<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<item xmlns="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5" itemId="360" public="1" featured="0" xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance" xsi:schemaLocation="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5 http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5/omeka-xml-5-0.xsd" uri="https://conwayhallcollections.omeka.net/items/show/360?output=omeka-xml" accessDate="2026-07-13T11:10:50-04:00">
  <fileContainer>
    <file fileId="736">
      <src>https://d1y502jg6fpugt.cloudfront.net/25778/archive/files/518a75f7d12cdd3dab8b03f692a5657f.pdf?Expires=1784764800&amp;Signature=ijSGw9kHlBpEJR007hRQZTsZBvckJJTkbKHHByy-KrF4rh%7E5f-Df7yH0SauOtAMbLZ5DetSq%7EAWu7ivjFslIv1aMhWGqnDSTM2IdXRL0jNJBEqt%7Eo02ILC2SK3%7EXw31K2tdy4ESZzjyiTzT6Gp7rsErM%7Ec67ZhT3GY-SpiA-xhU3m6RzlMD-2Je2IeXAvWP-v8wXC1lmum13WKAAHi-T3zaRbee-322ySRcniIyJI-8B9QZXyJNDVMQEvPvPaJqpT8UydPhrg0j7CkXbZcsWLPWDPFUpfTkRFM4JaWRrJQCvtX8wm6L1ypj5Wc5jt4dX-v8icQKvB4KhnFsL81Lpqw__&amp;Key-Pair-Id=K6UGZS9ZTDSZM</src>
      <authentication>853856ec82ca45745b4d518f4d877072</authentication>
      <elementSetContainer>
        <elementSet elementSetId="5">
          <name>PDF Text</name>
          <description/>
          <elementContainer>
            <element elementId="53">
              <name>Text</name>
              <description/>
              <elementTextContainer>
                <elementText elementTextId="20151">
                  <text>LITTfiRATURE anglaise
PAR ALFRED MEZIERES

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

CHAPITRE III.
Jonson et Balzac. — L’usurier et l’avare dans la comedie anglaise. — Plaute, Moliere
et Jonson. —La comedie de caraclere au seizieme siecle. — La Femme silencieuse- —
L’alchimiste dans la vie reelle et sur la scene.

I

Jonson connait a merveille les defauts de son temps et les ridicules
habituels de la nature humaine. Mais ce n’est pas la le spectacle qui
l’attire et qui l’interesse le plus. Il aime les investigations neuves et
curieuses, il se plait a concevoir des caracteres exceptionnels , il des­
cend dans les abimes de la conscience, il scrute les sentiments etranges qui se cachent quelquefois au fond du coeur de l’homme, et il
recherche surtout les analyses qui exigent de la penetration et de la
patience. Tandis que quclques-uns de ses contemporains les plus
celebres, Beaumont et Fletcher, par exemple, glissent rapidement a
la surface des choses, sans rien approfondir, il poursuit, avec perse­
verance, le developpement de ses idees, il tire des phenomenes
psychologiques qu’il observe toutes les consequences qui en decoulent, et, quoiqu’il choisisse de preference pour objet de ses etudes
des passions extraordinaires, il s’efforce de conserver aux actions
qu’elles produisent l’apparence rigoureuse de la logique.

�78

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEAW^

Comme beaucoup d’esprits vigoureux, il decouvre
de mal
que de bien dans la nature humaine, il croit surtout que la variety
du mal offre a l’ecrivain des sujets de reflexion plus interessants I et
ce sont les symptomes les plus rares de la depravation sociale qui
attirent le plus son attention. Donnez-lui un scelerat: il l’examinera,
avec le coup d’oeil de 1’anatomiste. Si c’est un homme vulgaire J il
l’abandonnera bientot; mais s’il surprend chez lui des signes de force
et d’intelligence, s’il reconnait dans sa conduite l’indice d’une maladie morale peu connue, il le considere avec joie, comme le naturaliste
qui decouvre une espece nouvelle, il le classe dans sa galerie, et il
observe a la loupe tous les traits de son visage. Les monstres ne lui
deplaisent pas; ils sdnt rares et ils sont forts. C’en est assez pour
piquer sa curiosite : non point qu’il se propose de les rehabiliter
comme on l’a fait si souvent de nos jours; il ne les couronne pas de
fleurs, il ne soutient pas le paradoxe moderne de la superiorite du
crime sur la vertu. On ne trouverait pas, dans tout le theatre anglais du
seizieme siecle, une seule theorie de ce genre. Le mal n’y est jamais
ni deguise sous des couleurs brillantes, ni place au-dessus du bien.
Chaque action y est qualifiee, comme elle merite de l’etre, sans aucune predilection, pour le vice. Jonson n’a done point de sympathie
pour le’s mechants et ne cherche pas a les rendre aimables. Mais il
les peint tels qu’il les a vus ou tels qu’il les conceit, avec une
effrayante vyiteMliait le denombrement exact de tous leurs defauts,
il signale les mobiles caches de leurs actes, et il met en relief]
jusqu’aux inoindres details qui composent I’ensemble de leur physionomie. ■
.
Ges peintures minutieuses de la laideur morale qui rappellent
l’exafflitude des peintres Hamands, sont le triomphe du vieux Ben.
C’est la qu’il excelle. Par la patience., par la puissance de 1’observaJ
tion et par la vigueur du pinceau, il s’eleve quelquefois jusqu’au
genie. S’il vivait aujourd’hui, on le classerait infailliblement parmi
les vealist@s;cax; |n’a peur ni des termes techniques, ni des descrip­
tions detaillees, ni. des images ernes, ni des tableaux grossiers. On a
compare recemment, et.pour la premiere fois sans doute, notre
romancier Balzac a Shakspeare. La comparaison manque de justesse. Ce sont au contraire deux esprits tres-difierents. Tandis que.
1’un, quoique doue d’un puissant esprit, se traine peniblement dans
les bas-fonds de la societe, l’autre s’eleve sans cesse, sur des ailes de
flamme, vers des regions plus pures. G’est plutot a Jonson que Balzac

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

7!)

ressemble. Tous deux etudient, avec une egale curiosite, les mala­
dies morales de Fame, tous deux s’attachent a F observation des caracteres exceptionnels et pervers, tous deux analysent avec patience et
peignent avec energie ce qu’ils ont vu ou ce qu’ils ont concu. Seulement l’un est un poete qui ecrit fortement sa langue; l’autre un prosateur qui £crit difficilement la sienne.
Balzac a retrouve des types que Jonson avait deja crees. Un des
premiers personnagesque nous rencontrions dans la comedie anglaise
semble appartenir au dix-neuvieme siecle. C’est Fhomme a projets,
theprojector, le fondateur de cent compagnies industrielles qui n’ont
jamais existe, mais qui trouvent des actionnaires, l’inventeur de pro­
cedes infaillibles pour s’enrichir qui ne font qu’appauvrir les dupes,
le banquier sans capitaux qui specule sur la sottise et sur la credulite
humaine. De nos jours, il cree la societe des bitumes du Maroc oil il
indique les moyens de faire fortune, en elevant des lapins. Au
seizieme siecle, il se nomme Meercraft; il a la pretention de dessecher tous les marais de FAngleterre, il propose de faire des gants
avec des peaux de chiens, il invente un procede economique pour
fabriquer des bouteilles, il fonde une compagnie pour populariser
dans le royaume l’usage de la fourchette, apportee d’Italie, et il com­
pose du vin rouge avec des mures sauvages 1. Les speculateurs des
deux epoques peuvent differer dans leurs inventions. Chacun d’eux
suit le gout du temps et offre au public l’appat qui doit le mieux le
seduire. Mais il y a un principe sur lequel ils sont parfaitement d’ac­
cord : c’est que les sots doivent seuls faire les frais de leurs entrepriscs. Leur talent consiste a beaucoup promettre et a ne rien tenir,
a recevoir de l’argent et a ne jamais le rendre.
Meercraft, en habile homme, ne demande jamais rien, mais il se
fait offrir des fonds qu’il acceptc et qu’il garde. Ses dupes lc pressent
de vouloir bien leur faire l’honncur de puiser dans leur bourse. G’est
la le comble de Fart. Obtenir de l’argent, c’est habile. Mais se faire
prier pour en prendre, inspirer assez de confiance pour que le client
vous supplie de vous enrichir, a ses depens, c’est un triomphe. Les
Anglais sont passes maitres dans ce genre de tromperie. G’est chez
eux que la mystification industrielle a du etre inventee. Le pu/f, le
canard sont d’origine britannique. Il parait qu’au seizieme siecle le
mouvement des esprits, l’activite du commerce, la curiosite qui se
I. Tfte Devil is an ass.

�80

LES CONTEMPORAIN’S DE SHAKSPEARE.

portait vers les terres lointaines qu’on venait d’explorer excitaient a
Londres le gout des aventures et provoquaient l’habilete des speculateurs, en allumant les convoitises de la foule. Le theatre signale
plusieurs fois ce travers. Les pieces du Mendiant de cour et des
Antipodes sont dirigees contre les chevaliers d’induslrie. Mais le
Meercraft de Jonson en est le type le plus populaire.
Une des passions que Balzac a le mieux rendues, c’est l’amour de
l’or. Jonson avait concu, avant lui, le caractere de Grandet. Il introduit sur la scene anglaise un vieillard sordide , apre au gain, qui
sacrifie tout, honneur, probite, affections de famille, au desir d’augmenter son revenu. Comme Grandet, ce personnage odieux ne se
nourrit que d’une seule pensee; il n’a qu’un but, c’est de s’enrichir
chaque jour davantage. Il n’y a pas une de ses actions qui soit indifferente ou inutile. Lors meme qu’il cause avec ses voisins ou qu’il
s’assied a la table defamille, son idee fixe le poursuit; il remue des
chiffres dans sa tete, il calcule, il suppute les chances de perte et de
profit, les revenus probables d’une affaire. Il additionne, il multiplie,
il divise; il recommence de memoire et sans relache toutes les opera­
tions de l’arithmetique. N’attendez de lui ni un bon mouvement, ni
une parole sortie du coeur,ni une resolution genereuse. Il est sec. La
cupidite a etouffe chez lui tous les sentiments.
Il y a, dans la comedie de Jonson, des situations qui font penser a
des scenes analogues ftEugenie Grandet. Pennyboy, l’usurier
anglais, se fache contre un domestique qui a depense six pence et lui
apprend tout ce que cette petite somme pourrait rapporter dans un
temps determine.

I
I
[

J

- PENNYBOY (au portier de sa maison).

Tu sens le vin, coquin, tu es ivre.
LE PORTIER.

Non, monsieur, nous n’avons bu qu’une pinte, un bonnets voUB
turierlet moi.
PENNYBOY.

Qui l’a payee?
LE PORTIER.

C’est moi qui l’ai offerte.
PENNYBOY.

Comment I et tu as depense six pence! un manant depenser six J
pence, six pence I

�81

LES CONTEMPORAlNS DE SIIAKSPEARE.
LE PORTIER.

Une fois dans l’annee, monsieur.
PENNYBOY.

Quand ce serait en sept ans, valet! Sais-tu ce que tu as fait, quelle
depense de capital tu as faite? Il pourrait plaire au ciel (car tu es un
jeune et vigoureux drole) de te laisser vivre encore soixante-dix ans,
jusqu’a ce que tu en aies quatre-vingt-dix, peut-etre cent. Supposons soixante-dix ans. Combicn de fois sept en soixante-dix? Sept
fois dix, c’est la meme chose que dix fois sept. Fais bien attention a
ce que je vais te demontrer sur mes doigts. Six pence, au bout
de sept ans, interet sur interet, en produisent douze : au bout de
sept nouvelles annees, deux shellings; la troisieme periode de sept
ans, quatre shellings; la quatrieme, huit shellings; la cinquieme,
seize; la sixieme, trente-deux; la septieme fois, trois livres sterling
et quatre shellings; la huitieme, six livres et huit shellings; la neuvieme, douze livres seize shellings; et enfin la dixieme, vingt-cinq
livres douze shellings. Voila ce que tu as perdu, par ta debauche,
dans le cas oil tu vivrais encore soixante-dix ans, en depensant six
pence une fois en sept ans. Gaspiller tout cela en un seul jour!
c’est une sommc incalculable. Hors de ma maison, fleau de pro­
digalite 1!
Comme l’avare de Balzac, l’usurier de la comedie anglaise affecle
une surdite commode qu’il exagere ou qu’ildiminuea volonte. Vienton lui demander de l’argent, il ferme l’oreille a toutes les sollicita­
tions, il n’entend pas un scul mot de ce qu’on lui dit, il a l’ouie si
dure qu’on ne peut pas obtenir qu’il reponde. Lui propose-t-on au
contraire un benefice, il ecoute; quoique vous parliez bas, il n’a pas
perdu une syllabe de ce que vous lui disiez. Jonson a rendu tou­
tes ces nuances, dans une scene oil un industriel vient, en style
allegorique, demander au vicux Pennyboy la main de sa pupille
Pecunia, c’est-a-dire la clef de sa cassette. Pennyboy qui feint d’etre
mourant, pour mieux tromper ceux qui le visitent, recoit le pretendant, etendu dans son fauteuil sur lequel il fait semblant d’etre cloue.
Un domestique amene Cymbal, le pretendant.
LE DOMESTIQUE.

Voici ce monsieur.
1. The Staple of news.
Tome III. — 9e Livraisou.

i

C

�«2

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEAREi

PENNYBOY.

Je lui demande pardon. Je ne puis me lever, malade comme je
le suis.
CYMBAL.

Point d’excuses! monsieur, menagez votre sante; ne vous genez
pas.
I*.

PENNYBOY.

Ce n’est point deE’orgueil de ma part; c’est de la souffrance,de
la souffrance^Voyons, monsieur. &lt;
CYMBAL.

-

. ‘

J

a

Je suis venu pour vous entretenir.
PENNYBOY.

C’est une souffrance pour moi de parler, une douleur mortelle.
Mais je vous entendrai.
CtMBAL.

Vous avez une dame qui demeure avec vous.
PENNYBo|ff

Hein! J’ail’ouie atissi un peu faible.

f

CYMBAL.

Pecunia.
■ ’

PENNYBOY.

De ce cote, elle est tout a fait insuffisante. Continuez.
CYMBAL^*;

Je voudrais l’attirer plus souvent dans Thumble etablissement
dontje suis possesseur,
PENNYBOY.

Jen’entendsabsolument rien. Parlezplushaut.
CYMBAL jr4

Ou, s’il vous convient de la laisser demeurer avec moi, j’ai moitie
des profits a vous offrir. Nous les partagerons.
PENNYBOY. *

Ah! je vous entends mieux maintenant. -Comment sefont cesprofits? Est-ce un commerce sur ou chanceux? Je ne me soucie pas de
courir apres l’inconnu, de me lancer dans la voie du hasard. J’aime
les chemins directs; je suis un homme exact et droit. Maintenant
tous les trafics periclitent: celui de l’argent a perdu 2 o/o. C’etait un
commerce sur, lorsque le siecle etait econome, lorsque les homines I

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

83

administrant bienleur fortune, veillaient sur les capitaux et bornaient
leurs desirs. Maintenant le desordre public prostitue, dissipe tout en
carrosses, en livrees de gens de pied, en robes de femmes de chambre.
Il faut leur faire des hanches de velours. Que le diable les emporte!
Les moeurs du temps me rendent fou.
(Il prononce ces paroles avec violence et tres-haut.)

CYMBAL.

Vous disiez tout a l’heure que c’etait mortel pour vous de parler.
PENNYBOY.

Oui, mais la colere, une juste colere, comme celle-ci, ranime un
homme qui ne peut supporter de voir la gloutonnerie et l’elegance
des hommes!
(II se leve de son fauteuil.)

Que de feux, que de cuisiniers et de cuisines on pourrait epargner? de combien de velours, de tissus, d’echarpes, de broderies et
de galons on pourrait se passer? Ils convoitent sans cesse des choses
superflues, tandis qu’il y aurait beaucoup plus d’honneur a savoir
se passer du necessaire. Quel besoin a la nature de plats d’argent
ou de vases de nuit d’or? de serviettes parfumees ou d’un nombreux domestique qui la regarde manger? Pauvre et sage, elle n’a
besoin que de manger. La faim n’est pas si ambitieuse. Supposez
que vous soyez l’empereur des plaisirs, le grand dictaleur de la
mode aux yeux de toute l’Europe, que vous etaliez a la vue la
pompe de toutes les cours et de tous les royaumes, pour faire ouvrir
de grands yeux a la foule et vous faire admirer, il n’en faudra pas
moins vous mettre au lit et atteindre le terme que fixe la nature;
alors tout s’evanouit. Votre luxe n’etait que pour la montre, vous
ne le possediez pas. Pendant qu’il se glorifiait lui-meme, il touchait a sa fin.
CYMBAL (4 part).

Cet homme a de vigoureux poumons.
PENNYBOY.

Tout ce superflu semble alors vous appartenir aussi peu que ceux
qui en etaient les spectateurs. Ce qui divertit les homines remplit a
peine l’attente de quelques heures.
CYMBAL (a part).

Il a le monopole du monologue.
,

(Haul-)

Mais, mon cher monsieur, vous parlez toujours.

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARES|

84

PENNYBOY (avec colere).

Et pourquoi pas? Ne suis-je pas sous mon propre toit?
CYMBAL.

Mais je suis venu ici pour causer avec vous.
PENNYBOY.

Et si je ne veux pas, moi, causer avec vous, monsieur. Vous avez
ma reponseA Qui vouS a envoye chelclier?
^YfeBA^J'

Personne.
Mais vous etes venu. Eh bien! alors partez1 comme vous etes venu.
PersonneBflvo^srefient. Voufi voire chemin; vous voyez la porte.
cymba^H
Vous etes un coquin.
pennyboy.
41
En verify j&amp;le croisS monsieu^M
y CYMBAL*. ■ I
Un filou, un usurier. t
U.
PENNYBOY .C

Ce sont.les surnoms qu’on me donne.
CYMBAL.

Un] miserable irmon.
PENNYBOY.

Vous allez faire deborder le vase et tout repandre.
CYMBAL.

Chenille, teigne, grosse sangsue, ver immonde.
PENNYBOY,.

Vous perdez encore une fois votre peine, je suis un vase brise qui
ne garde rien. Adieu, mon^her monsieur. *

Cette scene est excellente. La faiblesse et la surdite qu’affecte
11’usurier, am debut de l’entretien,"font ressortir, d’une maniere
piquante, 1’attention avec laquelle il prete l’oreille, des qu’on lui"
parle de benefices, et la colere ad moyen de laquelle il se debarrasse
du solliciteur, quand il a reconnu qu’il n’y avait aucun profit a
tirer de Ium Un trait comniuii a tbu§ ces hommes avides d’argentj
et Jonson l’a bien saisi, c’est le peu de souci qu’ils ont de leur
reputation et le calmOjavec lequel ils ecoutent les injures qu’on,
leur adresse. Peu leur importe tn effet ce que le monde pense d’eux.

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

85

Les hommes sont leur proie; ils savent bien qu’on ne depouille pas
les victimes sans les faire crier; ils supportent les plaintes, les
reproches, les invectives, commo une des necessites de leur metier;
c’est une consolation qu’ils laissent au public, a la condition de ne
rien rabattre de leurs exigences.
II

Pennyboy est un usurier. L’avare est un type analogue, deja
etudie par la comedie latine; Jonson le reprend, avant Moliere et
apres Plaute, on suivant avec liberte et avec originalite les traces de
l’auteur ancien. Il imite, il traduit meme quelques passages de l'Aitlularia; mais il met en oeuvre des elements nouveaux. C’est a Plaute
qu’il a emprunte le premier monologue de l’avare qui commence
ainsi : « Puisse-je vivre un jour seul avec mon or ! Oh! e’est un
doux compagnon, tendre et fidele. Un homme peut s’y fier, tandis
qu’il est trompe par son pere, par son frere, par ses amis, par sa
femme. 0 tresor merveilleux! ce qui rend tous les hommes trompeurs cst fidele en soi* !» Dans les scenes suivantes, tantot il s’ecarte,
tantot il sc rapproche de son modele. Quelquefois, dans ce qu’il imite
ou dans ce qu’il invente, il devance notre grand comique et provoque
une double comparaison. Son avare est un Francais, du nom de
Jaques1, etabli en Italic. Jaques, autrefois intendant du comte de
2
Chamont, lui a soustrait sa fille, encore enfant, et une somme
d’argent considerable qu’il est venu enfouir dans sa nouvelle resi­
dence. Il vit miserablement, il est vetu de hailions; on le croit
reduit a une extreme pauvretc. Mais il possede une cassette remplie
d’or qu’il va contempler plusieurs fois par jour et qui lui tient lieu
de tout autre bonheur. Malgre la misere apparente de l’avare, la
beaute de la jeune Rachel, qu’il a enlevee a son pere et qu’on croit
son enfant, excite l’admiration generale. Plusieurs pretendants aspirent a la main de la jeune fille. Christophero, intendant du comte
Farneze, un grand seigneur du voisinage, la dispute au comte Farneze lui-meme, veuf de sa premiere femme; et, sans le savoir, ils
ont tous deux pour rival, outre un cordonnier, le propre fils de
Farneze.
1. The case is altered.
2. Nous conservons 4 dessein forthographe de Jonson.

�86

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

Chacun des candidats presente a son tour sa requete a Jaques
et leurs visiles donnent lieu aux scenes les plus plaisantes. L’avare
ne pent crorre a un amour desinteresse; il ne pense pas qu’on
puisse reChercher Rachel pour elle-meme; il soupconne qu’on en
veut a son argent. Aussi est-il assailli de terreurs comiques, des qu’il
apercoit le visage d’un pretendant. Comme tous ceux qui possedent un tresor, il craint qu’on ne le lui prenne, et, avant d’etre puni
par les*evenements, il l’est deja par ses propres angoisses. Il ne quitte
jamais sa maison, sans prevoir tout ce qui peut arriver de malheureux
en son absence, et sans adresser. a sa fille de minutieuses recomman?dations : « Rachel, lui dit-il, je m’en vais.. Enferme-toi, mais retire
la clef, afin que, si quelqu’un regarde par la serrure, il croie qu’il
n’y a personne a la maison.. Si quelque voleur vieni, il essayera probablement de briser la porte, en croyant qu’ilm y a personne; metsioi alors a parler tres-haut, comme s’il y avait d’autres personnes
avec toi. Enleve le feu, eteins le foyer qu’il ne souffle pas plus qu’un
homme mort! Plus nous epargnons, mon enfant, et plus nous
gagnons.»
Il ne reste pas longtemps hors de chez lui. Sa frayeur le ramene
hientat. Quelle n’est pas sa surprise et son inquietude en voyant
sortir de sa maison un homme qu’il ne connait pas. C’est Angelo
Farneze qui vient de faire ses adieux a Rachel; il voudrait l’arreter,
il court, il s’ecrie: « Diable et enter! quel est cet homme ? Un esprit?
Est-ce celui de ma maison quilahante? Encore a .ma porte! 11 a ete a
ma porte, il est entre, entre dans ma chere porte. Plaise aDieuque
mon or soil en surete! »
Il tremble encore lorsque survient Christephera. Nouvelle terreur
■ qui ne lui permet meme pas d’entendre ce qu’onlui demandel
JAQUES.

Merci de moil en voici un autre;! Rachel! ho! Rachel!

’i

CHRISTO PHERO.

Dieu vous protege, honnete pere’!
JAQUES.

Rachel f par Ie ciel , viens ici ! Rachel ! Rachel!
(Il sort precipitamment.)

CHRI STOPHERO (seul).

Au nom du ciel, qu’a-t-il? C’est etrange. Il aime tellement sa

�87

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

fille, que je gage ma vie qu’il a peur que je n’aie profite de son
absence pour lui faire une cour illegitime.
JAQUES (rentre).
(A part.)

Il est en surete1 il est en surete! 11s ne m’ont pas vole mon or.
CHRISTOPHERO.

Ne soyez pas offense, monsieur.
JAQUES (a part).

Monsieur! mon Dieu! monsieur! monsieur! Il m’appelle mon­
sieur.
CHRISTOPHERO.

Mon bon pere, ecoutez-moi.
JAQUES.

Vous etes tout a fait le bienvenu, monsieur. Votre Seigneurie
voudrait-elle s’abaisser jusqu’a me parler?
CHRISTOPHERO.

Ce n’est pas s’abaisser, mon pere. Mon intention est de vous faire
un honneur plus grand que celui de vous parler : c’est de devenir
votre fils.
JAQUES (a part).

Son nez a senti mon or; il l’a flaire. Il connait mon or, il sait
le secret de mon tresor.
(Haut.)

Comment savez-vous, monsieur, comment avez-vous devine?...
CHRISTOPHERO.

Quoi, monsieur? que voulez-vous dire?
JAQUES.

Je prie Votre aimable Seigneurie de vouloir bien me dire com­
ment vous savez... je veux dire comment je pourrais faire savoir
a Votre Seigneurie que je n’ai rien a donner a ma pauvre fille.
Je n’ai rien. Le ciel, qui est si bon pour chaque homme, ne Test
guere pour moi.
CHRISTOPHERO.

Je pense, mon bon pere, que vous etes tout bonnement pauvre.
JAQUES (a part).

11 pense cela! ficoutons! Il ne pense que cela? Non, il ne pense
pas ainsi; il sait tout, il connait mon tresor.
(Il sort.)

�88

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

CHRISTOPHERO (seul).

Pauvre homme! il est si rempli de joie d’entendre dire que sa
fille peut etre mariee bien au dela de ses esperances, que, si j’en
crois le simple bon sens, c’est l’incertfiude entre la crainte et l’espoir
qui le met ainsi hors de dui-meme.
J A Q UE S (rentrant, a part).

Cependant tout est en surete a l’interieur. N’y a-t-il pcrsonnd
au dehors? Ne brise-t-on pas mes murs?
CHMWOPH®RO.

Que dites-vous, mon pere? Aurai-je votre fille?
JAQUES. '

(

Je n’ai aucune dot a lui donner^
CHRISTOPHERO.

Je n’en attends aucune, mon pere.
JAQUES.

pW k*en- Alors je prie Votre Seigrieurie de ne me faire aucune
question sur ce qu’elledesire. C’est une trop grande faveur pour moi.
CHI®TOPHERO (a part).

Je vais le laisser se remettre un peu maintenant. Cela lui causerait
trop d’emotion, si je lui parlais encore en ce moment.
(II sort.)
JAQUES (seul).

Ahl U est parti! Je voudrais que tous les autres fussent aussi
partis ou morts, afin de pouvoir vivre seul avec mon or cheri.
LE COMTE FARNEZE (entrant, a part).

Void le pauvre vieillard.
JAQUES (apart).

Bifij mon ame, encore un autre”! VientMfflde ce cdte?
FARNEZE (haut).

Ne soyez pas effraye, vieillard; je viens vous apporter de la joie.
JAQUES. .

A moi, ciel!
(A part.)

L’un vient pour me tenir id a causer, pendant que l’autre me vole.
(Il sort.)

tJftFARNEZE &lt;seul).

Il m’a oublie, a coup sur. Que signifie cela? Il craint mon pouvoir
et que, n’ayant plus de femme, je ne lui enleve sa fille pour la des-

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

89

honorer. Celui qui n’a rien sur la terre qu’une pauvre fille peut
avoir cotte sollicitude anxieuse pour la garder.
JAQUES (rentrant, a part).

Et cependant il est en surete. Ils ne songent pas a employer la
force, mais la flatterie et la ruse. Je verrai bien, a sa premiere ques­
tion, s’il me croit riche.
(Haut.)

Qui vois-je devant moi, mon bon seigneur?
FARNEZE.

Leve-toi, bon pere. Je ne t’appelle pas ainsi a cause de ton age,
mais parce que je desire vivement devenir ton fils, en m’unissant,
par un mariage honorable, a ta charmante fille.
JAQUES (a part).

Oh! c’est cela, c’est cela. C’est pour mon or.

Cette preoccupation constante de l’avare, cette idee fixe qui le
poursuit, ce besoin qu’il eprouve a chaquc instant de revoir son or,
et de s’assurer qu’on ne le lui a point enleve, tout cela est peint
avec naturel et dans le ton vrai de la comedie. Moliere a repiis et
embelli la fameuse scene de Plautc oil Euclio arrete un homme qu’il
soupconne de l’avoir vole, et le fouille des pieds a la tete. Jonson
l’avait imitee le premier avec bonheur. Son imitation merite d’etre
citee, meme a cote de celle de Moliere.
Jaques s’etait eloigne un instant de sa maison, lorsqu’il rencontre
Juniper, le cordonnier amoureux de Rachel, qui avait essaye de
penetrer dans la maison, pour voir la jeune fille, et qui, en reconnaissant le pere, se sauve a toutes jambes. Jaques le prend pour un
voleur et le saisit avec violence.
JAQUES.

Rachel! au voleur! au voleur! Arrete, scelerat, esclave!
(Il saisit Juniper au collet.)

Rachel, lache mon chien ! Oui, brigand, tu ne peux pas echapper.
JUNIPER.

Je vous en supplie, monsieur.
JAQUES.

Eh bien! Rachel, quand je to le dis! Cache mon chien, lache-le
done, te dis-je.

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.'

£0

JUNIPER.

Pour l’amour de Dieu, ecoutez-moi, retenez votre dogue.

’

■*

JAQUES.

Alors rends^moi, Tiens\ rends-moi, esclave.
JUNIPER.

's

Quoi?

l

■;

JAQUES.

Oh! tu voudrais que je te Ie disc, tli le voudrais, n’est-ce pas?
Montre-moi tes mains; qu’as-tu dans-tes mains?
JUNTHER.il

Voici mes mains.

• s'

'
JAQUES.

Arrete. Le bout de tes doiglsesbJl sali par la terre? Non; tu les
as essuyes.
JUNIPER.

Essuyes!

.
JAQUES.

Oui, miserable! Tu es un habile coquin . Ote tes souliers; viens,
que je les voied Donne-moi un couteau, Rachel, que j’ouvre les
semelles!
I ^Juhiper veut s’en- alter.)
Doucemenf, monsieur, vousn’etespas encore parti. Secouez vos
jambes, allons, et vos bras, et faitesvite.
(Il le laehe.)

Demon! pourquoi n’es-tupas^ encore partr? Va-t’en, tourment de
mon ame!J Satan, loin d’icil Pourquoi me ragardes-tu? Pourquoi
restes-tu la? Pourquoi jettes-tu sur la terre des1 regards furtifs? Que
vois-tu la, chien, qu’est-ce qui te faitouvrir de grands yeux? Loin
de ma maison! Rachel, lache le dogue.
Jonson a eu Fheureuse pensee de supprimer le trait de mauvais
gout que Plaute a glisse dans son dialogue, lorsqu’il fait dire a Euclio,
apres avoir visite les deux mains de Strobilu&amp;: Ostende etiam tertiam, montre aussi la troisieme. Mais il ne l’a pas remplace, comme
Moliere, par ce mot charmant: « Les aufresT» qui conserve l’intenlion du poete latin, en sauvant le natural.
Parmi les passages de la piece qui appartiennent en propre a
Jonson et dont Fidee premiere ne lui a point ete fournie par son
modele, il taut citer le poetique monologue de l’avare, lorsque,

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

91

rempli d’inquietude pour son or, il le deterre et le change de place
afin de le micux cacher. Il lui parle alors avec une tendresse amoureuse dont l’expression, tres-belle en anglais, s’affaiblit malheureusement dans une traduction : « Reste la, ma chere ame! Dors doucement, mon cher enfant! Je ne t’ai pas acquis tout a fait legitimement,
mais enfin je t’ai acquis, et c’est assez. Que toutes les mains qui
s’approchent de toi tombent en pourriture, excepte les miennes!
Que tous les yeux qui te voient soient brutes, excepte les miens!
Que tous ceux qui pensent a toi sentent le poison dans leurs coeurs
amoureux, excepte moi! Je ne te dirai pas adieu, aimable prince,
grand empercur, sans te regarder a chaque minute; roi des rois,
je ne serai pas impoli a ton egard, et je ne te tournerai pas le dos
en m’eloignant de toi; mais je m’en irai a reculons, le visage tourne
vers toi, en te saluant humblement. Il n’y a personne dans la mai­
son, personne ne regarde au-dessus de mon mur. Avoir de l’or et
l’avoir en surete, tout est la 1! »
Jaques eprouve le meme malheur qu’Euclio et qu’Harpagon. On
lui derobe sa cassette et sa fille. Il regrette tant la premiere qu’il n’a
pas le temps de songer a la seconde. Mais, comme il les a volees l’une
et l’autre, il n’a pas meme le droit de se plainare, et son dcsespoir
est moins comique que celui de l’avare de Moliere.
Jonson revient volontier: a ce type de l’avare qui offre un eternel
aliment a la comedie. 11 le reprend encore dans une de ses dernieres
pieces2, ou il lui fait dire neltement, sans ambages et sans circonlocutions : « Mon argent, c’est mon sang, mes parents, mes allies; celui
qui ne l’aime pas est denature. » 11 suppose meme que l’avare raisonne philosophiquemeat sur ses sentiments et fait la theorie de sa
passion. « Nous savons tous, dit le vieux Sir Moth, que Fame de
l’homme est infinie dans ses desirs. Celui qui desire la science la
desire infiniment; celui qui aspire a l’honneur y aspire infiniment;
ce ne serait pas une chose difficile, pour un homme qui aime Fargent, de demontrer ct d’avouer qu’il tend a une richesse infinie-. »
III

Mais la puissance d’observation de Jonson se montre surtout dans
ses trois meilleures comedies, dans la Femme silencieuse, dans 1\4^»
1. The case is altered, act. in.
2. The magnetic Lady.

�92

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE,

chimiste et dans le Renard. La il dc-ssine avec vigueur des caracteres
exceptionnels dont il accuse tous les traits; il met en relief la bizarl
rerie de certaines infirmites morales; il a la penetration du moraliste
et la patience de l’anatomiste arme du scalpel. Il se complait dans
1’inconnu et dans l’extraordinaire. Les hommes qu’il met en scene
appartiennent sans doute a la realite; lui-meme les a peut-etre ren­
contres et vus de pres, mais ils ne se confondent pas avec la foule, ils
ne representent pas une classe generale de la sodete; ils vivent dans la
retraite, ou ils nourrissent des vices solitaires et rares, que la curio­
site du poete comique decouvre et nous devoile.
Le premier de ces originaux s’appelle Morose, et vient en droite
ligne de 1’antiquite. Jonson l’a pris dans Libanius, pour le transporter
de la dans la Femme silencieuse. C’est un gentilhomme de bonne
maison, qui connait le monde et la cour, mais qui a pris tout a coup
en horreur 1’agitation d’une grande ville, et qui ne veut laisser penetrer jusqu’a lui aucun bruit exterieur. Il a la passion du silence. Les
sourds-muets lui font envie. Les cris d’une femme qui vend dans la
rue du poisson ou des oranges 1’irritent. Il ne souffre dans son voisinage ni armuriers, ni serruriers, ni ouvriers bruyants d’aucune sorte.
Il demeure, avec intention, dans une ruelie si etroite que ni voitures,
ni chaises a porteurs ne peuvent la traverser. Pour echapper a la sonnerie des cloches qui lui dechirent le tympan, il s’enferme dans un
appartement a doubles fenetres et a doubles portes constamment fermees, ou il vit a la clarte d’une lampe. Si, malgre toutes ces precau­
tions, il est derange, malheur a ceux qui le derangent! Il a fait crever
un tambour qu’on s’est permis de battre devant sa porte. Il a renvove
un de ses domestiques, parce qu’il a entendu craquer ses souliers
dans l’escalier.
Jonson, qui excelle a mettre avec naturel les ridicules en scene,
nous introduit tout de suite au coeur du sujet, dans la maison de
Morose. Le maniaque donne ses ordres a un laquais et laisse voir du
premier coup son caractere. Toutes les paroles lui sont odieuses,
excepte les siennes. « N’est-il pas possible, dit-il a son serviteur, que
tu me repondes par signes et que je te comprenne? Ne parle pas,
quoique je t’interroge. (Le domestique repond par signes.) As-tu
enleve la sonnette de la porte exterieure qui donne sur la rue? As-tu
rembourre 1’exterieur de la porte, afin que, si les passants frappent
avec leurs dagues ou avec leurs briquets, ils ne puissent faire aucun
bruit? » A ces questions multipliees, le domestique ne doit repondre

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

93

que par des mouvements de jambes ou de bras. Son maitre lui demande l’heure, il l’indique avec ses doigts. Morose voudrait etre
lure: « Ileureux Tures! s’ecrie-t-il; ils sont servis par des muels; a
la guerre, les ordres leur sont donnes sans bruit par des signaux. »
Le comble de la l'clicite, suivant lui, c’est de ne jamais entendre le
son de la voix humaine.
Mais ses reves ne se realisent point, et ce qu’il y a de plus plaisant
dans cette comedie, ce soul les mesaventures qui viennent a chaque
instant troubler son repos. Morose a un neveu, sir Dauphine, pour
lequel il n’eprouve aucune affection, et qu’il ne serait pas faclie de
desheriter en se mariant; il cherche done une femme. Mais pendant
qu il rumine ce projet, un ami de Dauphine, Trucwit, le personnage le plus spirituel de la piece, juge a propos, pour sauver le
neveu, de faire irruption chez l’oncle et de l’epouvanter sur les suites
probables de son mariage. Avcc l’entree en scene de Trucwit, com­
mence le supplice de Morose. Pendant que celui-ci s’entoure des pre­
cautions les plus raffinees, pour se preserver du bruit exterieur, tout
a coup il entend retentir a ses oreilles le son du cor et ouvrir avec
fracas la porte de sa chambre. C’est Trucwit qui se presente sur le
seuil.
TKUEWIT ou M. DELESPRIT.

Votre nom n’est-il pas Morose?
(A part.)

Muels comme des poissous, tous Pvthagoriciens! C’est etrangc.
(Haut.)

Que dites-vous, monsieur? Rien ! Est-ce qu’Harpocrate est venu ici,
avec son doigt sur sa bouche? Vous voulez vous marier, monsieur,
vous marier! Vos amis s’en etonnent, monsieur, lorsque vous avez si
pres de vous la Tamise pour vous y noyer si gentiment, ou le pout
de Londres, d’oii un beau saut vous precipiterait dans le courant, ou
un dome comme celui de Saint-Paul, ou, si vous aimez mieux rester
pres de la maison et aller plus vite en besogne, vous avez une excellente fenetre qui donne sur la rue et a cette fenetre une espagnolette :
voici, dans ce cas, un baudrier
(11 montre le baudrier auquel son cor est suspendu.)

quo vos amis vous envoient, et ils vous engagent a passer plutot votre
tete dans ce noeud que dans celui du mariage. Ou bien prencz du
sublime et sortez de ce monde, comme un rat : tout, en un mot,

�94

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

plutot que de suivre ce lutin d’Hymenee. Helas! monsieur, pouvezvous penser que vous trouverez une femme pure dans ce temps,1
maintenant qu’il y a tant de masques, de pieces, de preches puritains et d’autres spectacles etranges.a voir chaque jour, en particulier
et en public?
MOROSE (qui a donne pendant tout le temps des signes d’impatience et de colere).

Qu’ai-je fait, monsieur,pour meriter ce teaitement ?
TRUEWIT (continuant, sans paraitre s’apercevoir de l’interruption).

Si elle est riche et que vous .epousiez sadot st mon pas elle-meme,
elle regnera dans vote® maison aussi imperieusement qu’une veuve.
Si elle est noble, tous ses parents vous tyranniseront. Si elle est
leconde^elle sera aussi orgueilleuse'ique Mai et aussi capricieuse
qu’Avril; elle aurases medecinspses sages-femmes, ses nourrices et
ses envies a chaque instant du jour. Si elle est instruite, on n’aura
jamais vu pareil perroquettout votre patrimoine sera insuffisant,
pour les»h6tes qu’elle invitera, afinde l’entendre parler grec et latin.
Si elle est puritaine, il vous faudra feter tous les freres silencieux,
au mojns une fois tous les trois jours, saluer les sceurs, entretenir
ioute la famille et entendre des exercices ide longue haleine, des
chants et des preches : le tout pour plaire a votre femme, zelee
matrone, qui, pour la sainte cause, vous trompera bel et bien?.

Morose voudrait, a chaque instant, interrompre le discours de
Truewit. Lui, qui ne peut supporter le son d’une voix humaine, il
gemit .d’etre oblige'Id’ecouter un^ si longto et si bruyante tirade.
A la fin de la scene,jsjl colere touche a 1’exasp eration. Il soupconne
Truewit d’etre d’agent secret de son neveu, et, plus on s’oppose a son
mariage, plus il est presse de de conclure. Seulemcnt il cherche une
perle difficile a trouver, une femme sileudouse^ill faut que la compagne.de .sa vie partage ses gouts et sache setaire. Il croit avoir
trouve cette nouvelle merveille du monde, par ibentremise du barbier
Cutbeard (Coupe-barbe^, son confident, un des ancetres de Figaro. On
lui amene en effet une jeune fille timide,- d-un exterieur simple et
modeste, a laquelle il fait subir un interrogatoire minutieux, afin de
s’assurer qu’elle possede bien toutes les qualites qu’il desire. Elle se
tient devant lui rougissant etamuette : « Vous pouvez parler, lui dit-il
d’un ton encourageant, quoique ni mon barbier ni mon domestique ne
1. Le discours de Truewit est imitd de la sixitoe satire de JuviSnal.

�«

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

95

le puissent; car, de tous les sons, il n’y a que la douce voix d’une belle
femme qui convienne a la mesure de mes oreilles.» Epicoene (c’est le
nom de la jeune personne) repond avec modestie, en peu de mots et
d’une voix si basse qu’on entend a peine les paroles qui sortent de ses
levres. Morose est oblige de lui faire repeter ses reponses pour les
comprendre, et il s’en felicite; car, lorsqu’il ne voudra pas les
ecouter, il le pourra facilement.
Apres cet aimable interrogatoire, il fait la le?on a sa future; il lui
donne des instructions detaillees sur le genre de vie qu’elle doit mener
et sur les sacrifices qu’il attend d’elle. Il ne pretend point qu’elle soit
etrangere au monde; il serait fache qu’elle ne connut pas les manieres
de la cour. La femme d’un gentilhomme doit etre digne du rang
qu’occupe son mari. Il est meme convenable qu’elle ait de l’esprit.
Mais ces qualites n’ont pas besoin de se montrer; il suffit qu’elles
existent. C’est assez pour la satisfaction de Morose. Il desire que la
compagne de sa vie ensevelisse dans un profond silence les dons bril­
lants qu’elle a refus du ciel, la grace, la finesse et 1’elegance. A toutes
ces propositions, Epicoene ne repond que par un consentement
exprime a demi-voix, en phrases courtes et soumises : « Comme il
vous plaira, dit-elle. Je m’en rapporte a vous. » Cette docilite de bon
augure transporte de joie le vieux celibataire, qui hate les preparatifs
de son mariage. 11 est vrai qu’Epictme est pauvre; mais son silence
vaut une fortune. D’ailleurs, comme elle devra tout a son mari, elle
n’en sera que plus aimablc et plus obeissante. Morose envoie chercher
sur-le-champ un pasteur pour celebrer son union, mais un pasteur bien
choisi, expeditif et muet, un ministre qui ne s’avise pas de precher
pour montrer son eloquence, et qui sache marier les gens en silence.
L’infatigable Figaro lui amene un homme selon son coeur, un honnete
serviteur de Dieu qui, pour gagner son argent, fait semblant d’etre
enrhume et ne prononce pas une seule parole intelligible. Morose est.
si content de lui qu’il le paye genereusement. Mais, dans l’elan de sa
reconnaissance, le ministre oublie son role et se met a parler. Alors le
nouveau marie entre en fureur, veut lui reprendre sa gratification, et
le chasse de sa presence en l’accablant d’injures. Ce trait de moeurs,
si bien amene par le poete, provoque une scene qui continue la serie
des mesaventures de Morose. En entendant chasser l’homme d’eglise, Epicoene, qui jusque-la a garde, avec affectation, un silence
.modeste, laisse eclater son veritable caractere.

�96

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEAREM

EPICCENE.

Fi! monsieur Morose, pouvez-vous user d’une telle violence visa-vis d’un homme d’eglise?
MOROSE.

Comment?
JBPICOEJJ^, .

.

Il ne conviendrait ni a votre gravitemi a ,1’education que vous vous
vantez d’avoir recue a 1a- cour, de faire un tel affront a un porteur
d’eau ou meme a une creature, plus grossiere, encore bien moins a
un homme qui porte cet honnete costume.
MOROSE.

Vous pouvez done parler?
'
jepiccene.
Oui, monsieur.
I
I

-.14 ..WfeO

: , :
rad.4

" E'!

.1*

z&gt;

MOROSE.

Parler haut, j’entends.

r
fWccENE.

Oui, monsieur. Croyez-vous done avoir epouse une statue ou une
simple marionnette, une de ces poupees franchises dont les yeux tourJ
nent avec un fil, ou quelque innoceiite sortie Me l’hopital des fous,
qui se tiendrait, comme cela, les mains croisees et la Louche en
coeu^occupee a vous contempler?
. •
MOROSE.'

awp

0 immodestie Tune femme pour tout de bon!
Morose reste ebahi de cette metamorphose et s’arrache les cheveux
de desespoir. Il voit sa femme,J^i humble tout a l’heure, se trans­
former tout a coup en une maitresse de maison defeidee et imperieuse,
donner partour des ordres et faire retentir Tappartement des eclats
bruyants de’sa voW. « Elle me regente deja, s’ecrie-t-il. J’ai epouse
une Penthesdee, une Semiramis, vendu ma liberte a une quenouille. Pour comble de malheur, survient Truewit qui a appris
jle mariage et qui yeut feliciter le nouvel epoux du choix qu’il a fait.
(Ses felicitations ironiques retournent le poignard dans le cceur de
Morose : « J ’admire, lui dit-ilf Votre resolution. Malgre les dangers
que j’enumerais devant vous, comme un oisea'u de nuit, vous avez
voulu poursuivre et rester vous-meme. Cela montre que vous etes un
homme constant dans vos projets et invariable dans vos decisions,

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

97

que des cris de mauvais augure no peuvent ebranler. » L’ironie est
excellente et la situation vraiment comique.
Les malheurs de Morose se succedent sans interruption. Depuis
qu’il est marie, il n’a plus un instant de repos. Tantot ce sont des
precieuses ridicules qui viennent complimenter sa femme, tantot
des courtisans qui penetrent chez lui sous pretexte de le feliciter,
mais pour faire la cour a Epicoene. On finit meme par lui amener des musiciens, pour faire danser la compagnie. « La mer fond
sur moi, s’ecrie-t-il; c’est un nouveau flot, une veritable inondation. Je sens comme un tremblement de terre dans mon for interieur. »
Au milieu de ses lamentations, Truewit le poursuit partout,
comme son mauvais genie, en ayant l’air de compatir a son malheur
pour mieux se moquer de lui. « Patience, lui dit-il, ce n’est qu’un
jour a passer. » On sait que ccttc reflexion a la propriety de mettre
en fureur les gens qui s’impatientcnt. Morose s’emporte contre le
barbier qui lui a procure une femme; Truewit abondc dans son sens,
se fait lecho de sa colere et se facbe encore plus que lui. Dans son
emportement ironique, il finit meme par crier si haut que Morose en
est tout etourdi. « J’aimerais mieux lui pardonner, s’ecrie le malheureux mari a bout de patience, que d’en entendre davantage. »
De quelque cote que le vieillard se tourne, il ne voit que des sujets
de chagrin, et, pour echapper a tout le bruit qui se fait autour de lui,
il en est reduit a s’enveloppcr la tete de bonnets de nuit et a se refugier au sommet de la maison, aussi haut qu’il peut monter. Cette
retraite forcee ne le soulage neanmoinsque pendant quclques heures.
Ce n’est pas la un remede definitif. Tant que sa femme restera aupresde lui, il sera expose aux memes desagrements. Il songe alors, en
dernierc analyse, a invoquer la loi pour se separer d’elle; un divorce
le mettra a l’abri de tous les inconvcnients qui resultent pour lui da
mariage. Il s’adresse pour cela aux juges ordinaires. Mais il n’a pas
prevu le nouveau malheur qui l’attendait. A peine a-t-il mis le pied
dans le tribunal qu’il est etourdi par les cris des avocats, par les
interpellations du president, par le glapissement des huissiers et par
' les discussions tumultueuses qui s’elevent entre les plaideurs. Scs
oreilles sont dechirees par des sons discordants. Il ne peut y resister
et il prend la fuite. En comparaison de ce tapage, sa maison, meme
avec sa femme, lui parait un asile aussi calme, aussi silencieux que
l’heure de minuit. Il ne renonce ccpendant point a son idee; il pourTome III. —9e Livraison.

7

�98

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

suit sa demande en nullite de manage, et il accepte avec empressement la proposition qu’on lui fait d’amener chez lui deux theologiens
qui lui donneront sur le divorce un avis motive.
Cette pretendue consultation n’est qu’une nouvelle mystification
preparee par I’infatigable Truewit. Celui-ci deguise le capitaine
Otter et le Barbier Cutbeard, Pun en pastcur, l’autre en docteur en
droit canon, leur donne a chacun des instructions precises et les pre­
sente a Morose comme deux oracles de la science. Leur conference n’a
d’autre but que d’infliger an vieillard un supplice d’un nouveau
genre et de le mettre a la merci de son neveu.
. u... ,
MOROSE.

Sbnt-ce la les deux savants ?

,'G

:: r

TRUEWIT.

Oui, monsieur. Vous plait-il de lbs saluer?
MOROSE.

Les saluer! J’aimerais mieux faire n’importe quoi que de perdte
ainsi mon-temps sans profit. Je.m’etonne que ces formules banales:
« Dieu soit avec vous, » « Vous etcs le bienvenu,)) soient entrees
dans nos moeurs, ou bien encore qu’on dise : « Je suis heureux de
vous voir. » Je ne vois pasTavantage qu’on peut tirer de ces paroles.
Celui dont les affaires sont tristes et penibles se trouve-t-il mieux,
lorsqu’il entend ces salutations ?
TRUEWIT.

Cela est vrai, monsieur. Allons done au fait, monsieur le docteur
et monsieur le ministre, je vous ai suffisamment instruits de l’affaire
pour laquelle vpus etes venus ici et vous n’avez pas besoin, je le sais,
de nouveaux renseignements sur l’etat de la question. Voici le gentilhomme qui attend votre decision et, par consequent, quand il vous
plaira-, commence/.
OTTER.

A vous, docteur.
CUTBEARD.

A vous, mon bon ministre.
OTTER.

Je voudrais entendre le droit canon parler le premier.
CUTBEARD.

Il doit ceder la place a la theologie positive.

•' »

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

99

MOROSE.

Mes chers messieurs, ne me jetez pas dans les details. Que vos
secours m’arrivent rapidement, quels qu’ils soient! Soyez prompts a
m’apporter la paix, si je puis l’esperer. Je n’aime ni vos disputes, ni
vos tumultes judiciaires et, pour que cola ne vous paraisse pas etrange,
je vais vous dire : Mon pere, en m’elevant, avait l’habitude de m’engager a concentrer les forces de mon esprit, a ne pas les laisser se
disperser lachement. Il me recommandait d’examiner les choses qui
etaient necessaires a ma conduite dans la vie et celles qui ne l’etaient
pas, d’embrasser les unes et d’eviter les autres, en un mot, de rechercher le repos et de fuir l'agitation : ce qui est devenu pour moi une
seconde nature. Aussi ne vais-je ni a vos debats publics, ni dans les
lieux oil vous faites du bruit; non que je neglige ce qui se fait pour
la dignite de l’Etat, mais simplement afin d’eviter les clameurs et les
impertinences des orateurs qui ne savent pas garder le silence *.
TRUEWIT.

Bien. Mon bon docteur, voulez-vous rompre la glace? Monsieur
le ministre suivra.
CUTBEARD.

Monsieur, quoique indigne et plus faible que mon confrere, j’aurai
la presomption...
OTTER.

Ce n’est pas une presomption, domine doctor.
MOROSE.

Encore I
CUTBEARD.

Vous demandez pour combien de motifs un homme peut obtenir
divortium legitimum, un divorce legal. D’abord, il faut que je vous
fasse comprendre le sens du mot divorce, a divertendo.
MOROSE.

Pas de discussions sur les mots, bon docteur. A la question et
brievement!
CUTBEARD.

Je reponds alors que la loi canonique n’accorde le divorce que
dans un petit nombre de cas et que le principal cst le cas commun,
le cas d’adultere. Mais il y a duodecim impedimenta, douze empe1. Passage traduit de Libanius.

�100

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

chements, comme nous les appelons, qui tous peuvent, non pas Jmmere contractum, mais irritum reddere matrimonium, comme
nous disons en droit canon, non pas briser le lien, mais le rendre nul.
MOROSE.

Je vous avais compris, mon bon monsieur. Epargnez-moi l’impertinence de la traduction.
OTTER.

Il ne peut pas trop eclaircir ce point, monsieur, avec votre per­
mission.
MOROSE.

Encore!

•

’
TRUEWIT.

'

Oh! vous devez, monsieur, accorder cette liberte a des savants.
Voyons vos empechements, docteur.
CUTBEARD.

Le premier est impedimentum moris.
OTTER.

Dont il y a plusieurs especes.

-

CUTBEARD.

Oui, comme, par exemple, error personae,
OTTER.

Si vous vous mariez a une personne, en la prenant pour une
autre.
CUTBEARD.

Puis, error fortunes,
OTTER.

Si c’est une mendiante et que vous la croyiez riche.
CUTBEARD.

Puis, error qualitatis.
OTTER.

Si vous decouvrez qu’elle est opiniatre et entetee, apres avoir cru
qu’elle etait docile.
MOROSE.

Comment ? Est-ce la un empechement legal ?
OTTER.

Oui, ante copulam, mais non pas post copulam, monsieur.

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

&lt;01

CUTBEARD.

Monsieur le ministre a raison. Necpost nuptiarum benedictionem.
Celanepeut cpiirrita reddere sponsalia, qu’annuler les fiancailles.
Apres le mariage, ce n’est plus un obstacle.
TRUEWIT.

Helas! monsieur, quelle chute tout d’un coup dans nos esperances!
CUTBEARD.

Apres cola, vient la conditio : si vous la croyiez libre et qu’elle
soit rcconnue esclave; voila un empechement d’etat et de condition.
OTTER.

Oui. Mais, docteur, ces servitudes sont maintenant sublatce, parmi
nous autres chretiens.
CUTBEARD.

Avec votre permission, monsieur le ministre.
OTTER.

Permcttez, monsieur le doctcur.
MOROSE.

Ah! messieurs, ne vous querellez pas surce sujet. Ce cas ne me
concerne point. Passons au troisieme empechement.
CUTBEARD.

Bien; le troisieme est le votum : si l’un des deux conjoints a fait
voeu de chastete. Mais cette coutume, comme monsieur le ministre
l’a dit de I’autre, a maintenant disparu parmi nous, grace a la disci­
pline. Le quatrieme est la cognatio : lorsque les personnes sont
parentes au degre defendu.
OTTER.

Oui. Connaissez-vous les degres dcfcndus, monsieur?
MOROSE.

Non, et je ne m’en inquiete guere. Ils ne me sont d’aucun secours
dans la question, j’en suis sur.
CUTBEARD.

Mais il y a une partie de cet empechement qui peut vous servir:
c’est la cognatio spirituals. Si vous etes son parrain, monsieur,
alors ce mariage est incestueux.
OTTER.

Ce commentaire est absurde et superstitieux, monsieur le docteur.
Je ne puis le supporter. Ne sommes-nous pas tous freres et soeurs

�102

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE,

et bien plus parents, par consequent, que les parrains et les filleuls?
MOROSE.

Malheur a moi! Pour terminer la controverse, je n’ai jamais ete
parrain, je n’ai jamais ete .parrain de-ma vie. Passons a l’empqchement suivant.
CUTBEARD.

Le cinquieme, c’est crimen gaulterii, le cas que nous connaissons J
Le sixieme,*, c’est cultus dispuritas,, difference de religion. L’avezvous examinee, pour savoir de quelle religion elle est?
-MOROSE.

Non. J’aimerais mieux qu’elle ne fut d’aucune que de m’imposer
cet ennui.
OTTER.

.

Mais vous pouvezle faire faire pour vous.

’

;

1

x

MOROSE.

Du tout, monsieur. Passons au reste. Arriverez-vous jamais a la
fin, croyez-vous?
TRUEWIT.

Oui, il en a fait la moitie, monsieur. Voyons le reste. Soyez patient
et attendez, monsieur.
.

‘

CUTBEARD.

Le septieme, 'c’^t l’emp^chemeirt pour cause de

: s’il y a eu

Miitrftiffte etviolence?'- *
MOROSE.

Oh! non, cela est trop volontairede ma part, trop volontaire.^
CUTBEARD.

Le huitieme, c’est l’empechement pour cause ft ordo : si jamais
elle a repu tes ordres-sacres.
OTTERl

Ceci est trop superstitieux.
MOROSE.

Ce n’est pas notte affaire/monsieur le ministre. Je voudrais qu’elle
voulut encore alter dans un convent.
CUTbEArd.
Le neuvieme e^t le ligamensi vouS etiez engage, monsieur, a
quelque autre auparatant.

�103

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

MOROSE.

Je me suis fourre trop tot dans ces chaines.
CUTBEARD.

Le dixieme, c’est lc cas Aepublica honestas, c’est-a-dire inchoata
qucedam affinitas.
OTTER.

Oui, ou affinitas orta ex sponsalibus, et ce n’est qu’un leve impedimentum.
MOROSE.

Dans tout cela je ne sens pas le moindre souffle d’air bienfaisant
pour moi.
CUTBEARD.

Le onzieme, c’est affinitas ex fornicatione.
OTTER.

Qui n’est pas moins vera affinitas que l’autre, monsieur le
docteur.
CUTBEARD.

C’est vrai, quae oritur ex legit imo matrimonio.
OTTER.

Vous avez raison, venerable docteur, et nascitur ex eo quod per
conjugium dual personae efficiuntur una caro.
TRUEWIT.

lie! les voila maintenant qui commencent.
CUTBEARD.

Je vous comprends, monsieur le ministre; itaper fornicationem
deque est verus pater, qui sic generat... .
OTTER.

Et vere filius qui sic generatur.
MOROSE.

•

Que me fait tout cela?
CLERIMONT.

Maintenant cela s’echauffe.
CUTBEARD.

Le douzieme et dernier, c’est si forte nequibis...
OTTER.

Oui, c’est la un zmpezZz’men/wm gravissimum. Celui-la annule et
efface tout. Si vous avez une manifestam frigiditatem, cela va bien,
monsieur.

�■104

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.
TRUEWIT.

Eh bien! voila un secours qui vous arrive a la fin, monsieur. Confessez seulement que vous etes impuissant et elle demandera ellememe le divorce, la premiere.
OTTER.

Oui, ou bien s’il y a un cas de morbus perpetuus et insanabilis\
de paralysis, d’elephantiasis ow quelque chose de semblable.
DAUPHINE.

Oh! mais la frigiditas est le meilleur moyen, messieurs.
OTTER.

Vous dites vrai, monsieur, et comme le dit le droit canon, i
docteur...
CUTBEARD.

Je vous comprends, monsieur.
CL^RIMONT.

Avant qu’il ait parle.
OTTER.

De meme qu’un garcon ou’ un enfant qui n’a pas l’age n’est pas
propre au mariage, parce qu’il ne peut reddere debitum, ainsi vous
autres omnipotentes...
TRUEWIT (bas a Otter).

Vous autres impotentes, animal!
OTTER.

Impotentes, je voulais dire, sont minima apti ad contrahenda
jmatrimonium.
TRUEWIT (bas a Otter).

Matrimonium! Tu vas nous donner du latin bien peu matrimo­
nial. Matrimonia, et va te faire pendre.
DAUPHINE (bas a Truewit).

1 „

Vous troublez leurs idees, mon cher.
•

CUTBEARD.

Mais il y a un doute a elever sur le cas dont il s’agit, monsieur 9
ministre; post matrimonium, celui qui est frigiditate prc/editus,
me comprenez-vous, monsieur?
OTTER.

Tres-bien, monsieur.
CUTBEARD.

U Celui qui ne peut uti uxore pro uxore peut habere earn pro

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

105

OTTER.

Absurde, absurde, absurde et propos de pur apostat!
CUTBEARD.

Vous me pardonnerez, monsieur le ministre, je puis le prouver.
OTTER.

Vous pouvez prouver le desir que cela soit, monsieur le docteur,
mais rien de plus. Est-ce que le vers de votre propre droit canon ne
dit pas :
Haec socianda vetant connubia, facta retractant.
CUTBEARD.

Je vous l’accorde; mais comment peuvent-ils retractare, monsieur
le ministre?
MOROSE.

Oh! c’est la ce que je craignais!
OTTER.

In (sternum, monsieur.
CUTBEARD.

C’est faux, au point de vue divin, avec votre permission.
OTTER.

Ce qui est faux, au point de vue humain, c’est de parler ainsi.
N’est-il pas prorsus inutilis ad thorum? Peut-il preestere fidem
datum ? Je voudrais bien le savoir.
CUTBEARD.

Oui, s’il peut convalere.
OTTER.

Il ne peut convalere. C’est impossible.
TRUEWIT (a Morose, qui donne des signes d'impatience et de distraction).

Monsieur, faites attention a ce que disent ces savants hommes.
Autrement ils croiraient que vous les negligez.
CUTBEARD.

Ou bien s’il lui arrive de se slmulare lui-meme frigidum, odio
uxoris, ou par quelque motif analogue.
OTTER.

Je dis qu’en ce cas il cst adulter manifestus.
DAUPHINE.

Par ma foi, ils disculent vraiment avec beaucoup de science.

�106

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.
OTTER.

Et prostitutor uxoris : cela est positif.
MOROSE (bas a Truewit).

Mon bon monsieur, laissez-moi m’esquiver.
TRUEWIT.

Vous ne voudriez pas me faire cet affront, monsieur.
OTTER,
Et, par consequent, s’il est manifeste frigidus...
CUTBEARD.

Oui, s’il esl manifeste frigidus, je vous accorde.....
OTTER.

Eh bien! c’etait la ma conclusion.
^UTBEARD.

Et la mienne aussi.
TRUEWIT (a Morose).

£coutez la conclusion, monsieur.
OTTER.

,

s.

Alors, frigiditatis causd.....
CUTBEARD.

Oui, causd frigiditatis......
MOROSE.

0 mes oreilles ■!
OTTER.

Elle peut obtenir libellum divortii coritre vous.'
CUTBEARD.

Oui, elle obtiendra certainement libellum divortii.
MOROSE.

£chos, epargnez-moi!
OTTER?

Si vous avouez que cela est-il’
CUTBEARD.

Ce que je ferais, monsieur..."
MOROSE.

Je ferai tout ce qu’on voudra.
OTTER.

Et si vous levez mes scrupules, in faro conscientiw.,,
CUTBEARD.
Si vous etes reellement depourvu...

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

107

MOROSE.

Encore!
OTTER.

Exercendi potestate.
Dans la suite de la scene, Morose apprend que le dernier expedient
qu’on lui propose n’est meme pas bon, car il devait etre employe
avant le mariage. Apres avoir ete assourdi par cette bruyante confe­
rence, sans decouvrir un seul moyen de salut, il ne sait plus que
devenir. Quoi qu’il fasse, il est condamne a garder sa femme. C’est
un grand mal et, ce qui est pis encore, un mal qui parait sans rcmede.
C’est a cette extremite que son neveu Dauphine voulait le reduire.
Quand 1’heritier disgracie voit le vieillard bien convaincu de son impuissance et desole de ne pouvoir rompre son mariage, il se presente
comme le Deus ex machina de la tragedie mythologique; il offre un
remede inespere et infaillible, mais a une condition, c’est que Morose
lui assurera la moitie de sa fortune, de son vivant, et le reste apres
sa mort. Puis, quand I’acte de donation a ete signe, il declare qu’Epicoene est un homme.
La mystification de Morose a ete complete. Tous ses soucis lui sont
venus de cette erreur. Voila une lepon qui ne le guerira peut-etre pas
de sa passion pour le silence, mais qui le guerira a coup sur de ses
velleites matrimoniales. La morale de la comedie n’est pas claire,
car elle donne la victoire au trompeur. Mais, si elle n’a voulu que
mettre en relief, d’une facon plaisante, les travcrs d’un caractere
exceptionnel, elle y reussit. Elie nous apprend a quels ridicules et a
quels mecomptes s’expose un homme, meme intelligent, lorsque, avec
une manie aussi bizarre et aussi prononcee que cclle de Morose, il a
la pretention de rentrer par le mariage dans la loi commune et de
suivre le voeu de la nature, tout en conservant des gouts qui le contredisent. Sa conduite ne merite pas un chatiment severe; mais il est
juste qu’elle soit livree a la moquerie, et c’est la seule punition que
Jonson lui inflige. Le fond de cette comedie est essentiellement plaisant; elle est surtout remarquable par l’abondance des situations
comiques et par la verve du dialogue.
I

IV

Jonson s’eleve plus haut dans X Alcliimiste et dans le Renard. La
il aborde des peintures de moeurs plus fortes et des caracteres plus

�408

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE; I

puissants. Il sait encore nous faire rire quelquefois, comme dans la
Femme silencieuse; mais il ajoute a la gaiete 1’expression plus
serieuse de l’indignation et du mepris. L’Alchimiste et le Renardl
n’ont pas des ridicules, comme Morose, mais des vices qui, en e^Kffl
tant notre hilarite aux depens de leurs dupes, provoquent aussi de
notre part une protestation morale contre leur sceleratesse.
Le titre de la comedie de I’Alchimiste paraitrait suranne de :nos
jours. En 1610, en Angleterre, il etait plein d’a-propos. L’alchimie
n’etait point, comme aujourd’hui, demasquee par le ridicule; on y
croyait generalement. Le peuple surtout allait consulter ceux qui en
faisaient profession, et leur attribuait sans hesitation un pouvoir surnaturel. Les classes elevees n’echappaient point a cette superstition.
La loi portait des peines contre les sorciers, et les cruelles condamnations dont ils etaient l’objet revelaient toute la terreur qu’inspiraient
a la sddiete leurs pratiques menteuses. Il 'etait defendu de prononcer
certaines expressions cabalistiques auxquelles on accordait une grande
influence sur les evenements de la vie humaine. Celui qui avait
tourrie soil chapeau trois fois et crie buz, avec l’intention d’oter la
vie a un homme, etait puni de mort, comme s’il eut fait une
tentative reelle d’assassinat. La trente-troisieme annee du regne
d’Henri VIII’ l’exercice de l’alchimie avait ete prohibe et assimile
au crime de haute trahison. Jacques Ier, prince superstitieux, ecrivait
unlivre contre les alchimistes, et, pour corroborer sesarguments, il
faisait bruler tous ceux qui tombaient en son pouvoir.
Cette severite etait un acte de faiblesse qui laissait croire a un dan­
ger chimerique. Les sorciers ne meritaient ni les honneurs de l’argumentation ni ceux du martyre; en voulant a tout prix les convaincre
ou les punir, on leur attribuait une importance dont ils n’etaient pas
dignes. C’etait le mepris public et non la dialectique ou la loi qui
devait faire justice de leurs machinations. Jonson, dans sa comedie,
leur porta un coup plus terrible que tous les edits royaux sur la sorcellerie'; il les livra au ridicule.
Il s’adresse a tous les bourgeois de Londres qui ont encore la fai­
blesse de consulter les charlatans, qui vont lire leurs destinees devant
le miroir magique, et il les introduit dans le laboratoire de cds alchi­
mistes qu’ils croient doues d’un pouvoir surnaturel. La il decrit les
secrets du metier, les procedes dont se servent les habiles pour tromper les simples, les artifices qui font tant de dupes et qui ne reussissent que grace a la credulite publique. La conclusion de sa piece

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

109

est claire : « Voyez et instruisez-vous, dit-il au peuple. Voila les
hommes que vous visitez et dont vous achetez les consultations a
prix d’or. Ils n’ont pas d’autre puissance que celle que votre sottise
leur donne. Ils vivent de vous, et le jour oil vous leur retirerez
votre confiance, leur pretendue science s’evanouira comme un
songe. »
Pour rendre la lefon plus frappante, Jonson peint l’alchimiste
d’apres nature, tel qu’on le pouvait voir encore a Londres au com­
mencement du dix-scptieme siecle. D’ordinairece personnage mysterieux n’exerfait pas soul sa profession ; il lui fallait des associes et
des comperes qui l’aidassent a jouer son role. La consultation du
miroir magique, la plus repandue et la plus a la mode alors, exigeait
d’abord la presence d’une femme; car ce n’etait pas l’alchimiste luimeme qui voyait les esprits a travers le cristal. Il se bornait a prononcer les formulcs magiques et a murmurer quelques paroles
inintelligibles. C’est a une vierge pure, qu’on appelait speculatrix,
qu’il etait reserve de regarderle miroir et d’y voir les figures celestes
des anges. Ceux-ci ne se montraient, disait-on, qu’aux jeunes filles
d’une purete au-dessus du soupcon. Outre la femme dont il ne pou­
vait se passer, l’alchimiste trainait en general a sa suite un second,
un aide de camp charge d’amorcer les clients et de repandre parmi
les badauds tous les contes qui pouvaient exciter leur curiosite et
leur confiance. La maison d’un alchimiste se composait done d’une
sorte de triumvirat dont chaque membre remplissait des fonctions
distinctes.
A la fin du seizieme siecle, trois imposteurs s’etaient associes ainsi
et avaient parcouru l’Europe, en vivant aux depens des dupes que la
superstition leur amenait. Leurs physionomies etaient tres-connues
du public anglais, et Jonson en reproduit, dans sa piece, les traits
caracteristiques. Dee etait le chef de l’association, l’alchimiste habile
que la foule venait consulter et dont le jargon bizarre, parseme de
mots scientifiques empruntes a la medecine et a la chimic, inspirait
un respect superstitieux aux ames faibles. Il avait pour lieutenant
Kelly, ne a Worcester, aventurier de bas etage, souple et intrigant,
qui recrutait des victimes et les conduisait a son maitre. Tous deux
faisaient jouer le role de la femme clairvoyante a un jeune Polonais,
d’une figure imberbe, qui complctait 1c triumvirat. Jonson met aussi
en scene les trois personnages indispcnsables : Subtle (le Ruse),
dans lequel on reconnaissait facilement Dee; Face (l’Effronte), qui

�HO

LES CONTEMPQRAINS DE SHAKSPEARE.

rappelait Kelly, et une femme du nom de Doi, qui offrait une. res-'
semblance frappante avec le Polonais Laski.
Au moment ou la scene s’ouvre, l’alchimiste a etabli son quartier
general dans une maison de Londres, dont le proprietaire est absent
et dont Face est le concierge. Face, deguise en capitaine, pa ourt les
lieux frequentes, les marches, les places publiques, les bas &gt;tes de
l’eglise SaintrPaul, ou se tiennent les badauds; il racowe les
prouesses de son maitre, donne son adressje et lui envoie les dupes
qui doivent etre depouillees avec l’aide de Doi.
L’entree en matiere est vive, naturelle, habile, et nous transporte
tout de suite aucoeur du sujet, La piece commence par une querelle
violente qui s’eleve entre les deux associes; ils ont un demele sur la
pari de profit qui revient a chacun d’eux. C’est toujours l’interet per­
sonnel qui divise les coquins. DansTemportement de leur colere, ils
se reprochent leurs bassesses, leurs infamies secretes, les ruses avec
lesquelles ils trompent le public, et ils nous devoilent ainsi les cotes
honteux de leurs caracteres. Avant qu’ils n’agissent, nous savons ce
qu’ils pensent, ce qu’ils ont fait et ce qu’ils sont capables de faire
encore. Subtle: et Face en viendraient aux mains, si Doi ne s’interposait entre eux, ne leur rappelait la bonne harmonie dont ils ont
besoin pour vivre^ et ne finissait, pour les convaincre tout a fait, par
leur montrer ses griffes, en les menagant de les devisager.
Des que la paix est retablie entre les imposteurs, on les voit a
1’oeuvre en face de leurs dupes. C’est la diversite des personnages qui
les consultent et la variete des moyens qu’ils emploient pour les
tromper qui forment le principal interet de la piece. Les niais
viennent en grand nombre, de tous les points de Londres, frapper a
la porte de Talchimiste et lui acheter le secret de faire fortune. Dans
cette foule bigarree, toutes les classes de la societe sont representees.
Voici d’abord la petite bourgeoisie, sous les traits d’un clerc de
procureur nomme Dapper (l’Eveille). Dapper voudrait bien devenir
riche, pour acheter la charge de son maitre et il sollicite une consulta­
tion du savant magicien. Subtle se fait prier pour lui repondre; il
objeete que la loi defend l’exercice de I’art diyinatoire, et qu’il court
un grand danger s’il parle. C’est une maniere adroite d’extorquer de
I’argent. a la victime. Celle-ci ne peut trop payer le peril auquel elle
expose l’alchimiste, et elle debourse benevolement tout l’or qu’elle
porte sur elle. Quand. Subtle tient le prix de la consultation, il
decouvre chez son client des signes merveilleux, il reconnait en lui

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

Hl

les indices d’une parente etroite avec la Reine des Fees; il lui pro­
met meme de lui procurer une entrevue avec cette dame mysterieuse.
Seulement la Reine des Fees ne se montre pas sans difficulte. Il faut,
pour la voir, etre digne de comparaitre en sa presence, et se preparer
a cet honneur par des ceremonies expiatoires. Subtle donne a Dapper
les instructions suivantes : « Tenez-vous pret pour une heure. Jusque-la vous devez observer le jeune. Mettez seulement trois gouttes
de vinaigre dans votre nez, dans votre bouche et une a chaque oreille.
Trempez dans l’eau le bout de vos doigts et baignez vos yeux, afin
d’aiguiser vos cinq sens; criez hum trois fois et buz autant de fois, et
alors venez. »
La maison de Subtle est disposee comme celle de certains medecins de nos jours. Les clients ne doivent pas se rencontrer, pour ne
pas se faire de confidences et garder, s’ils le veulent, l’incognito. On
passe par une porte pour entrer et par une autre pour sortir. Pen­
dant que Dapper s’en va, survient un marchand de tabac, Abel
Drugger (le Droguiste), qui va construire une nouvclle boutique et
qui, pour reussir dans son commerce, voudrait savoir quelle doit en
etre, d’apres les regies de l’alchimie, l’orientation et la distribution
interieure. Face, en sa qualite de capitaine recruteur, amene le naif
negotiant et le presente a Subtle qui, sur-le-champ, par un procede
familier aux imposteurs, lui predit, pour l’amadouer, plus de bonheur qu’il n’en espere. Dans la scene suivante, les deux charlatans
jouent leur role a merveille; l’un fait des predictions et l’autre vante
la science de son complice.
SUBTLE.

C’est un heureux garcon, j’en suis sur.
FACE.

Avez-vous deja pu, monsieur, deviner cela? Vois done, Abel I
SUBTLE.

Et en bonne voie pour devenir riche.
FACE.

Monsieur!
SUBTLE.

Cet etc, il portera le costume des notables de sa corporation ct, au
printemps prochain, le vetement ecarlate de sherif.
FACE.

Quoi! et avcc si peu de barbe au menton!

�112

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.
SUBTLE.

Monsieur, vous pouvez penser qu’on lui fournira une recette pour
faire pousser ses cheveux. Mais il faut qu’il soit sage et qu’il surveille
sa jeunesse. La fortune indique pour lui une autre route.
FACE.

En verite, docteur, comment peux-tu connaitre cela si vite? J’en
suis tout emerveille.
'

SUBTLE.

Par une regie de metoposcopie, en vertu de laquelle je travaille; par
&gt; une certaine etoile sur le front que vous ne voyez pas. Votre visage
couleur de chataigne ou d’olive ne trompe point et votre longue
oreille promet. J’ai reconnu cela a certaines taches sur ses dents et
sur l’ongle de son doigt mercuriel! ’
FACE.

Quel est ce doigt?
subtle!^

Son petit doigt. Voyez. Vous* devez 'etre ne un mercredi.
DRUGGER.

Oui, monsieur, c’est vrai. .
SUBTLE.

Le pouce, en chiromancie, nous le consacrons a Venus, l’index a
Jupiter6 le doigt du milieu a Salurne, celui qui porte l’anneau au
Soleil, le petit a Mercure qui etait, monsieur, le maitre de son horos­
cope ; car il est ne sous la constellation de la Balance, ce qui annongait qu’il serait marchand et qu’il commercerait avec des balances*
(Il regarde le planadgla boutique que lui presente Drugger.) *

Ceci est 1’ouest et ceci le sud. ■
DRUGGER.

Oui; monsieur.
SUBTLE.

Et ce sont les deux cotes.
DRUGGER.

Oui, monsieur.
SUBTLE.

Faites-moi votre porte ici, au sud; votre cote le plus large a
l’ouest; a l’est, au-dessus de votre boutique, ecrivez les noms de
Mathlai, de Tarmiel et de Baraborat; au nord ceux de Rael, de Velel

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

113

et de Thiel : ce sont la les noms de ces esprits mercuriels quichassent
les mouches des boites d’epicerie.

L’aristocralie envoie aussi ses representants dans le laboratoire de
l’alchimiste. Apres le cl ere et le petit marchand, nous voyons entrer
le chevalier, l’homme de cour, sir Epicure Mammon. Celui-ci ne se
contente pas de consulter Subtle; il a la foi, il fait du proselytisme,
il celebre partout les merveilles de la pierre philosophale, il ne supporte ni l’ombre d’un doute ni l’apparence d’une discussion. Il pul­
verise les incredulcs. A ses yeux, contester la puissance de l’alchimie,
c’est nier l’evidence. 11 a la passion de For et cello de la luxure; il est
convaincu qu’il pourra satisfaire l’une et l’autre avec le secours de
Subtle, et il se plonge d’avance par la pensee dans toutes les voluptes
qui l’attendent. Ce personnage n’a pas disparu de la scene du monde;
nous le connaissons, nous l’avons vu de nos jours; il appartient a
notre epoque aussi bien qu’a celle de Jonson. Que de fois ne rencontre-t-on pas des gens de qualite qui rompent des lances en faveur
des sciences occultes, qui plaident avec passion la cause du magnetisme, des tables tournantes, des csprits frappeurs, qui_ s’indignent
du moindre signe d’incredulite, et qui entrevoient dans les pretendues communications qu’ils entretiennent avec le monde surnaturel
une source illimitee de jouissances pour 1’esprit et pour les sens 1
Ecoutons sir Epicure Mammon discuter avec un incredule. Cette
scene ne serait pas deplacee dans la comedie moderne.
MAMMON.

Vous etes incredule, monsieur. Cette nuit je changerai en or tout
le metal que j’ai dans ma maison, et demain matin, de bonne
heure, j’enverraiacheter a tous les plombierseta tous les marchands
d’etain leur plomb et leur etain, et je prendrai tout le cuivre de
Lothbury.
SURLY.

Quoi, pour le changer aussi!
MAMMON.

Oui; et j’acheterai le Devonshire et le pays de Cornouailles et j’en
ferai de veritables Indes. Vous admirez maintenant.
SURLY.

Non, par ma foi.
MAMMON.

Mais, lorsque vous verrez les effets du grand oeuvre dont une partie
Tome III. — 9e Livraison.

�I’ll

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

. projetee sur cent de Mercure, de Venus et de la Lune, les change en
autant de parties du Soleil, en un millier meme et jusqu’a l’infinij
vous me croirez.
SURLY.

Oui, lorsque je les verrai
MAMMON.

Quoi! Pensez-vous que je vous contedes fables? Je vous assure que
celui qui possede une fois la fleur du soleil, le rubis parfait que nous
appelons elixir, non-seulement peut faire cela, mais peut aussi, par
la vertu de cet objet, accdrder des honneurs, de l’amour, du respect,
une longue vie; donner a qui il veut surete, valeur et victoire, En
vingt-huit jours, je transformerai un vieillard de quatre-vingts ans
en enfant.
. SURLY.

Sans aucun doute; il Fest deja.
MAMMON.

Non; je veux dire que je lui rendrai la force de ses jeunes annees,
que je le renouvellerai comme un aigle, que je le mettrai en etat
d’avoir des fils et des filles aussi grands que des geants. C’est ainsi
qu’ont fait autrefois nos philosophies, les anciens patriarches, avant
le deluge. En prenant seulement une fois par semaine, sur la pointe
d’un canit, gros comme un grain de moutarde de cet elixir, ils devenaient aussi vigoureux que Mars et donnaient le jour a de jeunes
Amours. C’est le secret de la natura naturata contre toute espece
d’infection; elle guerit toutes les maladies, de quelque cause qu’elles
viennent; une souffrance d’un mois, en un jour, celles d’une annee
en douze, et les autres, quelque anciennes qu’elles soient, en un
mois, et cela bien mieux que toutes les doses de vos docteurs droguistes. Avec cela, je me fais fort de faire fuir la peste du royaume
en trois mois. Mais vous etes incredule.
'

SURLY.

’

En verite, c’est mon humeur. Je n’aimerais pas a etre attrape.
Votre pierre ne peut pas me transformer.

' - ' -

MAMMON.

Entete! Voulez-vous en eroire Fantiquitei les vieilles annates? Je
vous montrerai un livre ou Moise et sa soeur, ainsi que Salomon, ont
ecrit sur l’art, et un traite de la main d’Adam.
SURLY.

■ Comment?

&gt;

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

Ila

MAMMON.

Oui, sur la pierre philosophise, et en haut hollandais.
SURLY.

Est-ce qu’Adam a ecrit on haul hollandais?
MAMMON.

Il l’a fait, monsieur, et c’est ce qui prouve que c’etait la langue
primitive.
SURLY.

Sur quel papier?
MAMMON.

Sur des tablettes de cedre.
SURLY.

Oh! celui-la, a coup sur, doit resister aux vers.
Un des principaux artifices dont se servaient les alchimistes pour
gagner la confiance publique, c’etait l’affectation d’une grande piete.
Ils se vantaient de mener une vie severe, et ils exigeaient de leurs
adeptes une extreme purete de moeurs, sous peine de ne pas
reussir dans leurs consultations. C’etait un appat pour les ames de­
votes, et en meme temps une excellente excuse pour expliquer au
besoin l’insucces de leurs operations. Le moindre peche commis par
les personnes presentes pouvait faire echouer tous leurs plans. Les
charlatans d’aujourd’hui exigent de tous ceux qui assistent a leurs
seances qu’ils aient la foi; ceuxdu seizieme siecleexigeaient la vertu.
Aussi le chevalier voluptueux et avide se garde-t-il bien de laisser
percer ses sentiments devant Subtle; il croit a l’austerite de celui-ci,
il le considere comme un saint, et, des qu’il le voit venir, il recommande a son interlocuteur, Surly, de surveiller son langage. « Pas
un mot profane devant lui, dit-il, c’est du poison! — Bonjour,
pere, » ajoute-t-il en s’adressant a l’alchimiste qui entre. Subtle
soutient avec beaucoup de sang-froid, en presence de sa dupe, le role
respectable qu’il s’est attribue. La tirade sentencieuse qu’il prononce
est un chef-d’oeuvre d’hypocrisie :
a Mon fils, je crains que vous ne sovez avide, en vous voyant arriver ainsi, juste au moment fixe, et devancer le jour, des le matin.
Cela semble indiquer les inquietudes d’un appetit charnel et importun. Prenez garde d’eloigner de vous les benedictions du ciel par
une precipitation immoderee. Je serais desole de voir mes travaux,
qui ont maintenant atteint leur perfection, mes travaux, fruits de

�&lt;16

BES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARET^

longues veiiles et d’une grande patience, ne pas prosperer sdT le
terrain oil mon affection et mon zele les ont places. Moi qui
(j’en prends a temoin le ciel et vous-meme, le confident de mes
pensees), moi qui, dans tous mes projets, n’ai pas eu d’autre but
que le bien public, que de pieux offices et que la tendre charite, qui
est maintenant devenue un prodige parmi les hommes. Et si, maintenant, vous, mon fils, vous deviez prevariquer et employer pour vos
plaisirs particuliers une benediction si grande et si orthodoxe, soyez
sur qu’il en resulterait quelque malediction qui frapperait vos desseins artificieux et secrets. »
Il manie a merveille le jargon mystique de sa profession. Il sent
d’ailleurs, dans cette scene, qu’il combat pour un interet serieux et
qu’il a besoin de donner une haute idee de lui-meme. Il parle devant t
un incredule et devant une dupe. S’il faiblissait, il risquerait de
perdrele meilleur de ses clients. Aussi fait-il feu de toutes pieces.
Apres une tirade pretentieuse sur la vertu, il dirige immediatement
contre son adversaire tout l’arsenal de son erudition de contrebande ;
« Il y a d’une part, dit-il, une exhalaison humide que nous appelons fl
materia liquida, ou l’eau onctueuse •; d’autre part, une certaine por­
tion de terre epaisse et visqueuse; toutes les deux reunies forment
la matiere elementaire de For; ce n’est pas encore la sa matiere
propre, propria materia; mais elle est commune a tous les metaux
et a toutes les pierres, car, lorsqu’elle est degagee de la partie
humide et qu’elle est plus seche, elle devient pierre; lorsqu’elle
retient au contraire plus d’humidite, elle se change en soufre ou en
vif-argent, d’ou sortent tous les autres metaux. Et cette matiere ele- fl
mentaire ne peut pas tout d’un coup passer d’un extreme a l’autre,
au point de devenir de l’or et de franchir tous les intermediates. La
nature produit d’abord l’imparfait, puis de la elle arrive au parfait. I
C’est Feau aerienne et onctueuse qui forme le mercure, le soufre
vient de la partie grasse et terrestre : l’une, c’est-a-dire la derniere,
; tenant la.place du male, et l’autre de la femelle, dans tous les metaux.
, Il y en a qui les croient hermaphrodites, parce qu’ils sont a la fois
actifs et passifs. Mais ces deux elements pendent le reste ductile,
• malleable, extensible. Ils existent meme dans For, car, au moyen
du feu, nous distinguons ee qui les compose, et nous y trouvons
de For; et nous pouvons produire ainsi chaque espece de metal, I
d’une maniere plus parfaite que la nature ne le fait dans la terre;
d’ailleurs, qui ne voit, par Fexperience de tous les jours, que Fart

�LES CONTEMPORAINS DE SIIAKSPEARE.

117

peut faire sortir des abeilles, des frelons, des guepes de la carcasse
et des excrements des animaux, voire meme des scorpions, d’une
certaine hcrbe, lorsqu’elle est placee d’une certaine maniere ? et ce
sont cependant la des creatures animees, bien plus parfaites et plus
excellentes que des metaux. »
« Et voila pourquoi votre fille est muette. »
Apres ce discours nebulcux, Subtle triomphe, comme un medecin
de Moliere; il espere avoir terrasse son adversaire sous le poids dp
ses grands mots et de scs arguments inintelligiblcs.
L’austerite dont il fait parade lui servira plus tard a se debarrasser de Mammon, qui devient importun, en demandant sans cesse
a voir le tresor que doit lui procurer la pierre philosophale. Il a soin
de placer sur lc chemin du chevalier la jeune Doi, dont la figure
avenante produit l’impression qu’il avait prevue. A peine Epicure
l’a-t-il aperpue, qu’il essaye de corrompre Face pour obtenir une
entrevue avec elle. Face, dont le role cst trace d’avance, se fait longtemps prier avant de coder; il repond que Doi est la scour de son
maitre, il rappclle la severite des principes de l’alchimiste, et il feint
de redouter sa colere. Mammon ne peut vaincre sa resistance qu’a
force d’argcnt. L’heure si desiree de l’cntrevue qu’on lui menage
avec la jeune fille arrive enfin, le chevalier est au comble de ses
voeux. Mais c’est la que l’attendait Subtle. Pendant que le voluptueux gcntilhomme point sa flamme on traits de feu a celle qu’il
aime, pendant qu’il decouvre on elle toutes les perfections rcunies:
« une levre autrichienne, le nez des Valois et le front des Medicis; »
il oublie les recommandations pressantes de Face, il eleve la voix,
Doi lui repond sur le meme ton et l’alchimiste les surprcnd, comme
s’il avait ete attire par le bruit. Sa colcre delate alors avec une vio­
lence calculee. Il leur reproche d’avoir contrarie toutes ses operations
par leur intrigue criminelle; l’oeuvre qu’il avait entreprise exigeait
des coeurs purs; maintenant tout est perdu et le fruit de ses longs
travaux est aneanti, par la fautc d’Epicure. Au meme instant, comme
pour confirmer cette declaration, on entend une detonation epouvantable et Face accourt precipitamment, le visage bouleverse; il.
annonce que les substances reunies dans le laboratoire viennent de
faire explosion, que les cornues, les matieres preparees et les appareils chimiques sontreduits en ccndres. A cotte nouvellc foudroyante,
Subtle feint de s’evanouir, tandis que Mammon s’arrache les cheveux
en voyant toutes ses csperances renversees. L’alchimiste a atteint son

�J18

LES CONTEMPORAINS DE SIIAKSPEARE^

but; il voulait se soustraire a Fobligation de faire de For, s’approprier les sommes avancees par Mammon, et se tirer, sans bourse
delier, d’une situation embarrassante. Non-seulement, apres l’accident, il n’a plus rien a donner, mais il a meme le droit de se plaindre;
il peut reclamer une indemnite pour tout le temps qu’on lui a fait
perdre. C’est lui qui fest F offense et c’est a Mammon a lui offrir des
excuses. Il est difficile de trouvfer un moyen plus ingenieux de se
• - defaire d’une dupe qui reclame de Fargent.
i
‘f
Quant au jeune clerc de procureur, comme il insiste pour voir sa
lante, la Reine des Fees, on lui dit qu’elle veut le regarder, sans etre
vue de lui; on lui bande les yeux et on lui ordonne, de la part de son
illustre parente, de depos® toutFargent qu’il a dans ses poches. II
essaye de sauver quelques debris de sa bourse; mais, chaque fois
qu’il cache fin objet, on le* pincejusqu’au sang et on lui fait croire
que ce sont des genies a'iles qui viettnent le punir de sa dissimula­
tion, par Fordre de la Reine.
Les ruses ae ralchimiste sunt innombrables. Il trompe chacune
de ses victimes par des moyens differents. Il excelle aussi a prendre
tous les tonis et a jouer millepersonnages divers. Nous l’avons vu
successivemerit hautam avec le clerc, caressant avec le marchand de
tabac, sentencieux, pedant et meme severe avec Epicure Mammon.
Nous allonsle voir eiicore changer de role etparaitre, sous un nouvel
-aspect, 'avcc deux nouvelles dupes. Il s’agit cette fois de deux de ces
puritains hypocrites que Jonson a si souverit livres au ridicule. L’un
cst un diacre fanatique et obstine, l’autre, un pasteur plus delie et
plus fin ; ils arriverit Fun etTautre d’Amsterdam, le repaire de leur
secte, et ils viennent demander compte a 'Subtle d’une somme d’ar­
gent qfrtls lui ont envoyee, pour accoiriplir le grand ceuvro. Le
diacre Ananias se prescnte le premier. « M’apportes-tu des fonds?» I
dit Subtle, qui-ne se donne pas la peine de menager un subalterne.
« Des fonds* repond Ananias, la communaute ne veut plus vous on
envoyer, tant qu’elle n’aura pas dbtenu un resultat satisfaisant. Vous
avez deja recu trente livres. »'‘Subtle attendait cette reponse qu’il
avait provoquee avec intention. Elle lui sort de pretexte pour s’eriiporter et pouf mettre ala porte I’opiniMre sectaire, dont il n’eutpu
se debarrasser autrement. Le diacre repousse retourne piteusement
aupres de sdn chef, qui comprend, a Fattitude de Subtle, qu’il faut
plier devant ses exigences et qu’on obtiendra plus de lui par des pro­
messes que par des menaces. La secte a le plus grand interot a mena-

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

119

ger un auxiliaire qu’elle croit puissant et qui peut lui fournir des
armes redoutables. Aussi le pasteur Tribulation explique-t-il a son
diacre qu’un premier echec ne doit pas le decourager. « Il faut savoir,
lui dit-il, supporter les injures et employer au besoin des instru­
ments indignes. L’interet de la sainte cause excuse tout. La fin
justifie les moyens. » Tribulation se presente done a son tour devant
Subtle, precede d’Ananias, auquel il a fait la lecon, et il repare,
par son adresse, la faute de son lieutenant. Subtle se laisse, en
apparence, toucher par l’humilite aficctee du puritain et il con­
sent a ecouter ses propositions. Mais, quand il voit a ses pieds ces
hypocrites raffines dont il penetre les secretes pensees, dont il connait
toutes les manoeuvres et tous les artifices, comme il sait que tous
deux ont besoin de lui et qu’ils n’oseront pas se revolter sous f ou­
trage, il cede au plaisir de les accabler de son mepris, de leur mon­
trer qu’il a perce a jour leur conduite equivoque et il aiguise contre
eux les traits les plus aceres de la satire. Chaque fois qu’Ananias
ouvre la bouche, il la lui ferme avec colere, et il oblige Tribulation,
qu’il fascine, a ecouter un langage empreint de la plus sanglante
ironie.
SUBTLE.

Miserable Ananias, est-ce toi qui es de retour?
TRIBULATION.

Monsieur, calmez-vous. Il est venu pour s’humilier lui-meme en
esprit et pour implorer votre patience; un exces de zele l’a entraine
hors de la voie qu’il devait suivre.
SUBTLE.

Ah! cela change l’affaire.
TRIBULATION.

Les freres n’ont en verite nullement le projet de vous causer la
moindre peine; mais ils sont disposes a preter volontiers leurs mains
a tous les projets que l’esprit et vous , vous inspirez.
SUBTLE.

De mieux en mieux!
TRIBULATION.

Tout 1’argent qui est necessaire a l’oeuvre sacree vous sera compte.
Les saints jeltent par ma main leur bourse a vos pieds.

�120

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE’

SUBTLE.

Parfait! Vous comprenez maintenant qu’il le faut. Ne vous ai-je
pas encore assez entretenu de notre pierre philosophale et de tout le
bien qu’elle doit faire a votre cause? Ne vous ai-je pas assez montre,
(sans parler des moyens qu’elle vous donne de payer des forces etrangeres et d’entrainer les Hollandais, vos amis, loin des Indes, pour
vous servir avec toute leur flotte) que meme son emploi medicinal
fera de vous une faction et un parti dans le royaume? Supposez que
quelque grand homme d’Etat ait la goutte; vous lui envoyez seuleJ
ment trois gouttes de votre elixir et vous le soulagez sur-le-champ;
c’est un ami que vous vous etes fait. Un autre souffre de paralysie ou
d’hydropisie, il prend de votre matiere incombustible et le voila
rajeuni: c’est encore un ami. Une dame a passe l’age de la jeunesse
du corps, quoiqu’elle ait encore celle de l’esprit; son visage est trop
maltraite pour pouvoir emprunter le secours de la peinture, vous le
restaurez avec de l’huile de talc; des lors vous avez gagne son amitie
et celle de tous ses amis. Un lord a la lepre, un chevalier a des douleurs dans les os, un squire a l’un et l’autre, vous leur rendez lai
sante, avec une simple friction de votre remede; vous augmentez
encore le nombre de vos amis. Vous pourrez etre alors ce que vousj
voudrez et cesser de vous livrer a vos exercices de longue haleine J
d’aspirer vos ha! et vos hum! dans une trompette. Je ne dis pas que^
ceux qui ne sont point favorises dans un etat ne puissent, pour arriver a leur but, faire de 1’oppositiQn et prendre une trompette pour
reunir leur troupeau; car, pour dire la verite, une trompette fait
beaucoup d’effet sur les femmes et sur toutes les creatures flegmatiques : c’est la votre cloche.
x

ANANIAS.

, Les cloches sont profanes; une trompette peut etre religieuse.
SUBTLE.

Pas d’observations de votre part! Car alors adieu ma patience !
Pardieu, j’en finirai. Je ne veux pas etre ainsi torture.
Tribulation.
Je vous en prie, monsieur.
SUBTLE.

Tout sera rompu. Je l’ai dit.
TRIBULATION.

Laissez-moi trouver grace, monsieur, a vos yeux. Notre homme

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

121

est corrige. Son zele ne pcrmettra pas plus que vous l’dsage de la
trompette; maintenant que la pierre philosophale est edifice, nous
n’en aurons plus besoin.
SUBTLE.

Non, vous n’aurez plus besoin non plus de prendre votre masque
sacre, pour obtenir des veuves, qu’elles vous fassent des legs, ou des
femmes zclees, qu’elles volent leurs maris au profit de la cause com­
mune. Vous n’aurez plus besoin de faire, pendant la nuit, des repas
abondants, afin de mieux celebrer le jeiine du jour suivant, pendant
que les freres et les scours s’humilient et domptent la rebellion de la
chair. Vous n’etalerez plus, devant vos auditeurs affames, vos scrupules pointilleux; vous ne demanderez plus si un chretien peut chasser
au faucon ou avec des chiens, si les matrones de la sainte assemblee
peuvent laisser leurs cheveux a Fair ou porter des bonnets ou avoir
ce que vous appelcz une idole sur leur linge empese.
ANANIAS.

Mais c’est bien une idole!
TRIBULATION (a Subtle).

Ne faites pas attention a lui.
(A Ananias.)

Je te commando, esprit de zele, mais aussi de discorde, de faire la
paix avec cet homme.
(A Subtle.)

Je vousen prie, monsieur, continucz.
SUBTLE.

Vous n’aurez plus besoin de faire des libelles contre les prelats.
Vous ne serez plus obliges d’attaquer les pieces de theatre, pour plaire
a l’alderman dont vous devorez chaque jour la substance. Vous ne
mentirez plus, avec un zele plein de fureur, jusqu’a ce que vous
soyez enroues. Plus de ces artifices si singuliers! vous ne vous attribuerez pas a vous-memes les noms de Tribulation, de Persecution,
de Contrainte, de Longue patience et d’autres semblables que toute
votre famille ou plutot toute votre tribu affecle de prendre , seule­
ment pour 1’effet et pour frapper l’oreille des disciples.
TRIBULATION.

Oui, monsieur, ce sont des moyens que les freres consacres a Dieu
ont inventes, pour propager leur glorieuse cause, moyens remarqua-

�122

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

bles et grace auxquels ils deviennent eux-memes fameux rapidement
et avec profit.
SUBTLE.

Oh! maisla pierre philosophale! Tout est inutile avec elle. Plus
rien a faire. C’est 1’art des anges, le miracle de la nature , le secret
divin qui traverse les nuages de Test a l’ouest, et dont la tradition
vient, non pas des hommes, mais des esprits.
ANANIAS.

-

' ' '

' ■

'

\

Je hais les traditions, je n’y crois pas.
TRIBULATION.

Paix!
ANANIAS.

Tout cela, c’est du papisme! Je ne veux pas me taire, je ne le veux
pas.
TRIBULATION.

Ananias !’
ANANIAS.

Qu’il plaise aux profanes d’affliger les homines consacres a Dieu!
Moi, je ne le puis.
SUBTLE.

Bien, Ananias, tu l’emportes.
Subtle aeu la satisfaction d’humilier a Joisir ces orgueilleux puritains, et, quand il les a cruellement fustiges, il laisse croire qu’il
leur fait une concession, en acceptant leur argent. Le caractere del
l’alchimiste est, comme on le voil, vigoureusement trace et plein de
verve comique. Il appartient a la haute comedie.
La morale voulait cependant que Subtle, tout habile qu’il est, fut
demasque, et Jonson iui reserve au denoumentune juste punition.
Il a recoups pour .cela a une invention tres-simple ; il fait revenir
brusquement de la campagne le proprielaire de la maison dont Face
est le concierge. Face a beau parlem enter a la porle, pour donner a
ses associes le temps de se sauver.et dissimuler leur fuite, leur pre­
sence est trahie par la denonciation des voisins et par les cris de Dap-.!
per qu’ils ont laisse, depuis plusieurs heures, les yeux bandes, en
compagnie de la Reine des Fees. Le ruse portier, voyant qu’il ne
peut plus dissimuler, obtient son pardon, au prix d’une confes-

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

123

sion complete, tandis que Doi et Subtle sont honteusement chas­
sis, les mains vides et sans avoir pu emporter le prod nit de leurs
vols. La morale est ainsi satisfaite et la punition mesuree a la
faute.
Cette comedie donne le coup de grace a l’alchimie , en la faisant
tomber sous le ridicule. Elle guerit les contemporains de Jonson des
croyances et des terreurs superstitieuses auxquelles ils etaienl encore
en proie. L’imagination populaire qui, depuis le moyen age, avait
grandi le role des alchimistes. se les representa dtsormais sous les
traits de l’imposteur Subtle, de meme qu’apres l’immortel roman
de Cervantes on ne put voir un chevalier sans songer a don Quichotte.
(La suite a la prochaine iivraison.)

�</text>
                </elementText>
              </elementTextContainer>
            </element>
          </elementContainer>
        </elementSet>
      </elementSetContainer>
    </file>
  </fileContainer>
  <collection collectionId="6">
    <elementSetContainer>
      <elementSet elementSetId="1">
        <name>Dublin Core</name>
        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
        <elementContainer>
          <element elementId="50">
            <name>Title</name>
            <description>A name given to the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="2374">
                <text>Victorian Blogging</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="41">
            <name>Description</name>
            <description>An account of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="16307">
                <text>A collection of digitised nineteenth-century pamphlets from Conway Hall Library &amp;amp; Archives. This includes the Conway Tracts, Moncure Conway's personal pamphlet library; the Morris Tracts, donated to the library by Miss Morris in 1904; the National Secular Society's pamphlet library and others. The Conway Tracts were bound with additional ephemera, such as lecture programmes and handwritten notes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Please note that these digitised pamphlets have been edited to maximise the accuracy of the OCR, ensuring they are text searchable. If you would like to view un-edited, full-colour versions of any of our pamphlets, please email librarian@conwayhall.org.uk.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;span&gt;&lt;img src="http://www.heritagefund.org.uk/sites/default/files/media/attachments/TNLHLF_Colour_Logo_English_RGB_0_0.jpg" width="238" height="91" alt="TNLHLF_Colour_Logo_English_RGB_0_0.jpg" /&gt;&lt;/span&gt;</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="39">
            <name>Creator</name>
            <description>An entity primarily responsible for making the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="16308">
                <text>Conway Hall Library &amp; Archives</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="40">
            <name>Date</name>
            <description>A point or period of time associated with an event in the lifecycle of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="16309">
                <text>2018</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="45">
            <name>Publisher</name>
            <description>An entity responsible for making the resource available</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="16310">
                <text>Conway Hall Ethical Society</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
        </elementContainer>
      </elementSet>
    </elementSetContainer>
  </collection>
  <itemType itemTypeId="1">
    <name>Text</name>
    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
    <elementContainer>
      <element elementId="7">
        <name>Original Format</name>
        <description>The type of object, such as painting, sculpture, paper, photo, and additional data</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="3804">
            <text>Pamphlet</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
    </elementContainer>
  </itemType>
  <elementSetContainer>
    <elementSet elementSetId="1">
      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
      <elementContainer>
        <element elementId="50">
          <name>Title</name>
          <description>A name given to the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="3802">
              <text>Literature Anglaise. Les contemporarins de Shakspeare</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="39">
          <name>Creator</name>
          <description>An entity primarily responsible for making the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="3803">
              <text>Mezieres, Alfred</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="41">
          <name>Description</name>
          <description>An account of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="3805">
              <text>Place of publication: [Paris]&#13;
Collation: [77]-123 p. ; 26 cm.&#13;
Notes: From the library of Dr Moncure Conway. From Le Megasin de Librairie: literature, histoire, philosophie, voyages, .... Vol. 3.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="45">
          <name>Publisher</name>
          <description>An entity responsible for making the resource available</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="3806">
              <text>[s.n.]</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="40">
          <name>Date</name>
          <description>A point or period of time associated with an event in the lifecycle of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="3807">
              <text>[1859]</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="43">
          <name>Identifier</name>
          <description>An unambiguous reference to the resource within a given context</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="3808">
              <text>G5724</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="49">
          <name>Subject</name>
          <description>The topic of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="20152">
              <text>Literature</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="47">
          <name>Rights</name>
          <description>Information about rights held in and over the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="20153">
              <text>&lt;img src="http://i.creativecommons.org/p/mark/1.0/88x31.png" alt="Public Domain Mark" /&gt;&lt;br /&gt;&lt;span&gt;This work (Literature Anglaise. Les contemporarins de Shakspeare), identified by &lt;/span&gt;&lt;span&gt;&lt;a href="https://conwayhallcollections.omeka.net/items/show/www.conwayhall.org.uk"&gt;Humanist Library and Archives&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;&lt;span&gt;, is free of known copyright restrictions.&lt;/span&gt;</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="42">
          <name>Format</name>
          <description>The file format, physical medium, or dimensions of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="20154">
              <text>application/pdf</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="51">
          <name>Type</name>
          <description>The nature or genre of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="20155">
              <text>Text</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="44">
          <name>Language</name>
          <description>A language of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="20156">
              <text>French</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
      </elementContainer>
    </elementSet>
  </elementSetContainer>
  <tagContainer>
    <tag tagId="1614">
      <name>Conway Tracts</name>
    </tag>
    <tag tagId="349">
      <name>English Literature</name>
    </tag>
    <tag tagId="350">
      <name>Shakespeare</name>
    </tag>
  </tagContainer>
</item>
