors que d’autres sciences deploient une activite si reguliere en ses mouvements, si feconde en ses produits? Les
mathematiques ont eminemment ce caractere : elles changent et se
renouvellent, ilestvrai, mais pour s’accroitre et s’enrichir sans cesse.
Descartes a surpasse Euclide, et tous deux ont ete surpasses par
Newton; mais le calcul infinitesimal n’a pas detruit F analyse cartesienne, pas plus que celle-ci n’avait renverse la vieille geometric. En
metaphysique, au contraire, les systemes renversent les systemes. Un
philosophe ne peut croire qu’il a raison sans condamner tous les
autres a 1’erreur, et 1’oeuvre incessamment reprise dans son entier est
toujours a reprendre encore.
Pour penetrer la cause de ce contraste extraordinaire, Kant soumet
a une analyse profonde la constitution intime, des sciences., Il re­
marque, et c’est pour lui un trait de lumiere, que les mathematiques
n’ont pas pour objet de connaitre les choses en elles-memes, mais
seulement de developper certaines notions inherentes a l’esprit humain, les notions d’unite, de nombre, d’espace, et autres semblables.
Par exemple, la geometrie s’inqui'ete peu de l’essence des corps de la
nature; elle s’attache a la notion d’etendue, notion independante des
sens, et avec cette don"ee toutJSleoout M^raite, llle developpe la
serie de ses constructions et de peg
L’objet du geometre,
ce n’est pas une essciiqe, un etre en soi, c’est une idee. De meme,
\ l’algebriste ne s’interesse en rien a ces objets changeants dont l’egaI lite n’est qu’apparente, dont l’uriite csrtouten?mative; ctest la quantite
* ideale, le nombre abstrait, c’est-a-dire encore une idee, une notion,
qui fait la matiere de ses equations. Telle est, suivant Kant, 1’explication de la solidite singuliere et de jl^B^i^u^iiBntestee des
sciences mathematiques.
Elles n’ont pas seules ce privilegeWle^sciences' phwques yantent
avec raison leur caractere positif et leur regulierl developpement;
mais depuis quand ont-elles prisle rang eleve qu’ejles occupent dans
l’estime des hommes? depuis qu’elles'se sent separ&amp;^de la meta­
physique et qu’elles ont abando'nnu la*chimere d’una,explication
absolue des choses pour se reduire* a l’experience et au calcul : a
■’experience, quirecueille les faits, au calcui, qui leur’applique les
lois de la pensee. La physique n’a rien a demeler avec l’essence im­
penetrable des choses. Les corps sont-ils ou non divisibles a l’infini?
Le monde a-t-il eu ou non un commencement? Qu’importe a Ga­
lilee et a Kepler? Ils laissent les docteurs de l’ecole argumenter pour

�30

ESSAI DE PIIILOS.OPHIE RELLGIEUSE.

et contre ces fantomes opposes; il leur suffit d’explorer la nature etde
mesurer les cieux.
Interrogez l’histoire des sciences philosophiques elles-memes. Depuis Aristote, tout a change en philosophic, une seule chose exceptee,
la logique. Ainsi la metaphysique varie avec les systemes, la logique
leur survit. Pourquoicela? c’est que la logique ne s’occupe en aucune
facon des objets de la pensee, mais seulement de la pensee en ellememe. Le premier qui s’est pose ce probleme : A quelles conditions
la pensee peut-elle, ense developpant, rester toujours d’accord avec ses
propres lois? celui-la a cree la logique. Que sont devenues les entelechies d’Aristote, et ses formes substantielles, et son premier ciel?
Tout cela n’est plus,, mais Y Organon est reste; il est reste avec YHistoire des Animaux^ parce que. deux choses seules restent dans les
sciences : les faits de la nature visible et les lois de la pensee.
Telle m’apparait Fidee mere de la Critique de la Raison pure
die est aussi simple que bardie. Des deux elements dont le rapport et.
1’harmonie composent la science, savoir, l’esprit humain, d’une part,,
le sujet et; deFautre, les choses,, les etres, Vobjet, Kant se propose:
de supprimer le seeond et de reduire la science au premier. Ecarter
a jamais ^objectifi comme' absolument inaccessible et indetermi­
nable, wit resoudre dans le subjectify, voila son but, et de la les
grandes lignes de son entreprise.
Kant me fait suivre four a tour deux voies diverses et convergentes.
Il m’enferme d’abord dans le sujet,c’est-a-dire dans l’analyse de l’es­
prit humain, et ramenant toutes les lois. qui gouvernent la pensee a
mi certain nombre de concepts elementaires rigoureusement definis
et classes* il s’efforce de me prouver que ces concepts n’ont qu’une
valeur subjective et relative,, incapables qu’ils sont de me rien apprendre sur 1’essence des choses, et uiiles seulement a coordonner les
phenomenes de Fexperience, ou, en.d’autres termes, a imprimer aux
connaissances humaines le caractere de Fiinite. Cette oeuvre achevee,.
Kant me propose de. soumettre a une grande epreuve dialectique les
resultats de son analyse: il parcourt avec moi successivement les trois
grands’objets des speculations metaphysiques, l’ame, l’univers et
Dieu, et entreprend de me faire voir qu’il n’y a pas une seule asser­
tion dogmatique sur Fessence de Fame, sur l’origine et les elements
de l’univers, enfin sur Fexistence de Dieu, qui ne puisse etre convairicue de s’appuyer sur un paralogisme, de couvrir une antinomie
oude realiser arbitrairement une abstraction.

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

3£

Je vais suivre tour a tour la Critique de la Raison pure sur le ter­
rain de l’analyse et sur celui de la dialectique. Kant decompose tout
le mecanisme de la connaissance humaine en trois fonctions intellect
tuelles, savoir : la Sensibilite, l’Entendement et la Raison. Apercevoir les choses particulieres, ou en d’autres termes former des intui­
tions, voila l’acte propre de la Sensibilite; saisir les rapports des
choses et former des jugements, voila Facte propre de l’Entendement;
former enfin des raisonnements,, c’est-a-dire lier entre eux les juge­
ments et rattacher les consequences a leurs principes,./voila Facte
propre de la liaison. Or, dans l’exercide de chacune de. ces. trois fonc­
tions intellectuelles, F analyse dccouvre deux elements, Fun qui est a
priori, l’autre qui est a postw®ri.-Le premier constitue la matiere;
de la connaissance, le second sa.forme,., Celui-la est domic * pour
ainsi dire, du dehors; celui-ci sort.du propre fonds. de F esprit, de*
son activite, de sa spontaneity natives..Par.. exemple v nul acte de
la sensibilite ou nulle intuition'n’est:possible.qu’a.Kaide des notions
d’espace et de temps. Kant soutient que ces notions sont a priori, et
il les appelle formes pures de la sensibilite. De meme, nul acte de
l’entendement ou nul jugement n’esfc possible quia* Fiaide, de eertaines
notions d’unite, de realite,vde possibility, etc., lesquelles sont egalement a priori, et que Kant appelle les concepts purs de l’entendement. Enfin, nul acte de la raison ou nul raisonnement n’est possible
qu’a l’aide de certaines notions de Fabsolu ou de: Finconditionnel..
Kant leur donne le nom d’idees pures de la raison. Il s’agit maintenant de recueillir ces formes, ces concepts, ces idees,,1014 supremes;,
ressorts constitutifs de la. raison Kuniaine,. pour. en. approfondir la.
nature et en mesurer la portee.
L’analyse de la sensibilite est dans le systeme de Kant une affaire
capitale. La sensibiliteH.effetestlasource des.intuitions,, lesquelles
deviennent la matiere des jugements et par suite des raisonnements,,
‘ ce qui nous conduit jusqu’a l’idee de Fabsolu, forme supreme de
toutes nos connaissances.
Dans toute perception d’tin phenomena exMrieiir., /^ffljtWsiihgue.
deux choses : d’une part,Je. phenomeneexemple tel;
mouvement corporel; de l’autre, la condition de ce phenomene,.
savoir l’espace, sans lequel aucun mouvemem ne saurait etre percu.
Les phenomenes exterieurs varient.a l’infini; Jacondition.de ces phenomenes, l’espace, esttoujours la .meme. Liespace est done, suivant
Kant, la forme pure des sens exterieurs. De meme, le tempsl est la

�32

ESSAI DE PHIL0S0PH1E RELIGIEUSE.

forme pure du sens intime, nulle sensation et en general nulle modi­
fication de nous-memes ne pouvant etre percue que sous la condition
du temps. L’espace et le temps, voila done les deux formes pures de
la sensibilite. Etant concus comme anterieurs aux phenomenes j|
comme uns et infinis, l’espace et le temps ne sont pas des objets de
l’experience, qui ne donne que des phenomenes toujours divers et
toujours limites. Qu’est-ce done que l’espace et le temps? Voulezvous en faire des choses absolues, objectives? mais alors, soit que
vous les eleviez au rang d’etres en soi, soit que vous en fassiez des
attributs de Dieu, soit enfin que vous les reduisiez a des proprietes ou
a des rapports des etres de la nature, vous tombez egalement dans
l’absurde. Dans le premier cas, en effet, vous aboutissez a deux etres
absolus qui sont des non-etres; dans le second, vous confondez le
temps avec 1’eternitej l’espace avec l’immensite; dans le troisieme,
comme vous ne donnez a l’espace et au temps qu’une valeur contingente, vous etes dans l’iinpossibilite d’expliquer le caractere absolu de
deux sciences fondees sur les notions d’espace et de temps, savoir, la
geometrie et la mecanique rationnelle. Il suit de la que l’espace et le
temps n’ont aucune sorte de realite objective et ne peuvent etre autre
chose que des formes de la connaissance: formes necessaires, univer­
selies, donnees a priori, mais n’ayant aucune portee au dela du sujet,
n’exprimant que la nature de la pensee, ne servant qua rendre
l’experience possible.
Telle est en substance 1’esthetique transcendantale de Kant, et il
faut convenir qu’elle est subtile, profonde, originale; mais est-elle
exacte? il me semble que non, et si les principes manquent d’exac­
titude, comment les conclusions ne manqueraient-elles pas de rigueur?
Toute cette ingenieuse theorie de Kant sur l’espace et le temps renferme une erreur qui se retrouve dans toute la suite de son oeuvre
analytique et en corrompt tous les resultats; au lieu d’observer la
realite, il tourmente des abstractions; au lieu de chercher dans la
conscience l’origine des notions fondamentales, il les prend toutes
formees, a l’etat ou une longue suite d’abstractions les a portees, et
il s’imagine que ces notions abstraites sont anterieures a l’experience,
sans laquelle pourtant elles seraient parfaitement vides et inintelli—
gibles.
•
Kant considere l’espace et le temps sous leur forme la plus gene­
rale et la plus abstraite, anterieurement a toute notion d’etendue sen­
sible et de duree particuliere et determinee. Or, il est parfaitement

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

33

inexact que mon esprit debute par de telles conceptions. Avant l’abstrait, le concret; avant la notion d’espace, la notion d’etendue; avant
la notion de temps, les notions de succession et d’identite personnelle.
Je vois un corps ou je le touche, je le percois comme etendu; en le
maniant, je passe d’une impression a une autre, je me sens identique
dans la succession de ces deux etats, je me sens durer; il n’y a point
encore dans mon esprit Fidee abstraite d’espace, Fidee abstraite du
temps. Ce n’est qu’apres avoir percu bien des etendues et bien des
durees que je formerai, par l’abstraction, l’idee generale d’espace et
l’idee generale de temps, pour arriver enfin a concevoir, par la, rai­
son, au dela de tous les corps et de toutes les durees, un etre infini,
absolu, pur des limitations de l’etendue, etranger aux vicissitudes du
temps, en un mot, immense et eternel.
Ainsi done, d’abord, par un acte d’in tuition, les notions concretes
de telle etendue sensible, de telle duree delerminee; puis, par un
acte d’abstraction, les nations generates -d’espace et de temps; puis,
par un acte de raison, leS conceptions absolues d’eterriiteet d’immensite; voila la vraie histoire de mon esprit a la place de l’histdire fantastique tracee par Kant.
Ayant une fois sepafe, isole l’espace et le temps de toute intuition
concrete d’etendue et de duree, il n’est pas mervci’lleux qn’il trouve
ces notions vides, creuses, insignifiantes; pour leur rendre leur rea­
lite et leur sens, il suffit de les rapporter a leun'^reritableorigine, de
les replacer au sein de la conscience. Un kantien me demandera-t-il
maintenant ce que -je pense de la nature objective'de l’espace et du
temps? Je lui repondrai qu’il faut distinguefientre fl*etendue, l’espace
et l’irnmensite, comme ilfaut distinguer entre-la duree, le temps et
d’eternite. L’etendue est une propriety reelle des corps*, et 'la duree
une propriety reelle de&gt; tousBes etres qui| changent ;* l’immensite et
l’eternite sont deux atfribuWMe Ffitre divin, lesquels expriment la
permanence et l’omnipresence de son etre, profondement distinctes
et independantes de toute succession et de toute forme finie; l’espace
et le temps enfin sont de pures abstractions.
Oui, j ’en conviens, faire de Fespace et du temps des etres en soi,
cela est deraisonnable; concevoir Dietl Confine durant et etendupmeme
a l’infini, cela n’est pas moins insoutenable^je l’accorde encore; mais
je ne suis pas pour cela condamne a refuser a la science de l’etendue
et a la science du mouvemdni leur caractere absolu. En effet, tout en
reconnaissant que les propositions de la geometric sortt absolument
Tome III. — 9* Livraison.

3

�34

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

necessaires, je puis expliquer autrement que Kant leur necessity. La
geometrie repose sur l’idee de l’espace, idee abstraite a mon avis;
mais cette idee abstraite etant donnee, toutes les consequences qui
s’en deduisent sont necessaires, par la necessity inherente au principe
meme du raisonnement, au principe d’identite. Le triangle, le cercle
ne sont pas des choses reelles, ce sont de pures constructions de 1’esprit tracant pour ainsi dire au sein de Tidee abstraite de l’etendue'
diverses limitations precises; mais le cercle etant une fois pose comme
cercle, il est necessaire que ses rayons soient egaux, Voila la necessity
inherente aux propositions geometriques; die n’a nul besoin d’une
pretendue intuition a priori de l’espace un et infini; elle n’a besoin
que de la necessity de ce principe : A est A, un cercle est un cercle,
en general, une chose ne peut pas etre differente d’elle-meme, prin­
cipe evidemment necessaire et absolu, qui communique sa necessity a
toutes ses consequences,
L’analyse de l’entendement a, dans le systeme de Kant, les memes
defauts que celle de la sensibilite : elle est artificielle et fausse, prenant des abstractions pour des realites, etrangere a l’observation vraie
de la conscience. De quoi s’agit-il en definitive? de rendre compte
d’un •certain nombre de notions premieres qui sont, en effet, presentes dans tous nos jugements, comme les notions de cause, de sub­
stance, d’unite, lesquelles deviennent la base de ces grands principes
sur Lesquels repose le systeme tntier de nos connaissances. Que fait
Kant? au lieu d’observer la conscience humaine et d’avoir l’oeil fixe
sur ce principe reel et vivant qui dit moi, qui se saisit immediatement lui-meme, qui se sent vivre, agir, durer, qui s’apercoit, non
comme une condition abstraite de la pensee, mais comme un sujet
reel et vivant, comme une veritable cause, une veritable substance,
une veritable unite, au lieu, dis-je, de contempler ce monde des rea­
lties interieures, Kant se perd dans un labyrinthe inextricable de
conceptions abstraites et de distinctions arbitrages, Il dresse une
table de tous les jugements possibles ; il en reconnait douze especes,
reparties trois a trois dans quatre cadres distincts, suivant leur qua­
lity, leur relation et leur modalite. Ces douze especes de jugements,
generaux, particuliers et singuliers, affirmatifs, negatifs et linaitatifs,
categoriques, hypothetiques et disjonctifs, problematiques, assertoriques et apodictiques, representent a ses yeux douze fonctions logiques
de I’entendement, douze procedes distincts pour ramener une variete
donnee a 1’unite. Il conclut de la qu’il doit y avoir dans 1’entende-

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

35

ment douze concepts purs, qui seuls peuvent rendre possibles ces
diverses formes du jugement. G’est ainsi que sont introduites les
.fameuses categories : unite, pluralite et totalite; realite, negation et
Limitation; inherence, dependance et reciprocite ; possibility, existence et necessity.
Suivant Kant, tous ces concepts sont a priori, antgrieurs a toute
experience, absolument necessaires a la formation du.moindre juge­
ment. Ge n’est pas tout, une nouvelle condition est nece^aire : audessus de ces douze formas pures de l’entqndement’, Kant place une
forme generale qu’il appelle ljunite synthetique de l’aperception, ou
' encore Funi te trans^ndantale de la ^conscience. Etji’allez pas croire
qu’il soit ici question, de la .conscience que chacun de nous a -de ses
actes, de cette conscience qui se traduit par .des affirmations comme
celles-ci: Je sens, je pense, je suis. Non, la.conscience de Kant est
une conscience abstraite, un cogito logique, une forme generale de
la pensee; en un mot, ce n’est pas un fait, une realite est une pure
abstraction, arhitrairement erigee en condition necessaire ei a priori
de tout jugement possible.
Voila une analyse qui paraitdejabien compliquee, mais Kant
n’est pas encore au bo.uE Il se flatte :|.uavdnf rendu compte des con­
cepts purs d’unite, d’inherence, de dependance, etc1. ; nicds 11 n’a pas
encore atteint les notions de cause, de substance, d’activi^, ni les
principes correspondants. G’est pourquoi4.il ajopite lei sa theorie du
schematisme. Outre ses’douze concepts purs, il lui faut douze
schemes, c’est-a-dire douze representations a priori du temps,
schemes de quantite , scnemesi de qualite, schemes de relation ,
schemes de modalitd’ il lui faut ces representations pour vivifier
ses concepts abstraits, pour ges rendre applicables aux donnees de
Fexperience, pour leur donnejune valeur et un sens.
J’ai epuise enfin la serie compliquee, ’subtile, laborieuse, des con­
ditions sous lesquelles Kant .croit parvenir a rendre compte des prin­
cipes de l’esprit humain, et par exemple des principes de causalite et
de substance. Or, s’il faut dire tout ce que je pense, ,il n’y a rien de
plus faux, rien de plus vain que cettepretendue deduction qui lui a
coute tant d’eflorts. Kant altere 'essenticllement les notions de cause
et de substance. La notion1 de cause se transforme pour lui en celle
de succession con stante; la notion de substance en celle de perma­
nence. Ge sont la deux erreurs psychdlogiques de la deriiiere gravite.
Quand je produis une actionvolontaire, un efiori des muscles, par

�36

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

exemple, il n’y a pas entre ces deux termes, ma volonte et l’effortJ
une simple relation de succession, comme entre le jour et la nuitl
ou, si Kant aime mieux, entre le vent qui souffle et le roseau qui
plie. Il y a une relation bien plus intime, bien plus profonde : ma
volonte produit l’effort, ma volonte est une cause dont l’effort est un
effet, cause fixe, une, identique, qui se manifeste par une variete
indefinie de phenomenes. Plus j’approfondis la notion de cette acti—j
vite, de ce moi qui fait le fond de ma conscience, plus je reconnaSi
qu’il s’apercoit, non-seulement comme cause, mais comme sub­
stance, je veux dire comme un etre tour a tour ou simultanement
actif et passif, mais toujours identique sous la succession de ses
modifications diverses. Ce n’est point la une substance abstraite,
comme celle de Kant, un je ne sais quoi concu comme permanent,
en opposition avec un ecoulement de phenomenes dont ce terme per­
manent serait la condition abstraite et a priori; c’est une substance
reelle, une substance determihee, une substance qui se sait et se sent
exister et agir. Voila une analyse bien simple, bien facile a verifier;
cependant elle suffit pour faire crouler tout l’echafaudage d’abstrac­
tions, symetrique, subtil, ingenieux, j’eii tombe d’accord, mais tout
artificiel, eleve par la main de Kant.' A la place de ces concepts a
priori, parfaitement vides et creux, il faut done substituer des intui­
tions immediates de la conscience, pleines de realite et de vie; a la
place de ces principes arbitraires, sans usage et sans portee, de veritables principes tenant par leurs racines a 1’experience, et dans leurs
amples developpements embrassant l’univers et portant jusqu’aDieu.
Tels sont les vices essenliels qui me frappent dans l’oeuvre analytique de Kant, et cela suffit pour me mettre en garde contre les con­
sequences qu’il va tirer de ces faux principes dans la partie dialectique de son entreprise.
Kaiit m’a explique tout a l’heure quel est, suivant lui, le role de la
raison dans l’economie de nos connaissances. La raison prise en gene­
ral est la faculte de raisonner, e’est-a-dire de ramener le particulier
au general^ Or, cette operation suppose un dernier principe general
qui soit la condition de tous les autres et qui lui-meme soit inconditionnel. La conception de cet inconditionnel, tel est l’office de la rai­
son pure. Mais la raison pure ne se borne pas a concevoir l’inconditionnel; elle entend se servir de cette idee pour speculer a priori sur
la nature des etres. De la, si j’en veux croire Kant, des illusions

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

37

necessaires. Pour les detruire a jamais, il entreprend d’en decouvrir
I les sources psychologiques et de faire en quelque sorte la science des
T erreurs naturelles de l’esprit humain.
Le principe general de la raison pure est celui-ci : Le conditionnel
etant donne, avec lui est donnee la serie entiere des conditions et par
( consequent l’inconditionnel lui-rneme. Ceprincipe revolt,trois grandes
applications, l’une au sujet de la pensee, F autre aux^objet^sensibles,
la troisieme aux choses en general. De la trois idees : Fidee psycho] ogique, l’idee cosmologique et l’idee theologique. La raison cherche
dans la conscience un sujet qui ne soit pas l’attribut d’un autre sujet,
un sujet absolu, l’ame ou la substance pensante. En presence des
objets sensibles, elle remonteu&amp;e phenomene en phenomene et concoit
quelque chose de premier et de definitif comme servant de base et de
■principe aux phenomenes du ^^m&gt;s J Egbragsarf renfip, U totality
absolue des existences possfBlK elle pose, comme condition de cette
totality, une unite absolue qui est Dieu. Ces trois idees, ces trois
principes, Fame, le Cosm(^eLDieu,^&amp;peuyen^te,-W3dgonature
meme, ni demontres, ni
peuvent gKp^^Bmfces,
puisqu’ils sont ce qu’il y a
d^Mnstration; ils ne peuvent etre realises, puisqu’ils representent ce qui
est au dela de toute experience possible. Leur valeur est done purement subjective*, ils n’etendent pas la connaissance humaine, ils la
circonscrivent et l’achevent, voila tout.
La metaphysique a d’autres pretentions
pretend faire la
science de Fame, celle du Cosmos et celle meme de Dieu. De la
conce|)tion abstraitedenotre e^e.pehsant, Jaquirie
®en
de multiple, elle conclut a l’unite absolue de cet etre, ce qui est un ’
paralogisme. De F impossibility de s’arreter dans la serie regressive '
des phenomenes, elle..cqnfelut Jl uneSadition'
cette condition se presente de deuxMccm^^^^dict^^il enresulte
une antinomie; enfin, de la totalite
desaiobi'et^.eEL'
general, elle conclut a l’etre des etres comme condition de la possibi­
lity des choses et fondement deMie^^nceMniv^^lle.!S|n que cet
etre nous soit absolument inconnu. De .la, un. ideal nuenous transformons arbitrairement en chose reelle et oil nous voyons meme le
fondement de toute realitq. AinsjL l’lmel% runjfeJa|fDieu, tous
les objets de notre pensee,, tout l’edifice de nos croyances, tombe
Apiece a piece et s’ecroule sous la main de Kant, et la conclusion de
cette dialectique negative, c’est que la nietaphysique entiere, avec les

�38

•

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

trois sciences qui la constituent, psychologie rationnelle, cosmologid
rationnelle, theologie rationnelle, est ruinee a jamais.
J’entends dire autour de moi que ces objections de Kant sont absolument invincibles. Mais sans dissimuler ce qu’elles ont a quelques
ogards de fort et de serieux, il me semble von? ici, comme dans son
oeuvre analytique, beaucoup plus d’artifiee que de solidite. Kant
reduit la psychologie .aux quatre theses suivantes : lame est une
substance, lime est simple, Fame est une, Fame est spirituelle. Or,
suivaut bailees quatre propositions reposent uniquement sur quatre;
arguments vicicux ou se retrouve toujours le meme paralogisme. On
pose, dit-il', dans les- premisses un moi purement subjectif, qui n’est1
autre chose1 qu’une condition logique de la perception des pheno—
menes, et dans le passage des premisses a la conclusion, on trans­
form^ ce moi subjectif et logique ehJun moi objectif doue d’une
realiteabsolue /
Je repondrai a Kant que sa dialectique peut etre vietorieuse eontre
Ja psychologie concue a la maniere de Wolf, je veux dire exclusivement fbndee sur Fabus des procedes logiques, mais qu’elle ne saurait
atteindre la veritable science de Fame, celle qui prend son point d’appui, non dans des syllogismes, mais dah^’ttne analyse approfondie de
la nature humaine. En effet, quelle est la veritable base de la psycho­
logie ?un fait permanent et tiniverseL le fait de conscience. Je sens
vivre au dedans de moi un principe toujours present, qui ne se confond pas avec la seriede mes modifications, que je retrouve identique
a lui-mfeme sous les vicissitudes de mon existence mobile, qui, sort
en subissant Faction des choses exterieures, soit en reagissant art'
dehors, soit en sei concentrant sur soi dans une action tout interieure,
a chaque instant se connatt, a chaque instant Faffirme avee une darts
et une certitude infaillibles. Est-ce la le moi dont parle Kant, ce sujet
logique, cette forme abstraite* pure condition de la possibility de Fexperienee? non, evidemment non; Le moi de la conscience est une
force en action, une Energie qui se deploiej quelque chose d’essentielI'ementreeT, contret, vivant. Maintenaht, pour etre reel et concret, ce
moi n’a-t-il qu’une valeur empirique? n’esHT pas un veritable etre,
une veritable substance?On refusera d’fen eonvenir, si: avee Kant! on
fait de la substance un principe mysterieux, un je ne sais quoi, un
X algebrique, si avee lui bn se plait a creuser un abime infranehis*sable entre la consdence et la Faison, ent re le monde des phenomenes
ei le monde des etres. Mais- cette separation n’a aucun sens pour l’obr -

%

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

30

^TS^eur attentif. Dans l’acte de conscience en effet, le sujet se saisit
lui-meme et s’affirme comme objet. Entre le moi qui agit et le moi
qui se sent agir, l’analyse peut distinguer, mais la nature, le mouvement reel de la vie ne distinguent pas, Fobjectif et le’subjectif ne font
qu’un.
Et maintenant, pow; dfeblir Fwitei,, la simplicity lagubstotialite^
la spirituality de Fame, faudra-t-il faire appel au raisonnement, construire des syllogismes?Il est cl air qu'e cefe est parfaitement inutile;
j’ajoute que cela m’a toujours paru tres-dangereux. En effet, raisonner pour trouver Famy^estadmettire que' Fame ne s’apercoit pas
elle-meme, c’est eteblir une' distinction factice entrb' dJdtix moi,f le; moi
de la conscience et fe mor dh la raison, c’est eiever enfre eiix une bstt’riere arbitraire que le raisonnement ne pourra pas franchir. A ce
point de vue, Kant a raison. Il n’y a plus de psychologie, des qu’il
n’y a plus une intuition de conscience qui atteigne 1’elre, Funite, la
substance dans leur profondeur. C’en est fait de toute metaphysique,
et I’esprit humain esl condamne aignererFunivers ef Dieu, arester
enferme dans la region des phenomenes. Voila ce que Kant a supe—
rieurement vu; voila pour moi la valeur et l’interet de sa dialectique.’
Mais ce qu’il n’a pas vu, c’est que la science de Fame a pour base,
non pas un moi logitjue^ mats un moi reel, non pas un moi purernent
phenomenal, mais un moi cause, un moi substance, un moi un, iden­
tique, vivant, objectif et subjectif tout ensemble. Retablir ce principe,
c’est refuter Kant, et c’est du meme coup rendre a la psychologie
rationnelle et a la mdtaphysiquq leur fondement.
J’oserai maintenant jeter un coup d’oeil sur ces fameuses antino­
mies qui passent chez beau coup d’e sprits pourlede sespoiretern el‘ et
l’insurmontable ecueil de la philosophic speculative. Elles resultent,
dans le systeme de Kant, de l’application du principe fondamental de
la raison, savoir que le conditionnel etant donne, aved fui
ment donnee la serie entiere des conditions et partant l’inconditionnel lui-meme. Appliquez ce principe a l’idee du mbndb, considere
comme un ensemble de phenomenes exterieurs, vous verrez se former
quatre theses, contre lesquelles s’eleveront aussitot quatre antitheses,
d’ou resultera une quadruple antinomie. Comment cela? c’est que,
selon Kant, chaque fois que vous affirmez qu’un phenomene est
subordonne a une serie de conditions, vous pouvez egalement concevoir cette serie comme finie ou comme infinie. Dans les deux cas,
l’absolu semble donne, et Fabsolu JcVst fa chi’rtiefb’ que l’esprit

�40

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

humain, en vertu des lois de sa nature, cherche sans cesse sans
pouvoir jamais la saisir.
Considerez-vous le monde suivant les categories de la quantite et
de la qualite? vous le concevez avec un droit egal comme limite en
extension et en duree, c’est-a-dire comme fini, ou comme illimite
dans Fespace et dans le temps, c’est-a-dire comme infini; vous vous
le representez tout aussi bien comme compose de parties simples que
comme infiniment divisible. .£e sont la les antinomies que Kant
appelle mathematiques. Concevez-vous le monde sous de nouveaux
points de vue, ceux de la relation et de la modalite ? vous etes porte a
rattacher tous les effets,a une cause premiere et libre, ou bien, tout
aussi arbitrairement, a les concevoir comme une chaine infinie de
phenomenes lies par une aveugle fatalite. De meme, vous etes egalement enclin a donner pour base a la serie des choses contingentes
une existence necessaire et a concevoir cette serie comme indefinie.
Ce sont la les antinomies dites dynamiques et qui completent ce
systeme de .contradictions regulieres imposees par Kant a l’esprit
humain.
Je noterai ici une premiere reflexion, flont je suis frappe, c’est que
Kant ne considere comme absolument insolubles que les antinomies
mathematiques .; il admet pour les autres une solution, et il travaille
meme a la decouvrir. Certes $ voila une concession qui est de la derniere importance. Car il est assez clair que les antinomies dynami­
ques sont les plus gravesde tputes, puisque l’existence de la liberte y
est engageej et deja meme, par anticipation , ,Fexistcnce de Dieu,
c’est-a-dire la morale et la religion. Kant accorde done que sur ces
grands objets la raison n’est pas reduilev,au desesperant aveu d’une
contradiction inevitable. La morale et la religion sont a couvert. D
ne reste done plus de serieusement compromis que l’interet de curio­
site qui s’attache pour l’homme a ces questions purement metaphysi- ■
ques, qui restent pour la masse du genre humain parfaitement indif- ;
ferentes et sur lesquelles l’ignorance est facile a supporter, meme au
petit nombre d’esprits curieux qui les agitent, par exemple, la ques­
tion de savoir si la matiere est ou non divisible a l’infini. Voila done
ou aboutit ce grand et solennel acte d’accusation si laborieusement
dresse, ou le scepticisme a epuise toute sa force et tous ses artifices.
Concentree sur ce terrain, j’avoue que la discussion perd de sa gran­
deur, mais elle perd aussi de ses perils. Si la morale et la religion
sont hors de cause, qu’importe apres tout que, sur quelques points

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

41

de subtile metaphysique, mon esprit soit oblige de confesser son
impuissance?
•
Mais meme dans cet ordre de problemes abstraits, il me semble
que Kant n’aboutit pas a la conclusion oil il aspire. Je m’armerai contre lui de ses propres aveux. Il resout les antinomies dynamiques par
une distinction fort juste entre le point de.vue de l’experience et le
point de vue de la raison. De ce que pour les sens: il n’y .a que des
phenomenes contingents,! on ne pent pas:conclure, ditsil,' qu’au dela
des phenomenes, darisi une region?ou les sens, ne peuvent atteindre,
il n’y ait pas un etre necessaire,iune cause, spontanee ebpremiere qui
soit le principe de tous les phenomenes de l’univers. Fort bien; mais
je dirai a Kant, ennui empruntant son moyien de s-solation &amp;t en le
poussant plus loin que lui, .que si les sens et ^imagination nous invitent a nous representer un monde fini,, cela ne prouve pas que la
raison n’ait pas le droit.de co.riqp¥®ir,f.au.moip^ commeipossible, un
univers sans bornes, dont l’etendue et la duree illimitees reflechissent en quelque sorte l’eternite et l’immensite incommunicables
de Dieu. De meme, si les sens et l’imagination s’arretent avec com­
plaisance a la vieilleet grossiere hypothese des atomes, rien n’empeche
la raison de detruire ces fausses‘apparences, de nousdaire comprendre
l’impossibilite d’un atome etendu , c’est-a-dired’un indivisible divi­
sible ; rien ne l’empeche surtout de .saisiig.au dela d^l’etehdue et du
mouvement, les causes invisibles dont Faction permanente anime la
face du monde, et de concevoir ces, causes commo des principes doues
d’unite, inferieurs sans doute, mais plus ou moins analogues a cettc
cause simple et indivisible que.iiiousjsentons vivre; et .palpjter au
dedans de nous. Ainsis’evanouit le fantastique assendjlage.de con­
tradictions imagine par le sceptieismp, et il.ne reste^deftanbdiefforts
d’un genie fait pour unautre.usage^ qu’une leGpn. de modestie donnee
a l’esprit humain.
Sices vues sont justes, je puis aborder avec un peu plus de confiance les objections de Kant contre la possibility d’une theologie
rationnelle.
A ses yeux l’idee„de Dieu,ou de l’etre de^gOp^ estdajpluswhaute de
la raison et la plus necessaire, puisquey e’est par elie que la raison
Tonsomme son oeuvre synthetique en^ dormant aul’ensemble de la,
connaissance liumaine sa derniere ignite; mais tout ce qui&gt;resulte
de la, dit-il, c’est que DieU est, non pas la realite supreme, mais seu­
lement le supreme ideal, rien de plus’. Or, il arrive que la curiosite

�42

*

•

X (&lt; g.scX
J

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEHSEi

humaine ne se peut satisfaire d’un simple ideal; emportee par le
desir de penetrer jusqu’au fond des choses, elle transforme cet ideal
tout subjectif et tout relatif en une realite absolue, et se flatte de pouvoir saisir, embrasser et decrire le principe de 1’existence.
Cette illusion se produit, d^apres Kant, selon une marche reguliere. D’abord la raison, en contemplant co vaste et harmonieux univers, le&gt;rattache a un principe invisible puis, elle conceit ce principe
comme necessaire pour y trouver la raison, d’etre de l’ensemble des
choses contingentes ; enfm, de 1’etre necessaire elle s’eleve a l’Ctre des
etreSy c’est-a-dire a I’etre qui contient toutes- les realites et toutes les
ptjssibilites , cet etre pouvant seul renfermer la. raison universelle et
absolue de toute existence-.
La theologie rationnelle exprime a sa maniere cette evolution spontanee de la raison speculative, en demontrant. [’’existence de Dieu par
trois arguments 5 ^’argument, physico-theologique', qui s’appuie sur
l’ordre de l’univers, 1’argument cosmologique, fonde sur la contingencedu monde, 1’argument ontologique,. qui deduit du concept de
Fetre parfait son existence reelle.
Je dois convenir d’une chose, c’est que Kant me semble avoir parfaitement reussi a mettre enlumiere les defauts de ces arguments, de
meme qu’SL triomphaitaisement tout a.l’heure des; preuves syllogistiques de la spirituality de Fame. Mais qu’en faut-il conclure? que les
bases de la theodicee sont detruites &gt; nullement; mais que Kant n’a
connu ^es veritables bases de la theodicee. lEadt a l’heure, il alterait et niait F intuition immediate du moi pair lui-meme; maintenant

il altere et nie une autre intuition, moins claire peut-etre, mais egalement irrefragable, l’intuition de l’etre parfait et absolu. let encore,
il n’y a pas, d’un cote, un concept abstrait, logique, le concept d’une
existence absolue envisag^e commo purement possible; de l’autre,
l’esprit humain se consumant en raisonnements steriles, entassant les
syllogismes pour irouver, par dela ce concept parfaitement vide de
toute reality un Dieu reel et vivant qui sans cesse lui echappe et
semble se derober a ses efforts. G’est la une fausse image de la con­
science humaine, d’oil ne pent sortir qu’une fausse et sterile theolo­
gie. De meme que je ne saisis pas d’abord un moi abstrait, un moi i
possible, pour arriver ensuite, a travers des raisonnements arbitraires, q
a un moi reel, coneret, effectif, substantiel; de meme, quand je rat- \
tache mon existence fragile a cette source infinie d’etre, de pensee et !
de vie quu j’appelle Dieu, ce n est point la. un raisonnement fonde. j

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

i
r:

I

43

snr des conceptions abstraites, e’est une veritable intuition, ou l’Etre |
desetres est saisi et affirme, non comme possible, mais comme reel;
et present.
&gt; ri Vienne maintenant Kant; reduire1 la theologie rationnelle a trois
syllogismesje lui dirai qu’il pent avoir raison con lire une theologie
raisonneuse et nourrie deputes abstractions^ telle par exemple que la
theologie toute scolastique de Wolf; mais qu’il n’atteini pas une
theologie amie des faits et solidement appuyee sur les intuitions
reelles et fecondes de; la conscience.
Voici en effet le procede dont se sort Kant pour battre em br'eche
la theologie rationnelle. Apres avoir aftaque 1’argument physico-theologique, fonde sur les causes finales,/tequel devient enlre ses mains
une preuve purement empirique, etrangere a toute notion de perfec­
tion absolue,. incapable par consequentld’atteindre jusqu’au principe
de l’existence, il ramene subtilementl’argument cosmologique tire de
la contingenee du monde a l’argument ontologique sur'lequol il lui
plait de concentrer tout le dehai. Or, quel est eet argument supreme T
e’est la preuve inspireeva saint Anselmepar le genieisubtil de la sco­
lastique, et mal a propos ressuscitee. par le grand geometrefiqui a.
fonde la philosophic moderne.. Elle cqnsiste a poser le concept d’une
perfection possible pour en? fairs iojdir par fife dSisonnement »|Vxistence reelle et actuelle d’un etre parfait. Toute la subtilite ingenieuse
de saint Ans.elw&gt; tout© I’industrie geometriques de. Descartes sont
impuissantesr il est Vraa f a operer cette deduction.. Je l’accorde a
Kant, et voila le resuriat^mTde cette. partie de son entreprise, dialectique; mais a-t-il atteint son but? a-t-il prouve I’impuissance de
l’esprit humain a saisir le principe premier de la pensee et de 1’etre ?
il est clair que non.
Telle est 1’impression que me laisse l’etude de la Critique de la
Raison pure speculative, et il semblerait en resulter que les pro—
blemes religieux n’ont idea
avee Kaaatj si '6e n’esta titred’adversaire. Mais le grand ouvrage que. je viens de mediterne eon—
tient qu’une m@itM.de I’entreprise philosophique' db&gt; Kant Hl II y aft
deux hommes en lui, le metaphy sicien et le moraliste. Le metaphysicien aboutit, comme je viens de le voir, au seepticisme absolu; mais
le moraliste est profondement dogmatique^ et il ramene le metaphy—
sicien a la certitude et a Dieu. Si la raison speculative etait la raison
tout entiere, l’homme de Kant ne ^prtirait jamais-de sa propre. pen­
see; il y languirait comme dans une: etroite prison,, contemplant

�44

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

sterilement ces ideaux, ces concepts, vaines images d’un monde intel­
ligible a jamais insaisissable a ses yeux. Mais, a cote de la raison
speculative, il y a en nous la raison pratique. Les formes pures de
l’intuition, les concepts de l’entendement, les ideaux de la raison
n’epuisent pas l’analyse de la conscience humaine; elle renferme
encore d’autres elements a priori, par exemple, ces deux grands con­
cepts du devoir .et de la liberte sur lesquels repose toute notre vie
morale. L’homme de la raison speculative, c’est un etre purement
intellectuel, n’ayant rien autre chose a tfaire qu’a penser; mais
l’homme veritable n’est pas un pur esprit, c’est un etre actif, sen­
sible; il a des besoms, des desirs, des obligations,ail aspire au bonheur, a la.perfection, a rimmor.talite. He bien! le voila qui va
retrouver au sein de la vie morale la certitude qui lui echappait dans
ses recherches speculativesl L’ame spirituelle et Immortelle, Dieu,
la Providence, s’etaient jusqu’a present derobes a tous ses efforts;
appuye sur l’idee du devoir, ii saisit d’une main sure toutes ces verites desormais a l’abri de toute atteinte. L’idee du devoir est le Cogito
ergo sum de Kant ; c’est le minimum quid inconcussum, invincible
au doutequi sort a cenouveau Descartes a*consolider tout ce qu’il
avait ebranle. Telle est 1’idee generate de la Critique de la Raison
pratique, let c?est la pretention formelie de Kant, que ce second
ouvrage, loin d’etre, une aite?ajoutee apres coup) I un edifice mal
construitpar un architecte imprevoyant, ^ient au contraire concourir
aved lai Critique de la Raison speculative a former un monument
regulier, complet et harmonieux *.
Comment la morale de Kant peut-elle servir de base a une theodicee? comment Dieu est-il, avec la liberte et la vie future, un des
trois postulate dela Raison pratique? voila maintenant la question.
Kant part du concept fondamental de la raison.pratique , c’est-adire^du. concept du devoir, et il.stattache a etablir que ce concept a
uneveCtu objective que me possede aucun des concepts de la raison
speculative ;lcela fait,jril&lt; soutient que le concept du devoir commu­
nique immediatement sa vertu objective a un second concept, celui
de liberte, tellement lie avec le premierqu’ils forment a eux deux un
tout inseparable. 'Cela etabli, Kant .se flatte d’avoir deja fait un pas
hors du cercle de la conscience ; .rear Jia liberte, . a l’en croire, ne se
1. Je ne disrifen d’une troisifeme’tritiqufe/laCritique duJugement, qui vient
encore accroitre et compliipifer le syst&amp;me de Kant.

�E1SSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

45

sent point, elle se conclut. Les concepts de devoir et de liberte, avec
la force d’objectivite qui leur est propre, ont done fait ce que
n’avaient pu faire les speculations les plus puissantes de la metaphy­
sique: ils m’ont assure de l’existence reelle d’un etre en soi, d’un
noumene.,.car ils m’ont fait saisir l’etre libre et moral, oblige de faire
Son devoir et aspirant au meilleur usage, de sa liberte, c’est-a-dire
au souverain bien. 0r^ maintenanl|4e concept du souverain bien, ou
se resume la morale, est lie a deux nouveaux concepts, oil se resume
la religion : de sontdes concepts., deilDieia&gt;e.L de la vie future. Qu’arrive-t-il de la? e’est quelle' concept mo^al communique aux concepts
religieux la vertu objective qui estleii lui^ et de la sorte, Dieu et;la vie
future, qui n’etaient pour-liaison speculative t»e des ideaux' et des
possibles, deviennent indirectement pour nous des realites certaines.
Il faut reprendre, anneau par anneau, la chaine de cette deduction,
afin d’en toucher au doigtple fort et lefaiole. K.ant commence*par le
concept de devoir, et y appliquant.^analyse aveejune rigueur et une
profondeur justement admirees, il en etablit l’existence et les caracteres. Il y a des devoirs, et tout devoir est absolu par son essence. Tu
ne mentiras pas^ tu ne deroberas pas, ce sont des maximes evidentes
par elles-memes. Or, l’obligation qu’ell es expriment est-elle particuliere a tel temps, a tel lieu, a tel individu, a telle circonstance? nullement; ces maximes sont universelies et necessaires; y supposer une
seule exception, e’est les detruire. Partant de la, Kant pose comme
criterium de la moralite cette fameuse regie : Agis toujours de telle
sorte que la maxime de ta volonte puisse etre consideree comme
un principe de legislation universelle, et il refute victorieusement
tous les philosophesjqui pret‘dndenfr£expliquer»lc d&amp;voir, soitipar
1’education, comme Montaigne, soit par la constitution civile, comme
Mandeville, soit par le bonheur, comme Epicure, soit par le senti­
ment, comme Hutcheson, soit par la perfection, comme Wolf apres
les stoiciens, soit enfin par la volonte divine, comme Grusius et d’autres theologiens et philosophes.
Le devoir est done un principe absolu, cela est demontre; mais
y a-t-il quelque raison pour accorder a ce concept une valeur objec: tive, quand on le refuse a une fonle d’autres concepts; egalement
absolus, tels que ceux de la raison speculative? C’est ici que Kant
epuise, mais bien vainement, toutes les ressources de son esprit
inventif et subtil.
Il pretend distinguer le concept du devoir d’avec les- notions d’es-

�46

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELJGIEUSE.

pace, de temps, de cause, de substance, et autres semblables, soit en
ce que l’espace et le temps se rapportent aux objets de l’experience,
tandis que le concept du devoir en est entierement independant,
soit en ce que la cause et la substance, si Ton fait abstraction de leur |
usage dans les, choses de I’experience, n’ont plus qu’un rapport loin-|
tain et hypothetique avec les objets intelligibles auxquels on vent |'
■etendre arbitrairement .leur application, tandis. que le concept du
devoir, reglant immediatement et absolument ce qui doit etre fait,
ce qui oblige tout etre raisonnable, acquiert par cela inline une force
d’objectivite incontestable, puisque 1’etre raisonnable ne peut nier
la valeur objective du concept du devoir,*saus nier le devoir hdineme.
Investi par Kant de ce privilege objectif,_le concept du devoir le
communique a plusieurs autres, et d’abord, d’une facon immediate,
a celui de la liberte . J e. touche &lt;a un des paradoxes les plus extraordinaires de Kant.
lout en reconnaissant hautement la liberty il pretend que nous
n’en .avens pas conscience. La liberie n’est pas un fait a ses yeux;
c’est sun concept a priori. Prise en elle-meme, ce n’est qu’un ideal,
et eel ideal ne devient une realite quepar la force d’objectivite attribuee au concept du devoir.UDe sorte que nous ne connaissons pas
immediatement que nous sornmes* fibres, nous le concluons. En
verite, je ne puis m’expliquer cette artificielle et etrange deduction
qu’en me disant que Kant etail condamne d’avance aux vains raffinements de 1’analyse et a toutes sortes d’eijreurs par son scepticisme
-absolu en metaphysique; II. a voulu en effet, dans la Critique de la
Raison speculative, etablir une pretendue antinomie entre les lois
de la nature et les lois de 1’ordre moral. A l’entendre, dans la region
des choses de I’experience (laquelle embrasse les faits du sens intime), I
lout est sounds a une .fatalite absolue; un phenomene, quel qu’il
soit,, extern® ou interne, est determine par les phenomenes anterieu^|, de sorte qu’il n’y a la aucune place pour la liberte. Au
contraire, dans la region des choses du devoir, les phenomenes, qui
sent des actions raisonnables, ont pour caractere propre de se rap­
porter a use cause libre. Voila la these d’une part, et l’antithese de
1’autre, d’ou -resulte une antinomie. -C’esl pour la resoudre et pour :
sauver la morale, menacee d’etre emportee dans la ruine de l’ontologie, que Kant a imagine sa theorie de la liberte. Il veut que la liberte
soit en dehors de 1’experieuce, en dehors meme du sens intime, afin

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

47

de la soustraire a la loi qui regit suivant lui le monde des faits; il la
transporte done dans les regions des choses ideales, et se flatte ainsi
de resoudre l’antinomie qu’il lui avait plu de supposer. Mais s’il
suffisait, dans la Critique de la Raison pure, ■d’idealfeer la liberte
pour la conserver, dans ^ Critique de la Raison pratique, cela no
suffit plus. Il faut a Kaul, non pas une liberte ideate, line liberte
abstraite et purement possible, mais une liberte reelle, pour avoir
une morale reelle etdes devoirs effectifs^'Que fait-ilT il transforme
l’ideal en reel, d’une maniere aussi ingenieuse et aussi vaine qu’il
transformait tout a Theure le reel ctfjdeal. Nous; n’avons;^! est 4rai,
si on veut s’en tier a lui, qu’un concept delnotre liberte, a la place
d’un sentiment immediat et precis; mais, grace au concept du devoir
et a la merveilleuse faculte objectivante dont il l’a gratifie, cette
liberte possible et tout ideale se metamorphose en^triie liberte eHec—
tive. En effet que signifierait, dit-il, le concept de devoir pour un
etre qui serait depourvu de liberte ? Tu dois, done tu peux. Si nous
avons des obligations, comme cela est evident de soi, nous sommes
libres de les accomplir. Autrement nous ne connaitrions que le desir
et la necessite. Le desir incline, la necessity contraint, le devoir seul
oblige, parce qu^seuTiLsuppos^Ialibea’te.^
C’est a 1’aide de tous ces detours compliques et laborieux que Kant
aboutit au premier postulat de Idraison pratique ^existence reelle
de la liberte. S’imaginant avoir arrache la morale au scepticisme,
par la morale il tente de lui arracher aussi la religion.
Si la morale est vraid* la ‘morale telle que vientflde la constituer
Kant, avec la loi dii devdih pour principe et la liberte pbntlMlfoquence, quelle est la fin de Fhomnte^ Kant# demande si We'fin
est la vertu seute, la vertu se suffisant pleineriitmt a elle-meme, ainsi
que Font enseigne les stoiciens. Il examine alors le principe fondamental de cette grande ecole *ieHle comparant avbe te principe contraire des epicuriens, il fait voir avec une force eirijbe iagejj ddulirV
hies que ni la vertu, ni te bonheur ne constituent separement la fin
de l’bomme, le souverain biefi". Sans meconnaitre la superiority du
principe stoicien, Kant prouve qu’il est insuffisant et qu’il a besoin
d’etre tempere pfe^fe priilcipe epicurien, qui a sorltour reduit a
lui-meme, serait ^ansWtorite comffie sans dignite-ferales. ZJRduverain bien n’est done ni?Ta vertu seule, ni le seul bbfifeur,%iais
l’harmonie du bonheur dtde la vertu. Br, maintenant, ce souverain
bien, vers lequel la raison nous ordonne de lendre sansMHk, est-il

�r

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSeSP

realisable dans les conditions du monde sensible? Kant demontre
superieurement le contraire.
Sans aucun doute, la vertu est accessible a l’homme dans une
certaine mesure, puisqu’elle depend de sa volonte; mais la vertu
parfaite c’est la saintete, et la saintete est un ideal que la volonte ne
peut atteindre ,. quoiqu’elle puisse et doive y tendre sans cesse. AinJI
done, des deux elements du, sopverain &gt;bien, le premier ne saurait
etre realise dans l$s limites d’une existence bornee. D’ou il suit qu’il
faut de deux choses,Funes: ou bien admettre que cet ideal est une
. chimere trpjaipeuse, ce qui renyerse tout l’ordre moral, ou bien
' reconnaitre apres la vie presente une carriere indefinie de perfectionnements pour la moralite humaine.
Cette derniere conclusion se confirme encore, si l’on considere le
second element, du^ souverain bien, le bonheur. Non-seulement le
bonheur n’est pas et ne peut pas etre de ce monde, ce qui acheve de
prouver la vie future, mais le rapport du bonheur et de la vertu est
completement independant de notre volonte, et ce rapport ne peut
etre etabli selon les lois absolues de la justice que par une volonte
superieure a-j,’p^^ers,f.et qui tienne en quelque sorte l’humanite et
la nature dans sa main. C’cst ainsi- que le souverain bien, que la
raison pratique nous,.fait.concevoir.comme l’objet necessaire de notre
volonte, supposant lui-meme, dit Kant, un Souverain bienprimitif
d’ou il puisse deriver, il est moralement necessaire d’admettre Fexis­
tence de Dieu.,
Wila.donc notre grand sceptique en possession d’une existence
absolue, et certes ce resultat ^st deja ysingulierement surprenant.
Mais ce qui est plus extraordinaire encore, c’est qu’apres avoir affirme
Dieu, il entreprenne de determiner sa nature. Quoi! Fauteur de la
Critique de la nation pyre
construire jane dheologie rationnelle
a la maniere de Wolf! Quoi^vous avez consume toute votre puis­
sance d’analyste?sltoute votre vigueur de dialecticien a prouver que
la metaphvsique est impossible, et vous venez apres coup nous proposer la solution du probleme metaphysique le plus eleve! Votre
circonspectipn systematique etait tellemue.vous ne vouliez rien affirmer de l’objet meme qui est le plus pres de nous, de ce principe qui
en nous pense et agit sans,.cesse ,a.l|plumiere de la conscience, et
maintenant vous vous flattez de penetrer legrand my stere de l’existence, d’atteindre Fabsolu et de le decrire! Que va devenir l’idee
fondamentale ue votre reform e philosophique, cette idee qui devait

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

49

modifier si profondement le cours de l’esprit humain, et changer la
face de toutes choses dans l’ordre philosophique, comme avait fait,
tdans l’ordre physique, la decouverte de Copernic ?
. Certes je ne puis douter que Kant, un des esprits les plus systematiques du monde, ne se soit propose, toutes ces objections et bien
d’autres encore. Mais une fois resolu a sauver^le principe des verites
religieuses, une fois entre dans la voie de la Critique de la Raison
pratique, je comprends aussi qu’il lui etait bien difficile de ne pas
aller au dela de la simple affirmation de Dieu. A quel titre, en effet,
avons-nous le droit, sui\ant Kant, d’affirmer que Dieu existe ? c’est
parce que le souverain bien, qui ^iLneces^^menl
realise, ne
peut l’etre qu’en supposant Dieu. Mais s’il en est ainsi, nous avons
une methode pour determiner la nature de Dieu. Bien que saisi par
nous indirectement, Dieu n’est na&amp; poufegel^jM l^^^^CRiyniatique. Nous ne voyons pas digcGtement ce qu’il est, mais nous savons
ce qu’il doit etre, car noiis savons qu’il doit avoir tous les gttributs
sans lesquels il lui serait impossible d’etre ce qu’il est, c’est-a-dire le
principe qui realise le souverain bien. Or, pour realiserle souverain
bien, il faut d’abord le connaitre. Done, DieS est intemgwffl. Il ne
suffit pas de le connaitre, il faut l’aimer et le vouloir. Done Dieu
est bon et puissant. H
Ainsi parle la logique; mais je JfaisTe parler Kant lui-meme:
« Dieu doit etre omniscient, diL-jl, afin de penetrer nos plus secretes
intentions dans toushles’cas possibles et dans tous les temps; omni­
potent, afin de departir a ma conduite les suites qu’elle rnerite, et de
meme, omnipresent, eternel, etc.1 » Et c’est ainsi, ajoute Kant, que
la loi morale determine, a l’aide de l’idee du souverain bien, la
notion de l’Etre supreme, ce que ne pouvaient faire ni la physique,
ni la metaphysique, nuen gen^Oltoute
speculative.
Arrive au terme de la Critique de la Raison pratique, Kant fait
d’incroyables efforts pour se demontrer a lui-meme qu’elle est d’ac­
cord avec la Critique de la Raison* spjl&amp;dMiA
Pu. douter
de Dieu dans celle-ci et l’affirmer dans celle-la sans aucune contra­
diction. La raison pratique, remarque=-t-il, n’etend point la connais­
sance speculative; elle nous fait seulement connaitre comme reel co
que la raison speculative concevait comme problematique. La liberte,
tt’immortalite, Dieu, ne son|tpas nou/Epsaisoii speculative des objets
3. Critique de la 'Raison pratique, traduction de M. Jules Barni, p. 358.
Tome III.— 9" Livraison.

4

�50

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

nouveaux; la raison pratique se borne a nous assurer de leur realite;
objective, que nous ignorions. Pour la liberte, cela se fait immediatoment: tu dois, done tu es libre; la liberte est la condition a priori de
la loi morale. Et quant aux deux autres grandes verites religieuses,
1’immortalite et Dieu, lteur realite objective est liee a celle de la
liberte , qui elle-meme est inseparable de la loi morale, dont nous
avons l’immediate conscience.
Lorsque la raison pratique affirme 1’immortalite et Dieu, ce n’est
pas un simple besom speculatif, un simple moyen de donner a nos
connaissances un plus haut degre d’unite et de perfection; e’est un
besoin legitime d’admettre une chose sans laquelle ne pourrait avoir
lieu ce que nous devons necessairement nous proposer pour but de
nos actions. Ainsi done, la raison pratique ne contredit pas, elle confirme la raison speculative. Il y aurait contradiction entre elles si la
raison pratique pretendait etendre le ehamp de nos speculations theoriques et donner aux idees un usage transcendantal. Mais non ; si la
raison pratique donne a certains concepts une portee que la raison
speculative ne pent leur attrfbuer, ce n’est pas une portee speculative*
Dieu et 1’immortalite restent pour nous speculativement des choses
impenetrables; nous savons seulement d’une maniere certaine qu’il
y a un Dieu et une vie future. La raison speculative nous avait averti
qu’au dela du phenomena il doit y avoir autre chose. Cette autre
chose reste inconnue a la raison pratique en ce sens qu’elle ne peut
le determiner speculativement, ou du meins qu’elle n’ajoute rien
aux concepts speculatifs que nous en avions; mais ces concepts speculatifs nous presentaient l’idqal et l’absolu simplement possibles; la
raison pratique noiis les donne comme certains.
Que- faut-il penser de ces explications ingenieuses? A dire le vrai,
je les trouve parfaitement vaines, et il me semble que toutes les tentatives de Kant pour donner au concept du devoir la portee objective
' qu’il refuse aux autres concepts de la raison, ont completemeni
Lechoue. II dit que le concept du devoir a une force d’objectivite qui
■ lui est exclusivement propre, en ce qu’il exprime ce qui doit etre fait
’ par toute volonte raisonnable, abstraction faite des conditions de
1’experience, et realise ainsi lui-meme ses objets, puisqu’il depend
toujours de la volbnte de Tester fidele au devoir. — Je reponds que
le concept de la cause et eelui de la substance sont, tout aussi bien
que la loi du devoir, independants des objets sensibles. Supposez, en
effet, l’univers aneanti, ees concepts gardent une valeur propre; car

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE!

51

il reste vrai que tout effet suppose une cause et tout attribut une
substance. — Ce sont la, dit Kant, des concepts vides. — Soit; mais
quoi de plus vide aussi que la notion du devoir;, s’il n’y avait pas
des etres doues de volonte? Le deyoir, ditej^yous, non-seul.ement
regie le monde moralcomme la Joi de la causajite regie le monde
physique, mais il leconstitue, Suhtije et fgusse distmetiond Otezles
etres moraux, dont ^experience seule, no.us apprend I’exkten^ au x
dedans et au dehors* de^ous^ le devoir n’est plus qu’une abstraction
sans realite. Tous les raffinements et toutes les subtilites imaginees
pour creer ici une difference ne prouvent qu’une chose, c’esf. que le ’
bon sens de Kant et sa bonne conscience ne peuvent tenir dans le ,
systeme d’abstractions et de doutes ou la peur de la metaphysique l’a '
conduit a s’emprisonner.
Supposons maintenanWuele concept, du devoir,. tel que Kant le
Mecrit, possede en effet une valeur objective,fc|e dis,qu’il ne pourra la
communiquer ni aux concepts de la. vie future et.de Dieu,7m meme
an concept de la liberte., C’est sans doute une maxirne tres-belleet
tres-vraie que celle de Kant: tu dois,. done tu peux, et il est incon­
testable en soi que le devoir et la liherte sont inseparables; mais j’ose
dfere que cela est yj» pour tout le monde excepfe pour Kant. Ek#
effet, quiconque s’interroge saps pardi pris reconnaitra aisem,ent
qu’aussitdt que la raisoa fait, (ii^tinguer a rh.omme le bieu du mal8,
la conscience lui apprend qu’il est lihre dmchoisir J’un ou l’aufre.
Ce qui est bien en soi^coneu comme obligafoire pour un etre libre,
voila le devoir. Otez-moi la conscience de ma liberte, vous m’otez la
notion du devoir tout ,missi s^omgnt quo si fvous m’blic^’idoe dir
bien et du mal. Or, e’est la doctrine consfanle et systematique dp
Kant, que la liberte ne tornbe pas sous la conscience.. A ses yeux, la
liberte n’est pas un fait, e’est un concept a priori. Cette doctrine est
etrange, j’en conviens, contraire au temoignage eclatant de la
conscience, j’en suis convaincu, mais e’est la doctrine de Kant dans
la Critique de la Raison,spsculaldv^r^ if.pretend y rester fidele dans.
Id, Critique de la Raison pratique.
'
5
Supposons donq &amp;vechii-g^n homme' fmaginaire qui n’aff pas* ;
conscience de saliberte. Cet homme aura, je veux bien l’admettre un
■instant, le concept du devojj?,. Qu’Oil resultera4-il? ‘luiyant Kant? 10’
devoir supposant la liberte, gelubqui feconnait'le devoir doit concluru
qu’il est libre. Entendons-nousrLe devoir, tant que j’ignore si je
suis libre, n’est pour moi qu’un devoir possible et abstrait. Ce devoir

�S2

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

suppose un etre libre, soit; mais un etre purement possible, une
liberte tout abstraite et tout hypothetique. Je dis par exemple : c’est
un devoir pour un etre libre de ne pas nuire a son semblable, mais
ce devoir existe-t-il pour moi? oui, si je suis libre; si je ne le suis
pas, non. Admettez, en effet, qu’au lieu d’une personne morale je
lusse un pur esprit sans besoins et sans passions, ou bien un animal
soumis dans ses actes au seul instinct, il est clair que le devoir de ne
pas nuire n’existerait plus pour moi. Il suit de la que dans le systeme
de Kant il n’y a que des devoirs conditionnels; l’homme de son sys­
teme connait les lois de la morale comme il connait les lois de la
geometrie, c’est-a-dire comme des lois absolues, mais qui se rap­
portent a d’autres etres que lui. Reste a savoir s’il doit se les appliquer a lui-meme. Or, cette question de fait ne pourra etre resolue
que par sa conscience, et sa conscience, selon Kant, etant muette sur
la liberte, il en resulte que la question est pour lui insoluble.
J’accorde maintenant pour un moment tout ce que Kant s’est vainement efforce d’etablir, et la force d’objectivite accordee au concept
du devoir, et cette force communiquee au concept de liberte, et la
morale sauvee du naufrage, je dis que Kant donne vainement la tor­
ture a son esprit pour tirer de la une theodicee. Dieu ne nous est
connu, dans son systeme, qu’a titre de condition necessaire de la rea­
lisation du souverain bien. Mais, en verite, quoi de plus fragile et de
plus etroit qu’une telle base, et comment un esprit ferme et vigoureux comme celui de Kant aurait-il pu se faire illusion sur ce point?
Voici un philosophe qui s’est donne pour mission d’introduire dans
la science un esprit de reserve et de rigueur jusqu’alors inconnu. Les
affirmations absolues lui paraissent suspectes touchant les objets les
plus familiers, du moment qu’on peut craindre que l’homme ne
confonde les lois et les besoins de sa nature avec la verite des choses.
Et maintenant, pour affirmer l’existence de l’etre le plus mysterieux,
il lui suffit de cette raison que l’homme a besoin de cette affirmation,
et que sans elle il ne pourrait comprendre le gouvernement moral de
1’univers. Mais qui vous dit que ce besoin de Dieu et cette impossibilite d’expliquer sans lui le monde moral ne sont pas une suite de
la constitution de l’esprit humain ou seulement de ses limites! qui
vous assure que Dieu est la seule hypothese legitime, et qu’il n’y a
pas mille aulres explications ue cette enigme qui pese sur notre
faiblesse!
Cela est si evident que la bonne foi de Kant n’a pu s’empecher de

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

53

le reconnaitre en un passage remarquable de la Critique de la raison
1 ou il se demande si le jugement que nous portons sur
T existence de Dieu, comme condition necessaire de la possibility du
souverain bien, a veritablement une valeur objective La raison,
dit-il, a-t-elle bien le droit de decider que l’harmonie ou reside le
souverain bien ne pout absolument deriver de lois universelies sans
le concours d’une cause sage qui y preside? non, elle ne le peut, et
pour dire le vrai, cette impossibilite ou nous sommas de pqncevoir
comme possible la parfaite harmonie (ju bonheuret de la moralite
sans supposer une cause morale du monde, estpurement subjective.
Il est inutile de rien ajouter apres un tel aveu 1* et l’on comprend
maintenant sans peine que, du vivant meme de Kant, lorsque son
disciple Fichte vint reprendre tout le systeme pour lui donner
plus de rigueur et d’unite, un^de .ses premiers soins fut de le
debarrasser de cette chancelante theodicee comme d’un appendice
inutile, et de substituer a 1’idee d’un Dieu legislateur qui lui paraissait arbitraire et anthropomorphique, celle d’un ordre moral resul­
tant de la nature des choses, ordre necessaire et impersonnel par qui
serealise eterncllementrharmonie legitime du bonheuret de la vertu.

SEPT I £ ME ETUDE. — LE PANTHEISME DE HEGEL.

Je n’en puis douter: l’idee que Kant s’est faite de la Divinite est
en desaccord avec son systeme. Dois-je conclure delaquelekantisme
est faux? non, car si. je prends ce systeme en lui-meme, apres l’avoir
degage de tout element etranger, il semble formermn tout assez bien
uni, et ce tout est peut-etre la verite.
Voila un dernier doute que je veux: eclaircir. Ou aboutit en defi­
nitive le systeme de Kant? J’entends dire qu’il mene a l’idealisme de
Fichte, et que cet idealisme lui-meme a conduit Fichte a un pantheisme subjectif d’ou est sorti le pantheisttie absolu de Schelling et
de Hegel.
Idealisme, pantheisme subjectif, pantheismeOsolu, que veulent
dire ces formules? Qu’est-ce que cette etrange genealogie qui fait
sortir Fichte de Kant, Schelling de Fichte,, Hegel de Schelling? Je
1. Critique de la raison pratique, liv. II, ch. n, § 8.

�54

?ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

voudrais comprendre tout cela, je voudrais surtout avoir la clef du
systeme de Hegel, puisqu’il contient, a ce qu’on assure, le dernier
mot de la philosophic allemande.
Un premier point qui me parait clair, c’est que le mouvement
d’idees suscite par Kant ne pouvait s’arreter avec lui. J’ai deja
recoimu en effet que la Critique de la Raison pure et la Critique
de la Raison pratique ne forment pas uhe philosophic homogene,
mais, en quelqtie sorte, deux philosophies distinctes et contraires
qu’aucun artifice de logique ou d’analyse ne saurait concilier, sans
compter que Kant a ecrlt une troisieme critique, la Critique duJugement, qui, en s’ajoutant aux deux autres par d’ingenieuses combinaisons, enrichit sans doute, mais aussi complique a l’exces l’ensemble
du systeme. *
Mais je consens a m’enfermer dans Fenceinte de la Critique de la
/Raison pure et a oublier tout le reste. Le systeme simplifie de la
’sorte a-t-il une rigueur parfaite et une parfaite unite? telle est la
question que se posa Fichte, et qui le conduisit a substituer une doc­
trine nouvelle a celle de son maitre, tout en ne s’etant propose d’abord
que de la perfeciionnet. Suivant Fichte en effet, le systeme developpe dans la Critique de la Raison pure manque essentiellement de
cette severite logique qui est pour lui le caractere de la science.
La premiere parole de Kant, c’est que rien ne se produit dans la
pensee que.. par suite de l’cxperience et des phenomenes qui frappent
nos sens. Or, ces phenomenes, que l’esprit rencontre et qu’il ne pro­
duit pas/supposent un principe etranger. TVoila des le debut une
concession euorme, et qui’ d’avanee mine tout le systeme* de la philo­
sophic critique. Qcioi! la science a pour infranchissable enceinte
l’esprit humain, le .sujet, et cependant il existe autre chose, et la
premiere condition de la science est de supposer un objet qu’elle ne
conMait pas, qu’elle ne peut atteindre et qui est l’unique origine de
tout! elle debute done par une hypothese, et par une hypothese contradictoirea sa nature ; elle laisse son principe hors d elle, ou plutot
elle n’a pas de principe, elle n’est pas.
Donner a la science un principe, un vrai principe , e’est-a-dire un
principe absolu, ne reposant que sur soi et servant de base a tout le
reste, tel est le but que
propose Fichte et qu’il essaye d atteindre
dans sa Thdorie.de la Science. Ici, Tidealisme de Kant est embrasse
dans toute sa rigueur; plus d’element objectif suppose arbitrairejnent, meme a titre de simple phenomene. Tout cst severement

�r*. -rV-'--

ESSAI DE PIIILOS©PHIE RELIGIEUSE.

55

deduit du seul terme de la connaissance qu’admette l’idealisme, du
sujet. Le probleme pour Fichte est celui-ci: tirer du moi la philoso­
phic tout entiere, et l’audacieux raisonneur pretend donner a cette
deduction une rigueur superieure a celle des mathematiques. L’algebre s’appuie en effet sur la loi de l’identite qui s’exprime ainsi:
A= A. Fichte soutient que'cette loi en suppose une autre, la.seule
qu’un philosophe ait le droit d’admettre sang la prouver, et ,1a .seule
aussi dont il ait besoinMOI =fc=MOI.
Quand vous dites A = A,, vous n’entendez rien a ffirinersur Insis­
tence de A. Vous&gt; affirmez seulement que si A est A, A tie peut pas
etre autre chose que A. La proposition A=A n’esi done, dit Fichte,
vraie absolument&gt;que dans sa forme., et non dans sa matiere ou dans
son contenu. Je ne safe si A existe effectivement, mateniellement, ou
s’iln’existe pas; mais peu importe, j’ai la certitude d’ormelle queA
4tant pose, A ne peut differer de A, .et qu’il y a entre ces deux termes
un rapport necessaire. G’est par 1’analyse de ce rapport que Fichte
efftreprend de prouver l’exfetence du moi. En effet, dit-il, dans la
proposition A = A, le premier A n’est pas considere sous le meme
point de vue quele second A. Le premier A, nous l’avons reconnu,
est pose conditionnellement.; le second est pose d’une maniere abso­
lue. Qu’est-ce qui ramene ces deux termes a l’unite? qu’est-ce qui
les met en un certain rapport? qu’est-ce qui juge, affirme et constiiue
ce rapport? evidemment, le moi. Otez le moi, vous otez lerapport,
vous otez les deux termes, vous otez la proposition A = A. Ily a done
au-dessus d’elle une write plus haute., plus immediate. Le principe
del’identite n’est absolu que dans sa forme; le principe MOI == MOI
est absolu dans sa tonne et dans sa matiere: il -est seul- waiment
absolu.
Je n’ai pas besoin de suivre Fichte dans le cours de sa deduction,
la plus subtile et la plus artificielle qui se puisse concevoir. Il me
suffit de savoir qu’il a pousse jusqu’au bout l’etrange idee de deduire '
tout un vaste systeme de philosophic de ce seul principe, le moi.
C’est sur cette pointe aigue qu’il pretend faire reposer 1’edifice entier
des croyances humaines. La nature et Dieu ne sont que des developpements du moi. Le moi seul est principe, expliquant tout, posant
tout, creant tout, s’expliquant, se posant, se creant lui-meme. Je &lt;ne
safe ici ce que je dois admirer le plus, soit de l’exces d’extravagance
ou peut s’emporter 1’esprit humain, soit de 1’etonnante feeondite de
ses ressources. Le voila condamne par Kant a igtiorer 1’u.nivers et

i,
I

�56

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE*

Dieu et a s’emprisonner dans le moi; laissez-le faire: ce seul point
conserve lui fera retrouver tout le reste. Il ira meme des dernieres
limites du scepticisme au dogmatisme le plus absolu. Tout a l’heure,
il doutait de tout; maintenantil se vante, non-seulement de connaitre
la nature, mais de la creer; que dis-je? il se vante de creer Dieu. Ce
sont les propres expressions de Fichte, a la fois absurdes et consequentes.
Oui, Fichte tire du moi la nature et Dieu. Le moi en effet suppose
le non-moi; il se limite soi-meme, il n’est soi-meme qu’en s’opposant un autre que soi, il ne se pose qu’en s’opposant son contraire, et
Ini-meme est le lien de cette opposition , la synthese de cette anti­
nomie. Si en effet le moi n’est pour soi-meme qu’en se limitant, cette
faculte qu’il a de se limiter suppose qu’en soi il est illimite, infini. 11
y a done au&lt;dessus du moi relatif, du moi divisible, du moi oppose
au non-moi, un moi absolu qui enveloppe w nature et l’homme. Ce
moi absolu, c’est Dieu. Voila done la pensee en possession de ses trois
objets essentiels, voila Fhomme, la nature et Dieu dans leurs rela­
tions necessaires, membres d'une meme pensee a trois termes, separes a la fois et reconcilies, voila une philosophie digne de ce nom,
une science rigoureuse, demontree, homogene, partant d’un principe
unique pour en suivre et en epuiser toutes les consequences.
Telle est dans son principe general la metaphysique de Fichte; sa
morale en est une suite, imprevue peut-etre, mais rigoureuse. Elle
est fondee suf le moi.: Le caractere eminent du moi, c’est la liberte.
Conserver sa liberte, son moi, c’est le devoir; respecter le moi, la
liberte des autres, c’est le droit. De la ce noble stoicisme de Fichte et
cette passion pour la liberte qui ont ete en si parfait accord avec la
male vigueur de son caractere et le role genereux qu’il s’est donne
dans les affaires politiques de l’Allemagne. Mais l’importance du
systeme de Fichte n’est pas la. Sa grandeur et son originalite, je les
■ trouve dans cette extraordinaire metaphysique, si justement et si hardiment appelee par lui-meme l’idealisme subjectif absolu. Elle a ce
; caractere singulier qu’en poussant a ses plus extremes consequences
le scepticisme de Kant, elle prepare le dogmatisme de Schelling et
de Hegel. Et non-seulement elle le prepare, mais deja elle le com­
mence et meme le contient. Fichte en effet aspire ouvertement a la
science absolue. Il explique toutes choses, l’homme, la nature et
Dieu. 11 mene la philosophie allemande, si je puis dire ainsi, du
subjectif a l’objectif par le subjectif meme. Du scepticisme absolu il

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

57

la jMte dans un dogmatisme eiiorme, et parti d’une doctrine tellement timide qu’elle ose a peine affirmer un 6tre effectif, «il prelude a
r cette philosophie ambitieuse qui embrasse dans ses cadres immenses
l’histoire de l’humanite et celle de la nature, et pretend sans mesure
et sans reserve a l’explication universelle des choses,
Schelling a commence sa carriere philosophique par accepter le
^ysteme de Fichte, comme Fichte avail d’abord adopte celui de Kant.
Son premier ecrit, compose a vingt ans, porte ce titre expressif : Du
I vgzoz comme principe de la philosophie. Mais il ne tarda pas a s’apercevoir de l’impossibilite absolute de maintenir fc philosophie dans cette
etroite enceinte ou elle etouffait. Egaree sur les pas de Fichte, la
pensee humaine avait perdu la nature; il s’agissait de la reconquerir.
La nature existe en face du moi. Ce n’est la qu’un fait, mais c’est
un fait que la science doit expliquer. Or toute tentative de deduire du
moi la nature, du sujet l’objet, est radicalement impuissante, 1’exemple de Fichte Fa prouve, On ne reussirait pas mieux a deduire de
l’objet le sujet, de lamdure le moi", de l’etre la pensee. Ainsi point
d’etre sans pensee,, Joint de pensee sans etre, etgancun moyen de
resoudre la pensee daiig 1’eire ou l’etre dans la pensee. C’est dans
ces termes que se posait devant Schelling, le probleme philos^phique.
Je m’explique assez simplement la solution ou il fut conduit. Sui­
vant lui, la pensdget l’etre, le sujet et l’objet, ne peuvent etre ala
fois irreductibles et inseparables que s’il y a un .plincipe commun de
l’un et de l’autre, principe a la fois subjectif et objectif, intelligent et
intelligible, source unique de la pensee et de l’etre. Ce principe, ce
sujet-objet absolu, comme l’appelle Schelmg, S Fiuee^mere de sa
philosophie. Aussi bien c’est a peu pres de la meme maniere que
Spinoza fut conduit a l’unite de la substance. Son'mait^Descartes.
en effet, avait constate, au debut de kuscience, une dualite fdndamentale. En face de l’e® qui pense, il avait reconnu l’etre etendu. Com­
ment expliquer leur coexistence, bien plus, leur union? Malebranche,
preludant a l’idealisme de Kant, ayait niegju’on piit connaitre les
corps; Berkeley, devangant Fichte, ayait essaye d’expliquer l’etendue
comme une creation.de la pensee. Spinoza^ sentantrd’avanceja vanite
de ces tentatives, declare hardimeiltque«la coexistence de la pensee
et de l’etendue n’etait possible que par une substance infinie, a la
fois etend^ue et pensante,. a la fois nature et humanite. L’analogie est
sensible, mais je dois prendre garde de l’exagerer. Le mouvement de
la philosophie allemande a un caractere qui lumest propre et une

�58

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELTGIEUSE.

-originalite limitee, mais reelle. Schelling n’est point le plagiaire de
Spinoza, bien qu’il l’ait connu et admire des sa jeunesse, bien que la
polemique ardente qui divisa Mendelsohn et Jacobi, et a laquelle prit
part toute l’Allemagne pensante, soit anterieure de quelques annees
■aux premiers ecrits de Schelling |t Fait de ‘bonne heure si vivement
frappe cpill exprimait o’uvertement, dans son premier essai, l’esperance dgfeWM^r un'jour un systeme qui fut le'pendant de Vtdhique
de Spinoza *."C’lesi justement ce qui est arrive. '
, Dans1’univers de Spinoza, il y a deux mondes, a la fois unis et
opposes., le monde de la pensee bu des ames, etie monde de l’etendue
ou des corps. Ces mondes se penetrant 1’un l’autre. Foute ame a un
corps,’ tout corps a line ame. La pensee ’a ses Ibis, la nature a les
sicnnes; mais ces lois se correspondent etroitement. Un des grands
iheoremes de Spinoza est celui-ci: L’.ordre et la connexion des idees
est le mime que •Tbrdre et la connexion des 'choses2. Quel est le
secret de cette identite? .e’est que la pehsee bt Tetendue, les ames et
les corps, ne sont que les deux faces d’une meme existence. La na­
ture, d’e^t Dieu daris Fetendue et lemoUvement; I’dme, e’est Dieu
dans la pensee. Dieu etant un, les lots de son d’eveloppernent sont
unes. Ainsi toutes les ’existences se penetrent, tout s’unit, tout
s’identifie.
’’‘“ 'C'"' 1 *’'' '
Schelling part aussi de cette dualiie,_.la pensee on Je sujet, les
ehoses ou l’objet, ou encore la nature et Thumanite. La nature a des
lois•; mais une loi, e’est essentiellement quelque chose d’intellectuel,
e’est une idee.1 La nature est done toute penetree d-intelligence; d’un
autre cbte, 1’humanite a aussi seslois; elle est litre sans doute, mais
elle n’est pas livree au hasard. Des reglef aibsolues gouvernent son
developpeinent. 11 y a done parente entre l’humanite et la nature.
D’ou vient leur distinction? e’est que la nature obeit a ses lois sans
cunscience, tandis que rhuinanite a conscience des siennes. En d’autres termes, il y a de 1’ietredans lapensbe, del’ideal dans le reel, etil
y a aussi de la pensee dans I’dtre, du reel dans I’ideal. La difference,
e’est qu’ici la pensee et la l’etre dominent; mais au fond la pensee et
Fetre sont inseparables. Il 'y a done un principe cornmun qui se
developpe tantdt sans conscience et tantot avee’conscience de soimdme.-G’est le Dieu de Schelling|B
4. Schelling, Du moi con sidere comme principe de la philosophic.
2. Ethique, part, n, prop. 7.
i.

;

\

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

59

Jusque-Ia le philosophe hollandais et le philosophe allemand ne
different pas; voici le point ou ils se separent. Dans 1’univers de Spi­
noza, il y a un abime entre la pensee et l’etendue. La pensee et l’ertendue, c’est toujours Dieu sans douteJ, inaiS il ny'a aucune sorte
d’union entre cesdeux parties de sonetre. Leflot des idees coule d’un,
cote, le flot des corps coble de Taiitre. Dieu les cmbrass’e,’ it "fest vrai,|
mais dans cet ocean infini, les ondes contraires ne s’unissent pas. De
la au sein de la nature toe sblmion decbiffinhitd eternelle. Il ’en est
tout autrement dans le systeme de Schelling. L’ensernble des etres
compose une echelle continue ^t ndinogene du. chaque forme de
l’existence conduitJ a une forme superieure' La hdttfteii’y esi pas,
comme chez Spinoza, destituee d^n^ellige^cp,^ Uncobfant infini de
pensee circule dans toutes ses parties; seulement cette pensee n’arrive
pas du premier coup a la plenitude de son etre. G’est d’abord une
pensee tellement' obscure, tellement Sourde, qu’elle s’edhappe absolument a elle-meine. Par degres, elle s*eclaircit et se replie sur soi;
elle se sent d’abord, puis se distingue, enfin elle arrive a se reflechir,
a se posseder, a se connaitre parfaitement. « La nature, dit Schelling,
sommeille dans la pl ante, elle reve dans l’animal, elle se reveille
dans l’homme. » Ge developpement merveilleux est ce que les Allemands appelleht le'pWgr^ ou le ^roce^^deTdtr’b^/’o^s), et s’il
faut les en croire, l’idee du processus est la conquete propre et le
grand titre d’honneur de’Schelling.^ C’est oublierque Leibnitz et,
deux mille ans avant Leibnitz, Aristote, avaient honcu la nature
comnle une serie de formes homogenes s’elevant de degre en degre,
a une perfection toujours croissante; mais peu importe, il est ciair
que Schelling n’a copie personne, ni Leibnitz, ni Spinoza; c’est le
mouvement propre de sa pensee, c’est le courant de la philosophie
kantienne qui l’a conduit ataphiloso^hie deridcntiVe. ’ ■
Le systeme de Schelling en effet, bien qtl’il soil' ’en 'nn^sens toe
reaction extreme effio la doctrine de Fichte,' en un autre’sens la
continue. Fichte'n’^Bwttait-il paoussi riddntlW a'bsoluccles3choses?
ne resolvait-il pas l’opposition du moi et du non-moi dans uh prin­
cipe superieur? Seuwienf ce principe supbffeur'detail fftijours Ie
moi, et de la le caractere idealiste et subjectif de tout le systeme. Cette
identite admise par Fichte, Schelling la generalise et la transforme.
Elle n’est plus pour lui renfermee dans cette etroite prison du moi,
elle est le fond de touteschoses. On peut dire que Schelling a pris
des mains de Fichte les cadres d’e's’a pfiilbSophie, trials qu’en le'S ’eiar-

�^0

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIETOEM

gissant, il leur a donne une ampleur infinie. Il a fait entrer dans le
systeme de Fichte la nature proscrite, il y a repandu a pleines mains
la realite.
L’evolution de la philosophic allemande ne pouvait s’arreter a
Schelling. Le systeme^de Schelling . §n effet, renfermait bien un I
principe, mais elle ne fournissait aucun ■ moyen de le developper !
scientifiquement. Qu’avait fait Schelling? il avail concu l’ensemble ,
des choses comme la serie progressive des formes variees d’un prin-lI
cipe identique. Or, comment saisir ce principe? comment atteindre '
la loi de son developpement? comment la demontrer? e’est. ce que
Schelling nefaisait pas.
Pourquqi ce principe se developpe-jd-il? pourquoL devient-il tour a
tour pesanteur, lumiere, activile,-conscience ? Est-ce a l’experience
qu’on le demandera? Mais 1’expprience constate les faits, elle ne les
explique pas. Dira-t-on que le sujet-objet se developpe par sa nature?
On demandera quelle est sa mature, et Schelling ne la determine en
aucune fagon. Il faut done admetlre ici la qualite occulte d’un prin­
cipe inconnu. Que de mysteres et d’hypotheses! et a quoi tout cela
sert-il? Otezl’experienge, nul moyen n’apparait de construire regulierement ou meme d’ebaucher la science. jC’est souslepoids de cette
difficulty que Schelling avait imagine son intuition intellectuelle,
faculte transcendante qui atteint l’absolu d’une prise immediate sans
passer par les degres laborieux de l’analyse et de la reflexion; mais
jamais Schelling n’a pu eclaircir la nature equivoque de cette intuiJ I
tion pretendue. Est-ce un don naturel de l’esprit humain? est-ce un
privilege? on ne jsait. Quoi de plus obscuqj de plus arbitraire, de
plus incompatible avec les conditions de la science? Evidemment la
philosophic allemande devait faire un pas de plus ou abandonner son
principe, Ce dernierjpas^ Hegel le fit Hegel aicherche, il a cru trouver une methode pour construire la science absolue, pour la demon­
trer. Cette methode, e’est la logique.
Rien ne/jparait au premier abord plus extraordinaire, et, pour
trancher le mot, plus absurde que le systeme de Hegel. Non-seulement il pousse plus loin queue l’avait fait Schelling, etjusqu’a sa
derniere limite, le/principe d£v lidentite,absolue de la pensee et de
l’ytref mais * par une suite de cet exces meme, il introduit une loi
qui est le renversement de toutes les idees-recues, savoir : que les
contradictoires sont identiques, l’etre identique au neant, le fini a
l’infini, la vie a la mort, la lumiere aux tenebres. La philosophic

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

61

consiste pour Hegel a trouver en tout 1’unite sous la contradiction,
l’identite sous la difference.
On se sent dispose tout d’abord en face d’une telle entreprise
a la defiance et presque au dedain. Supposez que Kant, en 1820,
fut sorti de son tombeau , nul doute qu’en voyant ce que la philoso­
phic etait dcvenue entre les mains de Hegel,4Ine se fut eerie,
comme Malebranche en lisant Spinoza, que e’etait une epouvantable
chimere. Et cependanf^a y regarder de*plus pres, ces deux principes
si etranges et si dangereux, l’identite des contradictoires, -I’identite
de la pensee et ^e I’etre^ sont deja dans le systeme de Kant. N’est-ce
pas Kant, en effet, qui dans sa dialectique a donne 1’eXemple d’oppo­
ser les idees 1’une a l’autre et de prouver que les theses contradictoires sont egalement vraies? La logique de Hegel, sous ce point de
vue, n’est-elle pas le developpement des antinomies? mais ce qui est
plus evident encore et* d’une#plus grande consequence, e’est que Kant
a prepare 1’identification absolue de la pensee et de d’etre.
C’est une etude infiniment isurleuse a se proposes que-Thistoire de
ce principe dont 1’Allemagne est si fiere , et ou elle fait consister son
principal titre d’honneur. On le void. naitre aveg Kant, se developper
dans Fichte, se transformer dans Schelling, et arriver enfin dans le
systeme de Hegel a son pfein developpement. Suiya-fi^Kant, ce que
nous appelons les lois de la nature, ce sont en realite les formes de
notre intelligence que nous appliquons aux phenomenes. La grande
erreur des philosophes, e’est de detacher ces lois de leur veritable
principe, qui est 1’esprit humain ou*'le sujet,' pour les transporter
dans les choses, pour les objectiver. Kagabaimait a rendre sensible
1’idee de sa reforme philosophique en la rapprochant de celle que
son compatriote Copernic avait introduite dans l’astronomie. Le vulgaire croit que les astres tournent autour de la terre, ce qui ne peut
K’accorder avec robservation exacte desjfaits. Changez l’hypothese,

faites tourner la terre autour du soleil, toute contradiction disparait,
tout s’explique et s’eclaircit. De meme on est accoutume a subordonner la pensee a l’etre, tandis qu’au vrai, suivant Kant, c est 1 etre qui
est subordonne a la pensee.
Jb
De cette conception a celle de Fichte, il n’y a*qu’un pas-. Si-les
choses ne sont que ce que lfes fait4a pensee, e’est la pensee qui coiistitue, qui cree les choses. Lqmoi1,; en se pensant, .en se posant , se
cree lui-meme. Voila l’identite absolue de la pensee et de 1etre,
egplicitement professee par Fichte et deduite avec hardiesse, mais

�62

ESSAI DE PHdLOSOPHIE RELIGIEUSE,

avec rigueur, de l’idee fondamentale de Kant. Seidement cette iden­
tity absolue a le caractere particulier du systeme de Fichte; je veux
dire qu’elle est purement psychologique et subjective; l’etre, pour
Fichte, comme la penseec’est .toujours le moi ou un developpe­
ment du moi. Fichte ne pouvait donner a l’identitede la pensee et de
l’etre un autre sens qu’a condition de sortie de son systeme. Schelling
rcprit,en le transformant,radicalement,jlesysteme de Fichte. A ses
yeux, le,moi et, le. non-moi out une egale rpalite * la nature et l’humanite, subsistent en face Tune deT’autre; elles trouvent leur union
dans un principe a la fois ideal at reel, subjectif et objectif, qui les
constitute et les. contient,
Cette identity de la pensee et de FMre, du sujet et de Fobjet, concue
comme reelle et objective, voila le principe commun de la philoso­
phie de Schelling et de celle de llegel^et par la elles se rattachent
etroitement, l’une etl’autre, aux doctrines antejieures. Voici mainte­
nant la difference des deux systeme§&gt; Schelling n’identifie la pensen
et 1’etre que dans leur principe premier qui est Dieu; mais au-dessous de Dieu, la pensee etl’^tre, sans jamais seseparer, se distinguent, 11 y a^plus d’etre dans la nature, Uy a plus de: pensee dans
1’homme, S’il enest ainsi?.1’etre et la. pensee sent deux choses differentes, et le principe de Tidentite est en ddfaut. A la rigueur en effete
si 1’etrent la pensec sont une seule et meme essence, non-seulement
la pensee doit se trouver partout ou est L’etre, mais elle doit s’v rencontrer dans la meme proportion* Pourquoi pet equilibre,est-il rompu
et comment est-il possible qu’il vienne a. so rompre?: pourquoi Dieu
est-il pins dans, 1’humanite que dans la nature ? Question temeraire
sans doute, mais a laquelle est tenu de repondre celui qui ose soutenir que la science absolue est possible a L’homme. Qr cette question 9
Schelling ne la reseat pas et ne peut pas la resoudre, Le voila convaineu d’inconsequence. Il a proclama le principe de l’identite de la
pensee et de Tetre^il l’a degage du caractere relatif et subjectif qui
le defigurait/dans Fichte et dans Kant, mais il n’a pas ose le developper avec rigueur; aussi sa philosophic ne s’est-elle soulcnue que
par des hypotheses ou par des emprunts deguises qu’il a faits a 1’ex­
perience.;
Hegel met sa gloir.e a etre, plus consequent et plus hardi que son
devancier, et il pretend tirer du pifincipj^de L’jdentite ce que Schel­
ling ni aucun philosophe n’avaient jamais pu lui faire rendre, une
science du developpement des choses.

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEI’SE. .

63

La pensee et 1’etre, e’est tout un. A quoi bon deux mots pour
exprimer une essence unique ? Ne disons pas la pensee, l’etre, disons
l’idee. L’idee, voila le Dieu de Hegel; le developpement de Tideer
voila la realite; la connaissance de ce develqppement, voila la scienceLa science de i’idee s’appelle la. logique,. et ainsi la metaphysique et
la logique se confondent.. .
Grace a cette identite vraiment absolue, la science.devient possibleElle se reduit en effet a determiner les rapports necessaires des idees,Dans la theorie d&lt;8chelling, on etait reduit, soit a s’appuyer sur
I’experience pour decrire le mouvement de Petre dans la nature,, ce
qui ne donnait pas une veritable science, soit a donner carriere a
■^’imagination et, a presenter des hypotheses deguisees sous le beau
nom d’intuition intellectuelle. Cela tenait a Le que 1’essence du pre­
mier principe restait indeterminee, et a ce que Eon admettait une
distinction arbitrage entre Ips objets de4jla pensee et la pensee elle—
meme. Maintenant que^.nous savons que ce premie^ principe e’est
l’idee, et que la nature et l’hnmanite ne sont autre chose que le
developpement de 1’idee, quand les lois de 1’idee seront connues, la
science sera trouvee.
On demandera a Hegel comment les IdiT de l’idee peuvent letra
determinees. H repond a cette question par sa logique. qui est la
determination scientifique des lois de Tidee- Elies se deduisent tou­
tes d’une loi unique et fondamentale, laJ.oi de 1’identite des contra­
dictoires. Suivant Hegel, toute pensee, tout^etre,. toute. idee renferma
une contradiction J et non-seulement cette contradiction existe dansles choses, mais'elle les constitue. La vie est essentiellemenf la
synthese, Turnon de deux elements qui tout ensembl"s’excluent et
s’appellent necessairement.,
Au premier abord^ dit. Hegel,,, cette doctrine revolte le Sens commun et parait favorable au scepticisme. Les Pyrrhoniens triomphent
de l’opposition des ideesj,j mais cette opposition n’embarrasse en rien..
le vrai philosophy qui y volt la condition et le mouvement meme de,
la vie. Aussi bien. le sens commun, loin de repousser le principe de»
l’identite des contradictoires, luirend a chaque instant temoignage-.
Ne maintient-il pas, fiermement de siecle en sieele la difference et;
l’identite de Tame et du corps, la coexistence et I’opposition dela,
prescience de Dieu et du. libre arbitre? C’esi manquer an sens?
commun que d’abandonner une de ces verites pour l’autre^ sous le
vain prptexte qu’elles se contredisent. Examine? le sens commun

�64

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

sous sa forme la plus haute, la religion. L’ame religieuse n’adoret-elle pas un Dieu a la fois personnel et infini, un Dieu immobile
et vivant, visible et invisible tout ensemble? Le sceptique croit
triompher en opposant ces attrihuts; c’est que le raisonnement a
etouffe en lui la raison. Pendant qu’il se tourmente a alter d’un de
ces contraires a l’autre, un elan du coeur vers Dieu les unit. La plus
raisonnable des religions, la religion chretienne, n’enseigne-t-elle
pas au genre humain depuis dix-huit cents ans que Dieu a fait le
monde de rien, que Dieu s’est fait homme? Et ne sont-ce pas la
autantde contradictions, mais des contradictions pleines de raison,
de vie et de verite?
Les sciences nous offrent aussi mille exemples de l’identite des
contradictoires. En physique, n’admet-on pas sans aucune difficulte
que la lumiere suppose les tenebres? Imaginez une lumiere sans
ombre. Les objets egalement eclaires ne se distinguent plus, et ce
jour uniforme est en tout identique a la nuit. Ainsi la lumiere implique son contraire, l’obscurite. Non-seulement elle la suppose,
mais elle la porte en soi, elle l’engendre; et d’un autre cote, en la
produisant, elle se realise elle-meme. Le produit, c’est la lumiere
effective, la couleur.
Nous pouvons sur ces exemples tres-bizarres "mais tres-simples,
prendre une idee generale du systeme de Hegel. Toute idee renferme
trois elements, ou pour employer le langage consacre, trois mo­
ments. Vous pouvez'ia considerer ou en elle-meme, ou dans son
opposition avec l’idee contraire qu’elle renferme, ou enfin dans
l’union qui les concilie.
Le premier momentest celui de l’idee en soi; le second, celui de
l’idee hors de soi ; le troisieme enfin, celui de l’idee en soi et pour
soi. L’idee existe d’abord d’une maniere simple et immediate, puis
elle se divise et s’oppose a elle-meme; enfin, elle ramene ses deuxi
membres a l’unite. Le moment de l’unite est celui de la vie, de la
realite concrete et individuelle. Celui qui ne considere l’idee que dans
les moments anterieurs ne connait que des abstractions, et voila la
commune infirmite du vulgaire et de ces pMIosophes qui suivent la
logique de l’ecole. Le vulgaire s’en tient aJ cette premiere vue des
choses qui nous les fait connaitre dans un etat de melange et de con­
fusion1. C’est la perception des sens. L’entendement s’applique a cette
matiere grossiere, la divise, la decompose. Ici eclatent les oppositions,
toutes’choses paraissent coiitraires, la vie et la mort, le mouvement

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

6S

et le repos, Fame et le corps, le fait et le droit, la societe et la nature,
la philosophie et la religion. Les esprits qui s’attachent a ces opposi­
tions ne peuvent manquer de tomber dans le scepticisme, absurde
extremite aussi eloignee du sens commun que de la yraie philoso­
phie; mais s’arreter au scepticisme, c’est bien mal connaitre la
nature des choses et la puissance de la pensee; 1’entendement est
au-dessus des sens, mais la raison est aii-dessus de Fentendement.
Ce que Fentendement separe, la raison l’unit; les choses qui semblaient incompatible^ apparaissent comme inseparables; a la confu­
sion succede l’ordre, ® la guerre la paix, au doute. la foi,.aux
r angoisses de Fame, auxhesitations du raisonnement la serenite
’ d’une affirmation sure dtelle-meme, la plenitude d’une comprehen­
sion parfaite. La vie et la mort ne sont que les deux moments de
l’existence, le fait etle droit, les deux aspects d’une meme necessite,
la societe un progres fait sur la nature, la philosophie un developpe­
ment de la religionM
J’entrevois maintenant comment Hegeh&lt; pwtreconduit au prin­
cipe de sa logique et de toute sa philosophie, Fidentite des contradic­
toires. Trouver dans chaque idee une idee contraire et les unir dans
une troisierne idee, opposer a la these Far|tithese et les reunir dans
la synthese, considerer successivement Fidee ensoi, hors de soi. efc
pour soi, telle est sa methode constants, iffidee a. laq,uelle Hegel
aboutit au terme de chaque opposition, n’est pas autre chose que
l’idee premiere, mais vivifiee par cette opposition elle-meme,
d’abstraite devenue concrete, de morte vivante. Cette meme idee
ainsi transformee traverse une. nouvelle opposition, une nouvelle
contradiction, pour en sortir victbrieuse, et ainsi de suite a l’infini,
depuis Fidee la plus simple, qui contient le germc de toutes les
autres, jusqu’a la plus composee, qui en exprime le plus complet
developpement.,.La; chaine de ces oppositions, c’esMi*science. Elle
consiste a faire voi® F universelie identite : partie d’une idee- primi­
tive au plus has degre de la pensee, felle la retrouve au faite,. et toutes.
les idees intermediaires ne sont tousjburs qftie la meme idee qui se
, deploie a l’infini.
1
Cette vue generate me permet de m’orienter au sein de ce vaste
edifice d’abstractions accumulees ou se joue avec une fecondite et une
subtilite inouies la pensee de Hegel. Rien ne resteen dehors de ce
Isysteme, et il y a la, je ne son-ge pas a en disconvenir, un effort im­
mense pour tout embrasser et tout expliquer. Voici les grandes lignes
Tome III. — 9e Livraison.

v

5

�66

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

du monument. L’ceuvre de Hegel comprend trois parlies: la logi­
que proprement dite, la philosophie de la nature et la philosophic de
1’esprit. Le principe premier et dernier des choses, ce que Hegel
appelle Vidte, doit d’abord etre envisage en lui-meme, dans les
profondeurs de son essence non encore manifestee, dans ces lois
necessaires et primitives qui la constituent et qui se reflechissent plus
tard en toutes ses oeuvres. La science de l’idee en soi,. e’est la Logique
pure, clef de voute de tout le systeme. Maintenant l’idee, par une
suite necessaire de sa nature, telle que la logique 1’a decrite et expliquee, 1’idee se developpe, ou pour mieux dire, se brise et met a nu
^element de la contradiction qui etait renferme en son sein. Elle etait
Dieu en soi, elle devient nature; eternelle, elle tombe dans le temps,
iinmuab'le dans le changement. De la la Philosophie de la nature
qui nous developpe la serie des mouvements necessaires de l’idee a
travers tous les degres de l’echelle des etres sensibles. Les lois de
la mecanique, de la chimie, de la physiologie, se resolvent dans
une serie d’oppositions; mais le principe supreme qui preside a ce
developpement vent que la contradiction, necessairement posee,
soit necessairement detruite. L’idee, qui s’ignorait et se niait dans
la nature, retourne a soi pour devenir esprit. La science du re­
tour de l’idee a elle-meme est la Philosophie de I'esprit. Les reli­
gions, les aits, les systemes, les institutions sociales, ne sont
que les phases diverses de cette evolution que regie une eternelle
et inflexible geometric. L’histoire de Thumanite reflechit celle de
Dieu; e’est une logique vivante, e’est Dieu qui se realise, qui,
parti de soi, revient a soi, refermant ainsi le cercle infini et
eternel.
Je reprends ces grandes divisions : la logique, dans le systeme de
Hegel, tient la place qu’occupe la theodicee dans les systemes ordinaires; elle est la science de Dieu considere en soi, avant la creation,
si toutefois les mots Dieu et creation ont ici un sens. Strange theo­
dicee en effet, ou, a la place de ces attributs sublimes de la justice
eternelle, de la bonte infinie, de la beaute pure et sans melange, je
trouve une seche enumeration d’idees abstraites, l’etre, le neant, la
qualite, la quantite, la mesure, 1’identite, la difference. Rien de plus
aride que cette algebre qui ajoute, a la monotonie de notions toujours
indeterminees, l’insupportable uniformite du procede qui les oppose et
les combine sous la loi d’une trichqtomie. toujours renaissante. La
Somme de saint Thomas, qui comprend quelques milliers de syllo-

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGTEUSE,

67

gismes a la suite les uns des autres, ou pour choisir un plus conve­
nable exemple, les deux cents propositions, corollaires et scolies de
XEthique, sont a cote de la logique de Hegel , des oeuvres pkines de
charme et de vie.
Ces abstractions et la loi qui les enchaine constituent pour Hegel
le fond des choses. Le vulgaire y volt de vaines eombinaisons de
l’esprit; ce sont les veritables realites. Quelle abstraction plus vide,
a ce qu’il semble., que celle de l’etre? Tbut pour Hegel en va
sortir. L’auteur de la Logique semble avoir voulu accumuler ici
tous les sujets de defiance et d’etonnement, D’une idee abstraite,
il pretend faire sortir la realite, et comment, je vous prie? par
1’intermediaire d’une idee encore plus vide, celle du meant. L’idee
confondue avec, Fetre, l’etre avec le meant, le eoncret sortant de
1’abstrait, la contradiction placee a l’origine des choses, voilci
l’epreuve ou Hegel ne craint pas de soumettre noire ben sens ei metre
patience.
L’idee de 1’etre est en effet la plus simply de toutes les idees; toutes
les autres la supposent et elle n’en suppose aucune avant elle. Or,
l’idee de l’etre ou l’etre, car Hegel identifie ici comme toujours ees
deux choses, est identique au neant. Qu’est-ce en effet que Fetre
considere en soi? e’estd’etre absolument indetermine, ce qui n’est ni
fini, ni infini, ni esprit, ni matiere, ce qui n’a ni quantile, ni qualite,
ni rapport. Tout cela peut s’affirmer du meant. Penser au neant, e’est
faire-abstraction de toutes les formes de l’existence, e’est la mhme
chose par consequent que penser a l’etre en soi. D’un autre cote,
Hegel ne nie pas que l’Mre et le. meant, ee qui est et ce qui n’est pas,
me soient deux termes contradictoires. Ils sont a lafois contradictoires
et identiques. La contradiction dans 1’identite, voila la-souve.raine loi
de la pensee et des choses.
Ainsi du sein de 1’idee de l’etre, matiere primitive des choses, sort
Fidee du neant; mais Fetre et le neant ne restent pas en face Fun de
Fautre. L’etre exclut ef appelle le meant; ee double mouvement suscite une troisieme idee que Hegel appelle le devenir et qui reconcilie
les deux autres. Le devenir, e’est Fidee du developpement par lequel
un etre devient ce qu’il n’etait pas. Cette idee implique a la fois celle
de l’etre et celle du meant; elle en est la synthese. Nous, voila sortis
de cette abstraction confuse oil tout se mele et se perd;: nous mettons
le pied sur le terrain de la realite; nous avons affaire a Fetre deter­
mine, a la qualite.

�68

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

A travers cette deduction interminable, que je renonce a poursuivre
en detail, l’idee dominante du systeme de Hegel se maintient avec
une fermete singuliere. Partout l’idee traverse les trois moments
necessaires; elle est d’abord l’identite confuse des contraires, puis
elle se divise, pour rentrer finalement dans son identite primitive,
eclaircie et vivifiee. Cette loi domine toutes les spheres de la pensee,
non-seulement la physique, l’astronomie et les sciences naturelles,
mais aussi la psychologie, la morale, le droit, l’histoire de la civilisa­
tion, celle des religions et des philosophies.
Il y a trois facultes dans l’esprit humain: la sensibilite qui nous
livre les idees dans leur confusion, l’entendement qui les debrouille
et les oppose, la raison qui les unit.
L’homme est d’abord pour lui-meme unite confuse d’une ame et
d’uncorps: cetteunite se brise par la reflexion; Fame s’oppose le
corps, mais elle s’apercoit que le corps, c’est encore elle-meme, et
alors elle le ramene a soi comme un moment necessaire de son
existence.
Dansl’homme, tout est d’ahord mele: l’instinct, la volonte, la
raison. L’homme existe deja sans doute dans l’enfant, mais d’une
maniere abstraite et indeterminee; il est en soi, il n’est pas pour soi.
L’age de la reflexion arrive; une opposition se declare entre l’instinct
et la raison, entre la nature et la volonte. De la le mal, mais de la
aussi le bien. Le bien suppose le mal; car celui qui fait le bien sans
effort, sous la seule impulsion d’une nature excellente, n’est pas veritablement bon. Ici se verifie avec eclat, suivant Hegel, le principe de
Sa logique. On ne peut concevoir le bien sans concevoir en meme
temps le mal. Le bien en un sens implique done le mal, et cependant
il l’exclut. Il l’exclut et il le suppose, voila la contradiction qu’il faut
resoudre. Hegel y croit parvenir en demontrant qu’au fond l’instinct
et la raison sont identiques. L’instinct, c’est la raison qui s’ignore :
apres s’etre opposee a elle-mdme dans la lutte de la volonte et de la
nature, elle reconnait leur identite, et des lors tout rentre dans l’ordre
au sein de Fame pacifiee; l’instinct comprend qu’obeir a la raison,
c’est etre fidele a lui-meme; la raison comprend qu’elle est faite, non
pour etouffer ou comprimer l’instinct, mais pour le conduire, et cette
harmonie intelligente et volontaire de l’instinct et de la raison, c’est
la vertu, source du bonheur. On s’imagine que le bonheur et la vertu
sont deux choses differentes: philosophie etroite, philosophie de Fen­
tendement ! La raison identifie ce que le coeur de .l’honnete homme

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

69

ne separe jamais, le bien-faire et le bien-etre, Taction vertueuse et
la felicite.
Partout a la surface, la contradiction, la difference; partout au
fond, l’barmonie et l’identite. Quoi de plus oppose, a ce qu’il semble,
que la philosophie et la religion? quoi de plus divers que les cultes?
quoi de plus contraire que les systemes philosophiques? En realite,
toutes ces institutions religieuses, dont la variete nous confond, dont
l’opposition nous etonne, ne sont que les membres d’un meme corps,
les moments d’une meme idee. Cette idee, qui se developpe dans la
suite harmonieuse des religions, est la meme qui, sous des formes
plus claires, deploie dans le mouvement regulier des systemes philo­
sophiques sa nature toujours diverse et toujours identique. Les lois
de la logique, partout presentes, parce qu’elles sont le fond de
tout, determinent et gouvernent souverainement cette double evo­
lution.
Il y a trois grandes religions : la religion orientate, la religion
grecque et la religion chretienne, lesquelles correspondent aux trois
moments necessaires de l’idee logique. La religion orientale, cest
l’idee de Dieu a son premier moment, celui qui comprend tous les
autres dans leur unite confuse. L’homme adore Dieu, mais sans le
connaitre et sans se connaitre soi-meme. Univers, homme, Dieu,
tout cela ne forme encore qu’un tout indecis, la nature. La religion
grecque, c’est l’idee de Dieu au moment de la diremption, de la con­
tradiction. Dieu se divise, pour ainsi dire, s’ebranche en mille rameaux, s’oppose a l’homme et a lui-meme; T infini se perd et se
dissout dans le fini. La religion chretienne est par essence la religion
de la reconciliation. Fille de l’Orient et de la Grece, elle les reproduit
etles identifie. Dieu, qui s’ignorait dans les obscurs symboles de
l’lnde, qui errait en quelque sorte hors de soi dans la prodigieuse
variete des divinites contraires de la Grece et de Rome, revient a soi
danS le christianisme pour prendre conscience claire et pleine posses­
sion de soi. Aussi, le christianisme est-il la seule religion complete,
la seule vraie, la seule evidente par elle-meme: c’est Dieu se sachant
et s’affirmant Dieu.
Ce qu’on appelle les mysteres de la religion chretienne, ce sont les
lois absolues des choses, obscures pour les sens, absurdes et contradictoires pour l’entendement, claires et harmonieuses pour la raison.
Le premier de ces mysteres, n’est-ce point celui de la sainte Trinite?
Or la sainte Trinite, c’est, sous la forme du symbole, le principe

�70

' ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

m&amp;ne de la logique. Le Pere, e’est 1’idee en soi; le Fils, e’est Fide'e
hors de soi, dans sa manifestation visible, sous la double forme de la
nature et de l’humanrte; l’Esprit, e’est l’idee en soi et pour soi, parvenue au terme de son mouvement, se reconnaissant identique dans
tous les degres qu’elle a parcourus. Au sein meme du Pere se retrouvent les trois moments de l’idee, mais sous une forme encore tout
ideale: I’Etre ou la Puissance, objet de la pensee; le Verbe ou l’lntelligence, ou entore la Pensee, engendrde par FEtre; l’Amour enfin,
qui procede de tous deux et qui les unit. Cette Trinity tout ideale se
realise par la creation, royaume du Fils; mais, pour rattacher la
creation &amp; son principe, il faut que le fini se sache infini, que
Fhomme se connaisse Dieu : e’est le royaume de l’Esprit.
Il appartient eminemment &amp; la philosophie de realiser sur la terre
le royaume de 1’Esprit. C’est elle en efiet qui, en rattachant les symboles du christianisme aux lois de la pensee, demontre et explique ce
que la religion ne faisait qu’affirmer, Funion intime de l’homme et
de Dieu. La premiere forme de cette union se trouve dans la Communaute chr&amp;ienne de l’eglise au berceau; la seconde, c’a et6 l’Eglise organisee; la derniere sera l’Etat, oh toutes les croyances religieuses sont appelees h s’allier un jour sous la loi de la raison et de
la liberte.

* Je 1’avouerai i mon premier sentiment, au sortir de ces specula­
tions Stranges de FAllemagne contemporaine, e’est de m’etonner que
dans la patrie de Leibnitz elles aient pu captiver si longtemps les
intelligences. Si jene me trompe, la philosophie allemande est depuis
un deml-siecle sous l’empire et comme sous le charme d’une illu&lt; sion, c’esl de croire que la science absolue est possible pour l’esprit
humain. La science absolue, je veux dire l’explication universelle et
adequate des choses, voila la chimere que poursuit depuis Fichte la
philosophie allemande, et chacun des systemes qu’elle a tour a tour
enfantes n’est qu’un effort pour saisir 1’insaisissable fantome.
On dit que cette confiance demesuree dans la pure theorie tient au
genie speculatif de la race germanique, et cette explication est vraie,
mais elle ne suffit pas; car enfin cette terre de Fenthousiasme a
porte de grands critiques, Wolf, Heyne, Paulus; cette race chimerique a prqduit Kant. Je croirais plutot que e’est 1’exces meme dti
doute dans la doctrine de Kant qui a produit dans celle de Hegel
l’exces de l’orgueil dogmatique. Il y a dans la philosophie a tenir

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

,

71

compte de deux elements essentiels : d’un cote,, l’esprit humain avec,
sa nature, ses limites, ses faiblesses de toute sorte; de l’autre, l’ensemble des choses, leur essence, leurs rapports. Reduire l’esprit
humain a connaitre sa constitution dans l’oubli de la nature des
choses, c’est nier la science; concevoir la science comme independante de la nature de l’esprit humain, de ses conditions, de ses lois,
de ses limites, c’est la nier encore, car c’est la rendre impossible et
contradictoire.
La philosophie allemande me donne le spectacle de ces deux
exces contraires. Kant commence par reconnaitre que dans la science
les philosophes n’ont pas su faire la part de 1’esprit humain, la part
du sujet: vue profonde autant que solide, d’ou est sortie une incom­
parable analyse de la raison; mais, bientot entraine par son prin­
cipe, ce sage esprit oublie sa sagesse au point d’interdire a 1’esprit
humain tout acces dans la realite des choses, Hegel s’est jete a 1’extremite opposee. L’auteur de la Critique, de la Raison pwe osait
a peine affirmer l’existence des objets exterieurs; l’auteur de la
Logique en connait a fond, en explique, en deduit, en demontre
1’origine, l’essence et les lois. Le pare de la philosophie allemande
reduisait la theodicee a soupgonner la possibilite de Dieu; pour le
dernier heritier de cette philosophie, la nature divine n’a pas de
mysteres; le nombre et 1’ordre de ses attributs se decouvrent avec la
meme clarte que les proprietes des courbes geometriques. Kant
enfermait la raison dans le cercle de l’experience; Hegel refuse a
1’experience toute autorite scientifique; tout doit etre demontre en
philosophie, c’est-a-dire deduit des idees pures. Les plus hautes
conceptions de l’esprit humain n’avaient pour le maitre qu’une
valeur relative et subjective; rien de relatif et de subjectif,
si l’on en croit le disciple, n’a de place dans les cadres de la
science.
Ainsi, des deux termes necessaires de toute connaissance, l’esprit
humain et les choses, Kant supprime le second, Schelling et Hegel
retranchent le premier. Fichte marque la transition d’un exces a
l’autre. Fichte en effet, tout en exagerant le kantisme, poursuit la
chimere de la science absolue; mais c’est dans le moi qu’il se flatte
de la trouver. Il supprime comme Kant les choses, mais il en con­
serve les idees et prepare la transformation future qui, de ces idees,
va faire les choses elles-memes.
Ainsi, Fichte, Schelling, Hegel, et on peut ajouter a ces noms

�72

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

eminents ceux de tous les philosophes de la moderne Allemagne,
ont ce point commun au sein des differences qui les separent: e’est
de croire que la science absolue est possible, e’est de la chercher, e’est
de la construire. De la leur methode commune, aussi chimerique,
aussi vaine que l’objet qu’elle poursuit. Son trait distinctif, e’est la
suppression de l’experience ou du moins la subordination com­
plete de l’experience aux donnees de la raison pure. L’Allema­
gne a le plus parfait mepris pour l’observation. Tenir compte des
faits, e’est a ses yeux tomber dans l’empirisme, dernier degre de
l’abaissement intellectuel. La science est essentiellement l’explication
des choses; or, l’experience n’explique rien; la science en expliquant
demontre, l’experience ne saurait rien demontrer. L’experience est
enfermee dans des limites necessaires; elle sait ce qui arrive en tel
temps, 'en tel lieu; la science veut des resultats universels et dura­
bles ; l’experience est l’ouvrage d’un esprit fini, et partant elle est
toujours relative et toujours subjective; la science est absolue et
objective par essence.
Evidemment, si la philosophie poursuit la science absolue, la me­
thode philosophique, e’est la methode a priori, fondee sur les idees
pures, suivant l’ordre des choses, expliquant tout, deduisant tout,
meprisant l’experience, ne reconnaissant aucune limite, aucune con­
dition. A une telle science il faut une telle methode; ces deux
chimeres sont faites l’une pour l’autre.
Si je ne m’abuse, le secret de toutes les speculations allemandes est
la : le principe de l’identite de la pensee et de l’etre, commun fondement du systeme de Schelling et de celui de Hegel, le principe plus
dangereux encore de l’identite des contradictoires dont la logique
hegelienne est une perpetuelle application, enfin cette idee eminemment pantheiste du processus des choses qui fait de l’esprit humain le
terme supreme oil les developpements successifs de l’existence viennent se concentrer et se reflechir, tout cela m’apparait comme autant
de suites necessaires de la double illusion que je viens de signaler.
Pour que la science absolue soit construite, il ne suffit pas en effet
que l’ordre des idees exprime l’ordre des choses, il faut que les idees
embrassent, penetrent, constituent les choses; il faut que les idees
soient les choses. Supposez que les choses soient separees ou seule­
ment distinctes des idees, un doute est possible sur la conformite
parfaite des idees avec les choses; l’essence des etres est soupeonnee,
entrevue, elle n’est pas saisie, atteinte dans son fond. C’en est done

�/ ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
73
fait He wteeuce absolue, s’il n’y a pas identite entre les idees et les
choses.
jLa science absolue doit partir d’une premiere idee et en deduire
toutes les. autres. Quelle peut-etre cette idee? la plus comprehensive
et la plus vague de toutes, l’idee de l’etre indetermine. Mais comment
passer de 1’etre indetermine a l’etre reel, de l’abstrait au concret, du
neant de l’existence a la vie? Il y a la une contradiction. Eh bien! au
ytett de la dissimuler, acceptons-lahardiment. La contradiction est a
I origine des choses : que cette contradiction primitive devienne la loi
fondamentale de la pensee et de l’etre, qu’elle se retrouve dans toute
la feature, qu’elle soit la force cachee par qui les idees sortent les unes
Ides autres depuis la plus pauvre jusqu’a la plus riche, de sorte qu’en
definitive le neant soit le prineipe, Dieu le terme, et que le lieant
devienne Dieu.
M^Wais comment l’esprit humain pourra-t-il connaitre et decrire cette
vaste et merveilleuse evolution? a une seule condition, c’est que l’esprit humain soit le degre superieur oil tout aboutit, le dernier cercle
qui enveloppe et penetre tous, les autres, a condition que l’esprit
.humain soit tout, que l’homme.soit Dieu. L’homme divinise, voila le
.dernier mot de la philosophie.allemande.
’ Schelling dit que Dieu, c’est le sujet-objet absolu; Hegel que c’est
l’idee, l’esprit infini. Mais.il faut bien s’entendre. Le'sujet-objet,
.considere avant son developpement, n’est qu’une abstraction, une
identite vide. J’en dis autant de 1’espri.t infini, de 1’ideeen soi. Hegel
lui-meme declare que l’idee en soi est identique au neant. Si c’est la
Dieu, il faut s’expliquer avec franchise mais non, le Dieu de la philosophie allemande n’est pas au commencement des choses, il est a
leur terme. Ce Dieu, c’est l’esprit humain, ou plutoi Dieu est a la
foi&amp;a l’origine, au terme et au milieu, ce qui revient a dire qu’il n’y
a pas de Dieu distinct des choses.
. - Ces etranges doctrines, a defaut de merite plus solide, ont-elles du
moins celui de la nouveaute? c’est encore la une des illusions de la
philosophie germanique.
Rien de plus naif que les pretentions de nos voisins d’outre-Rhin
en fait d’originalite. Dans l’ecole hegelienne en particulier, on les a
portees a leur comble. Hegel ne reconnait en ses Lecons sur Vhistoire
cfe la philosophie que deux grandes epoques, l’epoque grecque et
l’epoque germanique. Or, il va sans dire que la philosophie germanique est comprise entre Kant et Hegel. C’est rayer d’pn trait de

�74

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

plume des annales de la pensee humaine la scolastique et la philoso­
phie fran^aise, des noms, par exemple, comme ceux d’Abelard et de
Descartes. Que 1’Allemagne traite avec ce mepris superbe des philosophes fran^ais, cela peut a la rigueur se concevoir; mais rabaisser
aussi Leibnitz, n’est-ce pas l’exces de 1’ingratitude? EUe est d’autant
plus choquante que ces altiers contempteurs de la philosophie du
dix-septieme siecle n’ont pas dedaigne de lui emprunter ses vues les
plus originales. Le principe de l’homogeneite universelie des sub­
stances, la loi de continuite suivant laquelle tous les etres s’enchainent et s’echelonnent, le dynamisme interieur qui se fait sentir dans
toute la nature sous l’apparent mecanisme de ses phenomenes, l’analogie profonde des lois de l’univers physique et des lois de l’humanite, toutes ces grandes idees qui sont la force et la richesse du
systeme de Schelling, ne viennent-elles pas de Leibnitz? Un autre
cartesien, Spinoza, n’a-t-il pas aussi a revendiquer sa large part tJalt
dans les speculations de 1’Allemagne? Le principe de l’identite de la
pensee et de l’etre n’est-il pas, je viens de m’en assurer, le propre
fonds du spinozisme? Hegel accuse le Juif d’Amsterdam d’avoir
meconnu le principe occidental, le principe modeme de la personnalite, d’avoir fait de Dieu la necessity ou la chose absolue, sans reconnaitre en lui le sujet, la personne; mais est-ce bien a Hegel qu’il , «
appartient d’elever contre le spinozisme une telle accusation, d’ailleurs
I
si legitime? Cette personnalite qu’il invoque, l’a-t-il respectee dans
Lhomme et en Dieu, lui qui n’a vu partout, du sommet de 1’etre
jusqu’a son plus bas degre, que la rigoureuse geometrie de l’idee?
'9
Tout en se distinguant de Spinoza, Hegel reconnait pourtant a la
philosophie germanique un grand precurseur. Lequel, je vous prie?
fl
ce n’est pas Spinoza, ce sera peut-etre Descartes? non; e’est un Allemand du seizieme siecle, le chimerique auteur de XAurore naissante,
le cordonnier philosophe de Goerlitz, Jacob Boehme 1
Je laisse parler Hegel lui-meme : « Nous verrons, dit-il dans un
discours celebre, que chez les autres nations de l’Europe ou les scien­
ces sont cultivees avec zele et autorite, il ne s’est plus conserve de la
philosophie que le nom, 1’idee en a peri, et elle n’existe plus que
chez la nation allemande. Nous avens re$u de la nature la mission
d’etre les conservateurs de ce feu sacre, comme aux Eumolpides
d’Athenes avait ete confiee la conservation des mysteres d’Eleusis,
aux habitants de Samothrace celle d’un culte plus pur et plus eleve,
de meme .que, plus anciennement encore, l’esprit universel avait

�■ ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
-15.
donnd a la nation juive la conscience que ce serait d’elle qu’il sortirait

renouvele *. »
Ce qui m’etonne dans l’exaltation naive de ces paroles, c’est que
1’histoire de la philosophic, qui a ete cultivee avec tant de patience
et de profondeur par les compatriotes de Hegel etpar Hegel lui-meme,
n’ait pas quelque peu altere la serenite de leur orgueil speculatif.
Sans remonter aux temps reeules de la philosophie grecque, je trouve
audeclin de la civilisation greeque et romaine un mouvement philosophique plein d’analogies frappantes avec celui qui agite depuis
soixante ans l’Allemagne, je veux parler de la philosophie Alexan­
drine. Elle aussi avait ete precedee par un radical scepticisme, celui
d’CEnesideme, d’Agrippa et de Sextus. Elle aussi s’elan^a a 1’extre­
mity contraire pour embrasser le fantdme de la science absolue. Comme
Hegel, Plotin dedaigne l’experience; comme lui, il pretend saisir
l’ordre absolu des choses, et non-seulement le saisir, mais le deduire
et le demontrer; tous deux admettent dans l’etre un mouvement dialectique qui se reflechit dans la science et identifie la raison et 1 etre
Eans l’idee. A Alexandrie comme a Berlin, on voit clair dans les
mysteres de l’essence divine; on la decompose en trois elements a la
fois distincts et inseparables, trinite primitive qui se retrouve au fond
de toute chose et de toute pensee. Cette trinite devient pour les deux
ecoles une baguette magique qui fait tomber tout voile, eclaircit toute
obscurite, efface toute difference. Les systemes philosophiques se rapprochent, les symboles religieux se confondent, tout se penetre et
s’unit. Au sommet de la trinite, par dela toutes les determinations de
la pensee et de l’etre, regne l’Unite absolue, identite du neant et de
S’ existence, abime ou la pensee humaine, apres avoir parcouru le

cercle necessaire de ses revolutions, vient chercher le repos dans
I’aneantissement de la conscience et de la personne.
Ainsi meme principe, la recherche de la science absolue| meme
methode, la speculation toute rationnelle; memes resultats, l’identite
des contradictoires et l’homme s’unifiant avec Dieu.
Je connais done le principe etle terme de la philosophie allemande:
elle commence, par le scepticisme, elle finit par le pantheisme. Et
voila les deux sources ou s’abreuvent les generations nouvelles :
Kant leur verse le scepticisme, Hegel le pantheisme, et ces deux
1. Paroles prononc^es par Hegel, d Heidelberg, en octobre 1816, aFouverture de son cours d’histoire de la philosophie.

�76

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

courants d’idees se rencontrent dans la doctrine du Dieu impersonnel.
Ainsi e’est vainement que Descartes et Malebranche, Newton et
Leibnitz ont epuise leur genie a organiser en systeme la croyance
universelle du genre humain. Le Dieu personnel, le Dieu du bon
sens, le Dieu de la philosophie spiritualiste succombe, et a sa place le
scepticisme et le pantheisme conjures introduisent la substance indeterminee des etres. Est-ce la que je dois aboutir? Ce resultat est-il
le dernier mot de mes longues recherches historiques ? e’est ce que
je veux me demander serieusement une fois dans ma vie. J’ai assez
lu, j’ai assez discute, l’age mur arrive, il faut fermer les livres, me
replier au dedans de moi et ne plus consulter que ma raison.
(La suite a la prochaine Livraison.)

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              <text>Place of publication: [Paris]&#13;
Collation: [26]-76 p. ; 26 cm.&#13;
Notes: From the library of Dr Moncure Conway. From Le Megasin de Librairie: literature, histoire, philosophie, voyages, .... Vol. 3.</text>
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              <text>&lt;p class="western"&gt;This work (Essai de philosophie religieuse. Premiere partie - Etudes historiques. Sixieme etude - Le scepticisme de Kant), identified by &lt;a href="www.conwayhall.org.uk"&gt;Humanist Library and Archives&lt;/a&gt;, is free of known copyright restrictions.&lt;/p&gt;</text>
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