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                    <text>LE MAGASIN

DE LIBRAIRIE

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South Place Ethical Society

3000 Individuai
sacca ar ticles - WT. .-.-.
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Paris. — Imprimerie de P.-A. BOLRDIER et Cle, 30, rue Mazarine.

�LE MAGASIN

DE LIBRAIRIE
LITTÉRATURE, HISTOIRE, PHILOSOPHIE,

VOYAGES, POÉSIE, THÉÂTRE, MÉMOIRES, ETC., ETC.

PUBLIÉ PAR CHARPENTIER, ÉDITEUR
AVEC LE CONCOURS DES PRINCIPAUX ÉCRIVAINS

TOME TROISIÈME

. PARIS
CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
2 S , QUAI DE L’ÉCOLE

1859
Réserve de tous droits

��LA JEUNESSE

DE BACHAUMONT*

Si Bachaumont ne fut ni un des personnages éminents, ni un
des écrivains les plus considérables de son temps, il exerça cependant
une grande influence, au moins comme critique, sur tout ce qui est
du domaine des lettres et des arts. Son nom est resté attaché à un vaste
recueil littéraire, dont il n’a écrit que la moindre partie et dont la plus
étendue n’a été composée qu’après sa mort, mais qui conserve encore
aujourd’hui une autorité venant tout entière de ce nom de Bachaumont.
Les biographies ne donnent presque aucun renseignement sur sa famille
et sa jeunesse : les Mémoires ci-après contiennent au moins des indica­
tions utiles sur ces deux points. On y trouvera , en outre, de curieux
tableaux de mœurs, des scènes étranges de la vie de ce temps, c’est-àdire des dernières années du règne de Louis XIV ; puis, comme, dans
cet écrit, tout confidentiel, Bachaumont se laisse volontiers aller à inter­
rompre sa narration pour réunir des souvenirs de l’époque de son en­
fance , recueillis ou complétés un peu plus tard, il s’y rencontre des
détails piquants sur quelques personnages historiques, notamment
sur le prince de Conti et la petite Cour de Meudon. Nous ne doutons
1. Quelques personnes nous blâmeront peut-être de n’avoir pas supprimé
dans ce récit certains détails un peu vifs, mais nous n’avons pas pensé en
avoir le droit. Un éditeur ne peut, sans motifs graves, altérer ou modifier la
couleur d’un récit qui marque le caractère d’une époque ou d’un person­
nage, car c’est précisément dans ce caractère que l’histoire trouve les secrets
des événements qu’elle est appelée à juger.
(Note de l’Éditeur.)

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

pas que le lecteur ne regrette avec nous que Bachaumont n’ait prolongé
davantage cette causerie intime.
On s’apercevra bien que ces Mémoires n’étaient pas destinés à la
publicité, et n’ont pas même été relus par l’auteur. Ce sont des con­
fidences à un ami très-intime, ce qui nous dispense de chercher à disctiiper Bachaumont d’avoir rappelé les torts de conduite d’une per­
sonne qu’il devait respecter, si insoucieuse qu’elle se fût montrée
envers lui enfant. S’il en parle quelquefois avec légèreté, on verra, dans
d’autres passages cependant, que ce n’est pas sans émotion.
Sur une des premières feuilles du manuscrit est écrite la date du
1er juillet 1731. C’est évidemment celle du jour où Bachaumont a
commencé à écrire ces Mémoires. Né en 1700, mort en 1771, il était
donc alors au milieu de sa carrière.
Frédéric Lock.

PRÉAMBULE.

Un de mes amis me dit un jour : « Je sais à peu près tout ce qui
est arrivé depuis que je vous connais ; mais j’ignore presque tout
ce qui a précédé le jour de notre connaissance. Je ne m’intéresse pas
moins à l’un qu’à l’autre, ainsi je vous demande de m’en instruire.
— Le motif de votre curiosité, lui répondis-je, est trop obligeant à
mon égard pour ne m’y pas soumettre. Mais comment ma paresse et
la crainte d’abuser de votre patience me permettront-elles un récit
dont je craindrais la longueur et pour vous et pour moi? J’aime
mieux idonc vous promettre de vous l’écrire, si, par la suite, je me
trouve quelque loisir assez long pour cela; je pourrai même peutêtre vous écrire plus aisément des choses que mon extrême timidité
m’empêcherait de vous dire. » Il voulut bien se contenter de cette
excuse pour le moment et de ma promesse pour l’avenir ; il l’exigea
de moi, et, quelque temps après, m’étant trouvé à la campagne dans
un aimable loisir, l’envie de tenir ma parole et de satisfaire un ami
auquel je ne pouvais rien refuser me fit lui écrire ce qui suit :
tous

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

7

1
J’ai vécu longtemps sans savoir si je descendais d’une origine noble
ou roturière, et, de plus, sans m’en soucier. Si la vertu était toujours
compagne de la noblesse, je me reprocherais cette indifférence ; mais
tous les gens de condition ne vous ressemblent pas. Quoi qu’il en
soit, j’ai été tiré de mon ignorance sur ma naissance par un petit évé­
nement que je vous raconterai dans la suite de ce récit. En attendant,
je vous dirai que mon grand-père, à ce que j’ai ouï dire plusieurs fois,
était fils du plus pauvre gentilhomme qu’il y eût peut-être dans tout
le pays chartrain, et ceux de cette espèce abondent dans cette province.
Il demeurait dans un petit village dont j’ai oublié le nom ou que je
n’ai peut-être jamais bien su. Il habitait dans une sorte de chaumière
aux environs de laquelle était situé le peu de bien qu’il possédait, qu’il
cultivait apparemment de ses propres mains, et je vous assure qu’il
avait bientôt fait. Je n’ai jamais su le nom de la femme qu’il a épou­
sée, mais vous devez bien juger que, dans la situation que je viens de
vous décrire, il ne trouva pas un parti bien opulent. En récompense,
elle fut très-féconde et le fit bientôt père d’une si grande quantité
d’enfants que je n’en ai jamais bien su le nombre ; vous jugez quelle
espèce d’éducation ses facultés lui permirent de leur donner dans leur
premier âge ; aussi je crois qu’ils ne différèrent pas beaucoup de ce
qu’on appelle de simples paysans. Les postes les plus importants que
la médiocrité de leur fortune et de leur éducation présenta à leur am­
bition, quand ils furent venus à un certain âge, furent des places
dans les gendarmes ou dans les gardes du roi, nec plus ultra de la
pauvre noblesse qui se trouve sans bien et sans protection. J’ai cepen­
dant ouï dire à mon grand-père que quelques-uns y avaient été tués
au service en braves gens; un d’eux même parvint à être capitaine
de cavalerie et y périt, comme les autres, sans laisser de postérité.
Comme dans les nombreuses familles (même parmi les paysans un
peu aisés) on destine toujours quelque enfant à l’état ecclésiastique,
dans la flatteuse espérance d’en faire un curé de village chez lequel
le reste de la famille pourra trouver, un jour à venir, quelque res­
source pour sa subsistance, on obtint pour un d’eux, je ne sais par
quel canal, une place de boursier dans un collège de Paris. Celui-là
ne manquait pas de sens ; il étudia, se fit prêtre et parvint, je ne sais
comment, à être, auprès de l’archevêque de Paris, Pérélixe, un de

�8

*

LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

ces espèces de domestiques ecclésiastiques que les prélats ont toujours
autour d’eux et qui ne diffèrent guère des valets à livrée que par la
couleur de leur habit. Comme il avait de l’esprit, il fut élevé par la
suite à l’honneur d’être un des secrétaires de Monseigneur qui, après
bien des années de service, pour le récompenser à la manière ordi­
naire des grands seigneurs, c’est-à-dire sans qu’il leur en coûte rien,
lui fit tomber un canonicat de Saint-Germain l’Auxerrois qu’il alla
desservir. Il était violent, bien fait et de complexion amoureuse; il
trouva jolie la femme d’un aubergiste voisin; il lui plut; le mari le
trouva mauvais, le prit sur le fait, le tua d’un coup de couteau et
fut roué *.
1. Voici quel était le supplice de la roue. Le patient était étendu, les jambes
et les bras écartés, sur des poutres de bois disposées en croix de Saint-André,
de façon que les membres, dans leur milieu, portaient à faux dans le vide.
Ainsi fixé, le bourreau brisait, avec une barre de fer, les deux jambes, les
deux cuisses, les deux bras et les deux avant-bras. Un dernier coup fracassait
la poitrine. On détachait ensuite le patient; on lui rapprochait les bras et les
jambes, et on l’étendait sur une petite roue de carrosse élevée de terre au
moyen d’un bâton passé dans son moyeu. Le supplicié dont tous les membres
étaient rompus enroulait ainsi la roue dans sa circonférence, et restait
exposé jusqu’à sa mort qui n’arrivait pas aussitôt qu’on pourrait le penser.
Cartouche, après avoir été rompu, vécut encore sur la roue pendant vingtquatre heures.
C’est cet atrreuxsupplice que desjuges du parlement de Paris firent infliger
à un homme coupable de quoi ?... d’avoir tué dans un accès de colère bien
légitime celui qui lui ravissait sa femme. Si l’oncle de Bachaumont n’avait
fait que dépouiller l’aubergiste de son argent, comme un filou ordinaire,
le mari eût, peut-être, (nous disons peut-être!) été acquitté, mais le cha­
noine ne lui volait que sa femme, que les juges estimaient infiniment moins,
sans doute.
Cet horrible et stupide jugement nous en rappelle un autre que raconte
l’avocat Barbier dans son journal :
En 1731, un riche israélite hollandais nommé Du Lis, ayant eu la preuve
^qu’une actrice de l’Opéra, mademoiselle Pélissier, qu’il entretenait avec le
plus grand luxe, avait des rapports particuliers avec Francœur, musicien et
surintendant de la musique du Roi, résolut de se venger de son rival. Il
chargea de sa vengeance un homme attaché à son service, appelé La France,
lequel s’adjoignit à cet effet deux soldats aux gardes. Tous trois, munis de
bâtons cachés sous leurs manteaux, attendirent un soir Francœur à la sortie
de l’Opéra ; mais celui-ci quitta la salle avec deux amis qui l’accompagnèrent
jusqu’à sa demeure, et le complot ne fut pas exécuté. Francœur n’en eut même
connaissance que par le procès que nous allons raconter.
Un écrivain public, qui avait eu connaissance du projet de La France, en
fit part à M. Hérault, lieutenant de police. La France et ses deux acolytes

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

9

II

Ce grand-oncle, en quittant sa place de boursier, l’avait fait tomber
au cadet de tous scs frères, jeune enfant qui pétillait d’esprit et d’en­
vie de faire fortune. Celui-ci étudia avec beaucoup d’application et
devint, en peu de temps, le plus brillant écolier du college en grec
furent arrêtés et traduits au Châtelet. Les deux soldats réclamés par leurs
colonels restèrent en prison, et La France, après avoir été appliqué à la ques­
tion, fut condamné à être pendu. Il appela de cette sentence à la Grand’chambre; mais, ajoute Barbier, « MM. de la Tournelle, plus amateurs apparem­
ment de musique, ont trouvé la chose si grave, qu’ils ont condamné Dtf Lis et
La France à être rompus vifs, ce qui a été exécuté le 9 de ce mois (mai 1731),
en effigie pour Du Lis (il s’était sauvé en Hollande) et très-réellement pour
La France, qui pourtant, par grâce, a été étranglé. Il a joué de malheur et
souffert plus qu’un autre, parce que la corde du tourniquet a cassé. 11 a fallu
chercher une autre corde, qu’il était à moitié étranglé; mais ce hasard ne
vient point du fait des juges (sic). »
Si Francœur avait été frappé ou tué, qu’aurait-on fait de plus à La France?
Cette atrocité a un pendant dans le fait suivant qui avait eu lieu cinq ans
auparavant :
En 1726, Voltaire, qui avait déjà écrit la üenriade, Œdipe, etc., etc., qui
était par conséquent la plus grande illustration de la France à cette époque,
fut insulté grossièrement par un homme de la cour, le chevalier de Rohan ;
il répondit par la seule arme possible à qui n’était pas alors gentilhomme,
par des railleries piquantes. Le chevalier, irrité, fit bâtonner Voltaire par ses
gens, à la porte de l’hôtel de Sully où celui-ci avait dîné, et sans que le duc
de Sully s’en émût le moins du monde. Voltaire se plaignit vivement, on lui
rit au nez; il invoqua la justice, celle-ci ne bougea pas; il parla de se ven­
ger, on le mit à la Bastille où il resta six mois. « Ce pauvre Voltaire, dit
l’avocat Barbier, n’avait que faire de ce ressouvenir (sic). »
Quelqu’un qui ne s’est pas nommé, bien entendu, en rapprochant les deux
faits que nous venons de citer, écrivit les vers suivants qui circulèrent dans
Paris :
Admirez combien l’on estime
Le coup d’archet plus que la rime;
Que Voltaire soit assommé,
Thémis s’en tait, la cour s’en joue !
Que Francœur ne soit qu’alarmé,
Le seul complot mène à la roue.

Les mémoires privés du temps sont remplis de faits aussi monstrueux, et,
chose triste à dire! ils sont rapportés simplement, naïvement, comme des
faits naturels, tant le sens moral, les sentiments humains, les plus simples
notions du bien et du mal, du juste et de l’injuste, étaient atrophiés dans cet
ancien régime que la Révolution française a détruit. (Voie de l’Éditeur.)

�&lt;0

LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

et en latin. Ses études finies et ne sachant quel parti prendre pour
subsister, le peu de fortune de ses frères ne lui donnant pas beaucoup
de goût pour la profession des armes et ne s’en sentant point pour
l’état ecclésiastique, je ne sais par quel hasard l’idée lui vint de se
faire médecin. Quand il fut. question de se faire recevoir docteur en
médecine à la Faculté de Paris, qualité nécessaire pour pouvoir y
exercer cette profession, comme il faut pour cela de l’argent et qu’il
n’en avait point, il chercha à se marier afin que le bien que sa femme
lui apporterait en mariage lui servit à obtenir ce grade, nécessaire
pour en gagner. Comme il était de figure agréable, beau parleur et
fort insinuant, il trouva ce qu’il cherchait dans la fille d’un bon bour­
geois de Paris assez aisé, qui crut sa fille fort honorée de devenir la
femme d’un jeune docteur en médecine, sans bien, mais avec beau­
coup d’envie d’en gagner et beaucoup de talent pour cela. Elle était
fort belle; elle le fit père d’un fils et mourut. C’est ce fils qui fut mon
père, dont il me reste à vous parler avant d’en venir à moi, qui serai,
s’il vous plaît, le principal personnage de cette très-petite histoire
dans laquelle vous ne trouverez pas des faits ni des aventures bien
importantes ni bien relevées, mais, en récompense, beaucoup de
vérités et de sincérité, ce que l’on ne trouve pas toujours dans d autres
histoires d’une bien plus grande importance.

III
Ce fils donc, mon père, fut ce qu’on appelle un fils unique, un
enfant de Paris, c’est-à-dire un véritable enfant gâté, et je crains bien
d’avoir eu, en cela, quelque ressemblance avec lui. Son père le mit
au collège, d’où il ne rapporta que beaucoup d’aversion pour l’étude
et une très-violente inclination pour le jeu, qualités qu’il a toujours
conservées et cultivées avec soin, pendant toute sa vie, au préjudice
de sa fortune. C’était, à ce que j’ai ouï dire, car je ne l’ai jamais vu
(il mourut d’une hydropisie de poitrine, un an après ma naissance),
c’était, dis-je, un fort grand homme, fort bien fait, né pour avoir un
visage fort agréable, mais qui fut un peu gâté par la petite vérole qui
même lui rendit la vue très-faible, qualité que j’ai héritée de lui.
Pendant qu’il passait son temps à se rendre incapable de tout, a quoi
il réussit fort bien, son père ne songeait qu’à devenir riche, en quoi il
aurait assez réussi plus tôt, étant devenu un habile médecin, fort em­
ployé et fort à la mode, si son fils ne s’était pas employé à le Voler

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

il

pour jouer et faire la débauche avec plusieurs fripons de cousins ger­
mains, fort gueux et fort libertins, à qui le bon médecin avait donné
asile chez lui. Entre autres moyens dont mon père s’avisa pour volei
le sien, il en imagina un fort simple que voici : Il s’aperçut que le
bon homme rentrait fort souvent chez lui pendant le cours de la jour­
née et montait prestement à un cabinet dans lequel il ne faisait qu’en­
trer et sortir, après l’avoir fermé bien exactement. Son héritier l’ob­
serva un jour et vit, par le trou de la serrure, que son père ne faisait
autre chose que vider ses poches pleines d’écus qu’il venait de gagner
dans ses visites et les mettre brusquement sur une table, sans prendre
le temps de les compter, et sortir au plus vite pour courir à pied en
gagner d’autres. Les médecins de ce temps-là n’avaient pas tous des
carrosses et n’étaient pas encore des espèces de petits-maîtres habillés
de velours.
Enchanté de cette découverte, mon père fit faire une fausse clef et
entra dans le cabinet. Quel Pérou ! quelle terre de promission pour
un joueur ! Il jouissait paisiblement de sa nouvelle découverte et goû­
tait de plus en plus le plaisir de satisfaire ses goûts, lorsqu’il fut
troublé dans son bonheur par un de ces fripons de cousins dont je
viens de parler. Celui-là, ne sachant de quelle mine son cousin
tirait l’or qu’il lui voyait répandre, avec beaucoup d’envie, se méfia
de quelque chose, l’épia, le suivit sur la route du bienheureux cabinet
et le surprit y entrant avec sa fausse clef. 11 lui déclara qu’il allait le
dire à son père ; mais, par l’heureuse convention qu’ils firent en­
semble de partager, ils s’accordèrent et se gardèrent le secret en gens
d’honneur. Avant la liaison formée avec cet associé, mon père, crai­
gnant que le sien ne s’aperçût de ses excursions, se conduisait modes­
tement dans ses prises ; mais ce nouvel associé étant avide et altéré,
et n’étant pas aussi prudemment conduit, le maître du cabinet s’a­
perçut à la fin qu’il avait beau revenir souvent mettre de l’argent sur
sa table, le tas n’en grossissait pas, à ses yeux, à proportion. N’ayant
que peu de domestiques et affidés, voyant d’ailleurs son fils plus paré
qu’il ne convenait au fils d’un médecin, sachant bien que la dépense
qu’il faisait ne venait pas de ce qu’il lui donnait, car il savait à mer­
veille qu’il ne lui donnait rien, il l’observa et surprit ces deux cor­
saires piratant dans le cabinet. Ils furent grondés.comme vous pouvez
juger que peut le faire un père qui s’aperçoit que son vaurien de fils
lui vole, pour perdre au jeu, un argent qu’il a bien de la peine à
gagner. Enfin, les serrures furent changées, le fils misa Saint-Lazare,

�12

LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

le cousin envoyé au Canada. Mais ce qui est singulier et matière à
bien des réflexions, c’est que ce jeune homme, dont les commence­
ments ne promettaient pas beaucoup, comme vous voyez, du côté de
la probité, changea tout d’un coup et devint honnête homme, comme
si le changement de climat en eût apporté à son naturel. Arrivé au
Canada, il passa par tous les grades militaires, se distingua beaucoup
à la guerre contre les sauvages, mérita d’être avancé et a fini par être
chevalier de Saint-Louis et lieutenant du roi de Québec, capitale de ce
nouveau royaume. Il était d’une jolie figure et fort vif; il plut à une
jeune demoiselle, belle et bien faite, fille d’un gentilhomme d’une
fort bonne noblesse de Normandie, qui avait passé en Canada plu­
sieurs années auparavant et y avait amassé du bien. Le jeune Fran­
çais enleva la demoiselle que ses parents ne lui voulaient pas donner
à cause de son peu de fortune, et, par là, se mit en risque d’être
pendu, ce qui n’arriva cependant pas. Les premiers moments de
colère des parents étant passés et la fille s’étant trouvée grosse, ils
aimèrent mieux la donner à un jeune homme qui promettait que de
la garder déshonorée. De ce mariage sont venus plusieurs enfants
dont quelques-uns sont dans les troupes et dans la marine du Canada
et que je ne connais point.

IV
Pendant que le Canadien devenait honnête homme, mon père, sorti
de Saint-Lazare, devenait gros joueur, ce qui le mit dans le monde.
A tout prendre, suivant ce que j’en ai ouï dire, ce n’était pas ce qu’on
appelle un homme d’esprit, mais c’était un très-bon homme, fort
doux, généreux, beau joueur, d’une humeur agréable, porté à la
■ joie, ayant une très-jolie voix et chantant bien, aimant beaucoup la
société, la bonne chère, le vin et les femmes, passant tout le temps
qu’il ne trouvait pas d’assez gros joueurs à la comédie, à l’Opéra et au
cabaret, où les honnêtes gens allaient dans ce temps-là. Les soupers
qu’on y faisait étaient, je crois, aussi amusants, pour le moins, que
ceux que l’on trouve aujourd’hui dans ce qu’on appelle communément
de bonnes maisons, où l’on ne voit très-souvent que de sots maris,
grossiers et ennuyeux, de sottes pécores de femmes, caillettes ou pré­
cieuses, où l’on ne parle que de babioles ou de quadrilles et où l’on
perd son temps sans joie et sans esprit. A ces soupers de cabaret se
trouvaient souvent des joueurs et des fripons; mais souvent il s’y joi­

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

13

gnait d’honnêtes libertins et de ce qu’on appelait dans ce temps-là
d’agréables débauchés, qui avaient de l’esprit et de la gaieté, que le
bon vin et la liberté de la table ne diminuaient pas. Au sortir du
spectacle où l’on s’était trouvé, on admettait à ces parties des comé­
diens, des chanteurs, des musiciens et autres gens d’art auxquels on
connaissait de l’esprit ; et, dans ce temps-là, il y en avait de cette
espèce, parce qu’ils menaient cette vie avec d’honnêtes gens, ce qui
les formait au ton de la bonne compagnie, au lieu qu’aujourd’hui ils
ne vivent la plupart qu’entre eux et quelques misérables poëtes qui
les gâtent à force de les louer sur leurs talents médiocres, et cela pour
les engager à jouer leurs misérables pièces, ce qui fait que la plupart
sont fort sots et de fort mauvaise compagnie.
A ces soupers se faisaient encore ces jolis couplets de chansons et
ces jolis vers, enfants de la joie et de la liberté, que la gaieté, leur
compagne, l’amour et le vin produisaient. Tout y était élégant, badin,
simple et naïf; les personnes qui les produisaient n’étaient point
poëtes de profession, prétendus beaux esprits, métier qui entraîne
souvent avec lui le ton pédant et la triste exactitude, y croyant mettre
l’ordre et la pureté ; malheureux puristes pour eux-mêmes, qui ne
trouvent rien de bien parce que, faute d’esprit, ils appellent bien ce
qui ne l’est pas; ennuyeux à la mort pour les autres, parce que
l’esprit, pour être réjoui et désennuyé, veut être relâché et non pas
toujours tendu, si l’on peut ainsi dire. Pardon de mon écart, mais
je n’ai pu refuser ce soulagement à mon esprit souvent fatigué, et
qui l’est peut-être en ce moment, par cette triste et maigre exac­
titude. C’est le moins que je puisse faire pour l’ennui qu’elle m’a
souvent causé, et je vous assure que nous ne sommes pas quittes.

V
Je reviens à mon sujet, c’est-à-dire à l’agréable vie que mon père
menait pendant ses premières années, et je vous avoue que j’y reviens
avec complaisance. Cet heureux temps n’était peut-être pas si fécond
en grands hommes que le temps qui l’avait précédé et qui avait pro­
duit les Corneille, les Lafontaine, les Molière et tant d’autres. Mais
il en voyait fleurir qui, moins illustres dans le grand et dans le
sublime, étaient peut-être aussi agréables dans le genre aisé et volup­
tueux. Tels étaient les Joly, les Lafond, les Regnard et les Vergier,
auteurs de ces jolies chansons et de ces heureuses parodies qui ne

�14

LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

mourront jamais. C’était avec ces aimables hommes que mon père
passait sa vie, et hors quelques lessives au jeu qui l’affligeaient quel­
quefois, ses amusements valaient bien les nôtres. 11 ne mettait peutêtre pas dans cette société autant d'esprit que les autres, mais il y
mettait beaucoup de douceur et de gaîté, et, de plus, payait le souper.
Ce fut peut-être pour le consoler de quelque revers de fortune que
fut faite dans le temps cette jolie chanson, simple et naïve, qui m’a
toujours beaucoup plu, et que je veux vous dire pour que votre goût
assure le mien ; la voici :

Si tu veux, sans suite et sans bruit,
Noyer tous tes chagrins et boire à ta maîtresse,
Viens avec moi. Je connais un réduit
Inaccessible à la tristesse ;
Là, ncus serons servis
De la main d’une hôtesse
Plus belle que l’astre qui luit,
Et, mêlant au bon vin quelque peu de tendresse,
Contents du jour, nous attendrons la nuit.
Cet aimable réduit désigné dans la chanson était, dans ce temps-là,
le fameux cabaret de la Cornemuse, dont le maître s’appelait Chevet,
bon homme et fort poli, à qui ses hôtes faisaient quelquefois l’hon­
neur de l’admettre à leur table, ainsi que l’hôtesse, sa femme, belle
comme le jour et sage, à ce que j’ai ouï dire.
Hélas ! dans mes premières années, je voulus, par curiosité, voir
les lieux habités autrefois par de si aimables convives. Je n’y menai
pas si bonne compagnie, elle est trop difficile à rencontrer. Je ne
trouvai plus à la Cornemuse qu’un vieil hôte presque hébété et de
médiocre vin. Cherchant à égayer et à consoler mon imagination
attristée, je crus, en buvant beaucoup à la santé de ces illustres
morts, toucher leurs âmes de quelque reconnaissance et évoquer leurs
mânes bienfaisants, mais, hélas ! je ne fis que m’enivrer, et ils ne
parurent point.

VI
Je reviens à mon père. Tandis qu’il ne songeait qu’à se réjouir, le
sien pensait à tirer un parti honorable de ce que son habileté et sa
réputation lui faisaient gagner sur le pavé de Paris. Il acheta une
charge de médecin ordinaire du roi et vint faire son quartier à la

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

15

cour. Il y plut beaucoup par son esprit agréable et insinuant; il
s’attira la bienveillance de toutes les vieilles coquettes de ce pays-là,
en leur disant des douceurs emmiellées qu’elles ne méritaient plus,
et il s’acquit la protection de tous les courtisans en leur donnant des
louanges outrées qu’ils n’avaient jamais méritées. En s’avançant, il
voulut songer à faire quelque chose de son fils et, pour cela, lui
acheter une charge. Son ambition, comme celle de plusieurs de ses
confrères qui ont trouvé des fils plus dociles, était de le faire conseiller
au parlement. Mais il avait à surmonter, pour cela, l’incapacité de
mon père pour un emploi de cette nature qu’il faut faire avec distinc­
tion ou être méprisé, et surtout l’habitude que son fils avait prise de
mener une vie oisive et uniquement occupée de jeu et déplaisirs. Les
exhortations du père furent souvent réitérées et toujours infructueuses,
jusqu’à un jour où il trouva des circonstances plus favorables pour
être écouté. Mon père avait beaucoup perdu sur parole et, se trou­
vant sans ressources, mon grand-père lui promit de payer ses dettes et
de lui donner de quoi en faire de nouvelles s’il voulait prendre une
charge. A ces flatteuses conditions le fils promit d’obéir. On ne devi­
nerait jamais sur quelle charge il jeta les yeux, ni les motifs qui la lui
firent accepter et les raisons qu’il eut de la prendre. Parmi ces joueurs
libertins avec lesquels il se rendait incapable d’en bien exercer
aucune, il s’en trouvait un que son père, bon bourgeois de Paris,
voulait, faute de mieux, revêtir d’une charge d’auditeur des comptes.
Le fils devait beaucoup à mon père : dettes de jeu, bien entendu, car il
n’en connut jamais d’autres et activement et passivement, hors celles
des usuriers; mais comme elles étaient contractées scrupuleusement
pour jouer et non pour autre chose, je les comprends dans la même
case. L’auditeur imagina de s’acquitter avec mon père en lui pro­
posant de prendre sa charge en payement et de jouer le surplus du
montant de la dette sur une carte. Cette proposition ne fut reçue
d’abord que comme une plaisanterie, mais la dernière circonstance
du marché, si fort dans le goût de celui à qui on la proposait, lui fit
faire plus d’attention à la chose. Mon père s’informa légèrement du
prix de la charge, les gros joueurs ne sont pas vétilleux, mais une
chose sur laquelle il fit les plus exactes perquisitions fut sur scs fonc­
tions. Le propriétaire l’assura avec serment qu’il n’y en avait aucune.
Cette assurance détermina mon père, et il fit vatout. 11 gagna, et,
par un coup de la fortune que j’ai toujours regardé comme fort
peu heureux pour lui et pour moi, j’eus le chétif honneur ou, si

�16

LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

vous l’aimez mieux, le malheur peu considérable d’être fils d’un
auditeur.
VII

Plus aise d’avoir gagné un beau vatout que d’être officier de la cour
des comptes, mon père fut tout courant trouver le sien pour lui faire
part de la résolution où il était enfin de lui obéir. Le bonhomme fut
charmé du changement de son fils et crut que le ciel l’avait accordé
à ses prières. On lui cacha les circonstances du marché, on lui dit le
prix de la charge moins considérable qu’il n’était, et vous allez voir
pourquoi. Quoique la charge fût à mon père, puisqu’il l’avait gagnée,
on fit payer au bonhomme le prix que l’on imagina, et, de conven­
tion secrète, entre les illustres contractants, la somme fut employée à
jouer, à se divertir et à payer certaines dettes usuraires que l’on n’osa
pas déclarer au papa. On crut faire tour d’homme habile en le trom­
pant, sans songer que c’était se tromper soi-même ; on se crut géné­
reux et économe d’avoir déclaré le prix de l’acquisition moindre qu’il
n’était ; sa modicité le fit goûter à un homme d’une humeur un peu
ménagère et qui connaissait mieux les différentes natures des fièvres
que les différents grades de la magistrature. D’ailleurs, ses amis, qu’il
consulta, lui dirent que si son fils s’appliquait et prenait goût au
métier, il pourrait devenir Maître, place assez honorable dans ce
temps-là. Mais il n’en arriva pas ainsi, comme vous allez voir. Mon
père fut reçu à la chambre, et j’ai toujours ouï dire qu’il n’eut pas à
se reprocher, dans le cours de sa vie, d’y être retourné, ce dont il
s’applaudissait beaucoup, moins cependant que de la façon singu­
lière dont il y était parvenu ainsi que de l’ingénieuse fourberie qu’il
avait imaginée à cette occasion pour tromper son père et lui tirer de
l’argent. Cette heureuse manœuvre le consola, disait-il, d’avoir
endossé une robe noire le jour qu’il fut reçu et qui fut le seul. Il ne
pouvait se lasser de raconter à ses amis ce principal événement de sa
vie avec les rires les plus immodérés; mais je craindrais de vous en
causer de moins étendus si j’étendais davantage ce récit.
VIII

Tandis que mon père ne remplissait aucune fonction de sa place,
la fortune en présenta une plus honorable à mon grand-père, comme
si elle eût voulu le consoler de la modicité de celle de son fils et qje

�LA JEUNESSE DE BACIIAUMONT.

17

procurer une origine un peu plus élevée. La place de premier méde­
cin de monseigneur le Dauphin, fils unique de Louis XIV , vint à
vaquer. Comme cette place était d’un revenu considérable et que
d’ailleurs elle présentait l’expectative de celle de premier médecin du
roi, quoique cette expectative parût fort éloignée, l’ambition insatiable
et inséparable de l’esprit humain en rapprochait les idées flatteuses à
l’imagination des concurrents. Aussi, vous pouvez imaginer avec
quelle vivacité elle fut briguée par tous les médecins de la cour et de
la ville en quelque réputation. Les amis que mon père s’y était faits
de la manière que je l’ai dit, et aussi son mérite, firent tomber le choix
de la cour sur lui, à la grande jalousie de ses confrères, dont l’un
d eux en avait déjà donné des témoignages, dans une lettre écrite à un
de ses amis et imprimée depuis. Je veux parler du célèbre Guy Patin,
dont l’esprit brûlé, caustique et satirique au dernier point, explique
le portrait peu avantageux qu’il fait de mon grand-père. Voici comme
il en parle dans cette lettre, au sujet de la place de premier médecin
du roi, vacante dans ce temps-là, à laquelle l’habileté de mon grandpère lui donnait déjà l’assurance de prétendre.
« Celui qui la voudrait bien avoir est un certain Guillaume B....,
âgé de cinquante-quatre ans, normand, savant, doucet, fin, rusé, et
qui n'a qu un fils qui le fait enrager. C’est un tartufe parfait, à qui
tout est bon, pourvu qu’il gagne ; mélancolique, brûlé, qui ne parle
que de vierge Marie et de conscience, et qui, par toutes voies , ne
cherche que de la pratique et de l’argent. » Mon père disait assez
plaisamment, au sujet de cette lettre, qu’il y avait une faute d’impres­
sion bien considérable et qu’il fallait lire : qui n’a qu’un fils qu'il
fait enrager, et non pas qui le fait enrager. Comme l’un et l’autre
étaient aussi vrais, je crois qu’on peut adopter l’une et l’autre version.
IX
Mon père vint à la cour. On y tenait appartement, on y jouait fort
et les gros joueurs y étaient bien venus. Mon père y fut admis, et une
des premières fois qu’il y joua, il eut la témérité de faire un si gros
vatout à M. de Vendôme que celui-ci, piqué, se leva, dit qu’il ne
jouait pas si gros jeu et quitta la table. On parla de cette aventure, et
mon grand-père étant le lendemain à la toilette de la reine, entendit
qu’elle en parlait; il saisit le moment et pria celle-ci de trouver bon
qu’il eût l’honneur de lui présenter son fils, et quelle voulût bien lui
Tome III. — 9' Livraison.

2

�48

LA JEUNESSE DE BACIIAUMONT.

faire le plaisir de le réprimander, que cela seul pourrait le corriger,
ajoutant que ce serait une action digne d’elle, puisque la conduite de
son fils le faisait mourir de chagrin. La reine, qui aimait à faire de
bonnes actions et à rendre service, le lui promit. Mon père fut pré­
senté et grondé par cette bonne princesse. Elle lui dit qu’il devait
mourir de honte de donner de pareils chagrins à un si bon père ; le
mien, peu accoutumé à être grondé et surtout par des personnes
d’aussi haut rang, se retira fort confus et ne parut plus à la cour. Use
contenta de jouir en ville de la réputation de gros joueur qui fut fort
augmentée par ce qui lui était arrivé à la cour, et de satisfaire sa pas­
sion à Paris où il trouvait d’autres joueurs de sa condition.
Cette petite aventure m’en rappelle une autre qui lui ressem­
ble en quelques circonstances et qui arriva à peu près dans le même
temps; elle se passa au jeu , entre M. le prince de Conti et Baron.
Ce comédien, à qui ses talents, sa figure et ses bonnes fortunes four­
nissaient de quoi jouer, faisait l’insolent et l’important. Il jouait
fort, et, comme le jeu égalise en' quelque sorte toutes les con­
ditions pendant qu’il dure4 il prenait avec tous des airs familiers.
Quand le cornet lui vint à son tour, il dit, en remuant les dés, d’un
air fort cavalier : «Masse au prince de Conti.« Le prince répondit :
«Tope à Britannicus. « Ce qui fait le plaisant du mot, c’est que Baron
venait de représenter ce rôle à la cour, et, qu’ayant pris avec le prince
des airs d’héritier de l’empire, celui-ci lui répondit comme au fils de
l’empereur. Ainsi les rangs devinrent égaux , les manières conve­
nables, et l’étendue du ridicule de Baron fut mise dans tout son jour.
On ne finirait pas si l’on voulait rapporter tous les bons mots de
cet aimable prince. Je ne puis cependant m’empêcher, pendant que
je vous parle de lui, de vous en rapporter un que vous savez peutêtre déjà, et qui m’a paru fort joli. Le roi voulant donner un bal à la
jeune princesse de Savoie, destinée à être la femme de M. le duc de
Bourgogne, déclara que les fenimçs de la cour y seraient seules
admises avec des billets, et que celles de Paris n’y seraient pas
reçues, parce qu’il ne voulait à ce bal, disait-on, que d’honnêtes
femmes. « Sur ce pied-là, dit M. le prince de Conti, il pourra donner
son bal sur un guéridon. »

X
Mon père resta à Paris, à n’entendre dans ses comptes que ceux de
la bassette et du lansquenet. Mon grand-père alla demeurer à la

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

19

cour, et, à quelque temps de là, suivit Monseigneur dans scs cam­
pagnes. Ce fut, je crois, pendant une de ces marches forcées, si
célèbres dans ce temps-là, qu il lui arriva la petite aventure que je
vais vous raconter, toute petite quelle est. Mais qu’ai-je autre chose
à vous présenter et à quoi d’important vous attendez-vous dans le
récit de l’histoire d’un particulier aussi peu considérable et aussi '■
isolé que je le suis? Les petits riens deviennent intéressants aux gens
d’esprit et de cœur sensible et délicat quand ils viennent de la part
de ceux qu’ils aiment et de qui rien ne leur est indifférent. J’aime à
agir sur ce pied-là avec vous parce qu’il me flatte. Par humanité,
ne me détrompez pas et écoutez avec indulgence les petits événe­
ments que je vais continuer à vous raconter.
J’arrive à cette petite aventure. Mon grand-père avait un neveu
enseigne aux gardes, M. de l’Estang, jeune homme d’une fort jolie
figure, ayant du monde, de la politesse et aimant la bonne compa­
gnie. Dans une de ces marches de l’armée dont je viens de parler, ce
neveu, mourant de soif et de fatigue, aperçut le carrosse de son oncle
à quelques pas de la compagnie avec laquelle il marchait. Il y court,
dans l’espérance d’y trouver quelque rafraîchissement dans les can­
tines. Quelle joie il a, en mettant la tête à la portière, de voir le fond
de son carrosse plein de gros carafons : « Ah! mon oncle, s’écrie le
jeune homme, sauvez-moi la vie ! faites-moi donner quelques-unes
des bouteilles que je vois là? — Très-volontiers, mon cher neveu,
lui répond son oncle d’un ton humain et compatissant; c’est de trèsbonne eau que je viens de faire prendre à l’endroit où nous avons
couché. » A ce mot d’eau, le jeune homme, qui espérait de bon vin
de Bourgogne, bien velouté, pensa tomber en faiblesse, la voix lui
manqua et il laissa passer le carrosse de son oncle, forcé de marcher
pour ne pas embarrasser le chemin. Pour, se venger, mon cousin, à
la couchée prochaine, lui emprunta de l’argent et un très-bon cheval
qu’il ne lui rendit point. Je l’ai ouï conter, depuis, plusieurs fois, ce
petit événement, avec beaucoup de naïveté et de gentillesse. Il est
mort depuis vieux, goutteux et sans bien, ayant fait du sien, qui
était assez honnête, à peu près le même usage que mon père. Il était
parvenu à être lieutenant de grenadiers dans son régiment et cheva­
lier de Saint-Louis. Il quitta le service pour vendre sa charge, afin
de payer une partie de ses créanciers.

�20

LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

XI

Je viens à un événement un peu plus considérable, surtout pour
moi, puisqu’il en amena un autre qui me fut de la plus grande
importance, comme vous le verrez par la suite. Mais comme il a rap­
port à des personnes avec qui j’ai passé les premières années de
ma vie, et dont les caractères ont peut-être influé sur le mien, il
est à propos de prendre les choses d’un peu loin pour vous les faire
connaître, afin que vous m’en connaissiez mieux. C’est le seul but
de ce griffonnage.
Les campagnes de Monseigneur étant finies, mon grand-père, de
retour à la cour, se trouva dans un grand loisir qui lui donna le
temps de réfléchir qu’il avait laissé cinquante mille écus chez son
notaire sans en tirer aucun parti (ce que ledit notaire n’avait pas
négligé de faire à son avantage personnel, ainsi que ces messieurs en
usent ordinairement). 11 imagina de l’employer utilement dans l’ac­
quisition de quelque bonne terre. Les personnes auxquelles il
s’adressa pour aider son incapacité dans ces sortes d’affaires ont eu
trop de part au cours de ma vie pour que je ne vous en entretienne
pas, et d’ailleurs elles le méritent assez à bien des égards.
Parmi les nombreuses connaissances que mon grand-père avait
faites à la cour, il s’était lié d’amitié avec un vieux gentilhomme, atta­
ché de tout temps aux princes de la maison de Condé, et spécialement,
en ce temps-là, à la duchesse de Longueville, sœur du grand Condé,
si célèbre pendant la minorité de Louis XIV, si célébrée par le car­
dinal de Retz et par tous les écrivains de ce temps-là, adorée de tous
les hommes et jalousée de toutes les femmes de la cour; princesse en
qui la beauté, l’esprit, les grâces et les agréments se disputaient éga­
lement, sans qu’on sût laquelle de ses qualités l’emportait en elle. Ce
gentilhomme lui servait d’écuyer, et sa femme faisait auprès d’elle
les fonctions de dame d’honneur. Madame de Longueville avait le
droit d’en avoir une, étant princesse du sang. On sait assez que la
maison de Longueville avait en France les honneurs des princes du
sang, honneur qu’elle avait mérité par les grands services que rendit
à Charles VII le brave Dunois, dont elle tirait son origine, et qui
lui attira ces titres. Quoiqu’il ne fût que bâtard d’un duc d’OrKhns, il mérita l’honneur de succéder à la couronne qu’il avait
empêchée de passer aux Anglais (au cas que Je sang Bourbon vînt à

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

21

manquer), prérogative que nous avons vue accordée de nos jours aux
ibâtards de Louis XIV, qui ne l’ont pas à si juste titre.
XII

Je parlerai plus au long de ce vieux gentilhomme et de sa femme
dans la suite de ce récit. A présent, il me suffit de vous dire qu’ils
avaient acheté, de leurs épargnes et des libéralités des princes de
Condé, une assez jolie terre dans le Vexin. Mon grand-père qui les
connaissait, comme je viens de vous le dire, les pria de lui en cher­
cher une dans leur canton, tant à cause de leur voisinage que de la
proximité de Paris et de la cour. Ils lui trouvèrent celle qu’il lui
fallait, et il l’acheta sans la voir et sans y aller que longtemps
après. Cette terre avait appartenu à MM. Rochard de Champigny, et elle fut vendue par leurs créanciers. L’habitation en est
extrêmement jolie et la situation fort agréable. Figurez-vous un joli
petit château, bâti par M. de Villeroy, en belles pierres de taille,
couvert d’ardoise, et qui, tout en n’ayant que cinq croisées de
face et deux d épaisseur, ne laisse pas de plaire par sa jolie propor­
tion et son élégante construction. Ce château est entouré d’une ter­
rasse flanquée aux angles de quatre petits pavillons couverts aussi en
ardoise, qui contiennent de jolies chambres, et dans l’un desquels
est une jolie chapelle très dorée, avec un plafond peint par une assez
bonne main. Cette première terrasse est environnée d’un fossé revêtu,
dont les murs sont à hauteur d’appui, couverts de banquettes de
pierre de taille. Les fossés sont d’une largeur proportionnée à leur
profondeur, et forment une agréable promenade autour du château.
On y trouve toujours de l’ombre à mesure que le soleil tourne ; ils
sont ornés d’ifs taillés en pyramides; les murs sont tapissés d’un
beau treillage peint en vert et garnis d’arbres fruitiers en palissades;
ces fossés sont entourés d’une seconde terrasse, de laquelle on jouit
de points de vue différents et tous très-agréables. D’un côté on voit la
maison, dont l’aspect est tout riant ; en se retournant on voit la cour,
qui est magnifique par son étendue et par deux grands quinconces
de beaux tilleuls qui la terminent. A droite et à gauche, les bâtiments
de la basse-cour, qui contiennent les écuries, remises, logements de
jardiniers et autres, ne présentent rien que d’agréable aux yeux,
étant tous d’une symétrie régulière et bien proportionnée. A droite
et à gauche de la maison, la vue passe par-dessus deux grands ter-

�22

LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

très de gazon copiés sur ceux du bassin de Latone, à Versailles, et elle
y est arrêtée agréablement par deux espaces de même grandeur, dont
l’un, qui est à droite en arrivant au château, contient un grand pota­
ger planté régulièrement ; les allées en sont bordées d’arbres nains
en palissades et renferment des carrés de légumes qui, par leur régu­
larité et leur variété, ne déplaisent point aux yeux. Les murs en sont
garnis de treillages verts et d’arbres fruitiers comme ceux des fossés
du château. Le côté gauche était plus élégant, puisqu’il renfermait à
un bout un beau bosquet formé par des charmilles et des ormes, et à
l’autre bout un beau cloître de tilleuls. Cet endroit, un des plus
agréables de la maison, a été négligé et presque détruit par celui qui
en est aujourd’hui propriétaire, plus curieux de lois et d’arrêts que
de beaux jardins ‘. Derrière le château on trouve un grand parterre
de gazon bordé à droite et à gauche par deux grands quinconces de
tilleuls pareils à ceux de la cour dont j’ai parlé. Après avoir traversé
ce parterre, on entre par une patte d’oie dans une jolie futaie qui
renferme plusieurs belles allées en étoiles, et entre autres un bosquet
d’un si bon goût qu’il mérite que je vous en fasse la description. Une
allée de la futaie vous conduit à une grande salle, de forme presque
carrée, environnée de treillages peints en vert et palissadés d’ifs qui
forment des enfoncements de différentes proportions, renfermant des
bancs de menuiserie avec des dossiers peints en vert. A un des bouts
de cette salle on trouve un escalier de gazon qui monte à une autre
salle octogone formée aussi par des treillages. Dans un des côtés de
cette salle octogone qui fait face à celui par lequel on entre, on voit
la façade d’un petit berceau en tonnelle avec un campanile qui en
termine le dôme. Cette façade représente parfaitement bien un petit
temple antique dont le frontispice est décoré de colonnes, de pilastres
et d’un grand fronton dans lequel on a mis, depuis, une inscription
dont je parlerai dans la suite. On entre sous ce berceau par une
grande arcade cintrée qui fait la porte de ce petit temple, et l’on
trouve au fond un grand banc dans un enfoncement. C’est là que
l’on peut goûter la fraîcheur la plus agréable pendant la plus grande
ardeur du soleil (ce bosquet étant environné d’arbres extrêmement
hauts et touffus), et qu’on peut être réjoui par le chant continuel des
oiseaux qui paraissent se plaire dans ce joli réduit. Sa situation char­
mante, les différents usages auxquels on peut l’employer, et les dif1. M. Gilbert de Vovsin, avocat général au parlement de Paris (B.).

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

23

férentes occupations qui m’y ont retenu autrefois avec beaucoup de
plaisir, m’avaient engagé à y faire mettre l’inscription dont j’ai
parlé ; elle ne contenait que ces trois mots : Otio, musis, et amoribus.
Les agréables moments que j’ai passés dans cette jolie demeure, dans
un âge où tout est riant, et dont je vous entretiendrai par la suite,
m’en ont laissé un souvenir toujours agréable qui m’a porté insensi­
blement à vous en faire une description peut-être un peu trop détail­
lée, et que vous me pardonnerez en faveur des motifs. Il me semblait,
en vous parlant, me promener encore dans ce joli bois où mon ima­
gination, jeune et galante en ce temps-là, ne croyait voir toujours
que des fleurs et des hamadryades favorables, et dans lequel cepen­
dant je n’ai pas toujours trouvé de si aimables compagnes, comme
vous le verrez dans la suite de mon récit.
Ne croyez pas que cette habitation fût aussi ornée que je vous
la dépeins quand mon grand-père l’acheta. Une terre qui a été long­
temps en décret n’est pas aussi bien tenue ; mais il y dépensa beau­
coup depuis. Par des circonstances dont je vous instruirai, je n’y
dépensai pas moins par la suite, et j’ose dire que de certaines élé­
gances qu’on y a vues depuis venaient de moi.
XIII
Quand mon grand-père eut fait cette acquisition, mon père y allait
souvent s’amuser avec ses amis. Il fut voir les voisins; il en trouva
peu d’aimables, ce qui ne lui arriva cependant pas dans la maison du
gentilhomme qui avait procuré à son père cette aimable acquisition.
Cette maison était composée de plusieurs personnes dont il est impor­
tant que je vous fasse le portrait. Premièrement du maître1, qui sera,
je vous l’avoue, un de mes personnages favoris, et auquel je revien­
drai souvent par goût et par reconnaissance. C’était, pour la figure, la
vraie image du héros de Cervantes ; même taille, même maigreur,
même sécheresse, hors le visage et la physionomie, qu’il avait extrê­
mement agréables, même dans l’âge où je l’ai vu, qui était son
extrême vieillesse. Pour l’âme, c’était la droiture, la candeur, la
simplicité, la naïveté du premier âge; enfin, ce qu’on aurait pu appe­
ler un preux et loyal chevalier, un homme de l’ancienne roche; des
mœurs antiques pour la probité et la vérité, et toute la politesse et la
1. M. de Billv.

�24

LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

galanterie de l’ancienne cour, où cet esprit avait régné de son temps
et où il avait passé sa vie, temps bien différent de celui qui l’a suivi,
où l’on ne voit dans la plupart des femmes que du frivole, de la co­
quetterie, peut-être plus, et dans les hommes qu’un vil intérêt sans
valeur et sans la noble ambition de paraître par des qualités esti­
mables et propres aux grands emplois.
La femme de cet aimable et respectable vieillard enchérissait
encore sur lui de politesse et d’agréments dans le maintien et dans
la conversation, mais elle en différait beaucoup dans l’intérieur et s’é­
tait si fort accoutumée, à la cour, aux airs gracieux, insinuants et ca­
ressants à l’extérieur, que je crois que la sincérité du dedans en avait
beaucoup souflert. Ce n’était pas absolument fausseté et dupli­
cité mais il n’était pas impossible de démêler, à travers les dis­
cours dorés et emmiellés, que la bouche n’était pas toujours un
interprète sincère des sentiments du cœur. Sans être belle, elle avait
eu de l’agrément, de fort beaux yeux, un teint de brune claire, de
beaux bras et encore de plus belles mains. Je ne l’ai vue que fort
vieille et presque aveugle, mais fort sensible encore aux louanges
qu’on ne négligeait pas, pour lui faire plaisir, de donner à ses maius,
qu’elle tenait toujours gantées avec beaucoup de complaisance pour
les conserver. Leur famille était composée de trois tilles et d'un fils.
Ce fils était page du roi et se distingua, comme je le dirai en son
lieu. L’aînée des filles avait été élevée à Port-Royal, le berceau du
jansénisme ; elle y avait reçu une excellente éducation à laquelle elle
avait apporté d’excellentes dispositions du côté de l’esprit. Elle y
apprit, entre autres choses, le latin qu’elle entendait parfaitement
bien; elle était petite, le visage assez agréable, quoique fort brun, les
mains et, à peu de chose près, l’esprit et le caractère de sa mère. Se
voyant fille de condition dans une famille nombreuse et peu riche, au
risque de rester fille ou de faire un mariage peu agréable, comme il
^arrive à bien des pauvres demoiselles, elle aima mieux se faire reli­
gieuse à Maubuisson, près Pontoise, abbaye royale et janséniste dans
ce temps-là, où, depuis, elle gouverna l’abbesse, bonne princesse
allemande, tante de feu Madame.
La cadette de ses sœurs ne suivit pas son exemple; elle aima
mieux, après avoir séché d’ennui, vieille fille, épouser un malotru
de parent qu’elle avait, sans bien, et qui n’avait aucun mérite que
celui de porter le même nom que sa mère (Bridieu Ducla), nom
qu’un homme de sa famille avait autrement distingué autrefois en

�LA JEUNESSE DE BACHAUMONT.

25

défendant bravement et avec habileté, pendant longtemps, une trèsmauvaise place et dépourvue de toutes munitions 1 ; ce fut dans le
temps des guerres civiles. J’ai ouï-dire depuis, dans sa famille, que
la cour lui aurait envoyé le bâton de maréchal de France ou le cor­
don bleu, s’il ne fût pas mort en défendant sa place, honneur que 1 on
accordait assez volontiers, dans ces temps critiques, à ceux qui
demeuraient fidèles dans le parti du roi, conduite assez peu imitée
où, pour se faire acheter par la cour, presque toute la noblesse pre­
nait le parti des révoltés. Beaucoup ont été la dupe de ce calcul et ont
bien mérité cette punition.
1. Guise, en 1650, contre les Espagnols.
(La suite à la prochaine livraison.)

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                  <text>A collection of digitised nineteenth-century pamphlets from Conway Hall Library &amp;amp; Archives. This includes the Conway Tracts, Moncure Conway's personal pamphlet library; the Morris Tracts, donated to the library by Miss Morris in 1904; the National Secular Society's pamphlet library and others. The Conway Tracts were bound with additional ephemera, such as lecture programmes and handwritten notes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Please note that these digitised pamphlets have been edited to maximise the accuracy of the OCR, ensuring they are text searchable. If you would like to view un-edited, full-colour versions of any of our pamphlets, please email librarian@conwayhall.org.uk.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;span&gt;&lt;img src="http://www.heritagefund.org.uk/sites/default/files/media/attachments/TNLHLF_Colour_Logo_English_RGB_0_0.jpg" width="238" height="91" alt="TNLHLF_Colour_Logo_English_RGB_0_0.jpg" /&gt;&lt;/span&gt;</text>
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Collation: 5-25 p. ; 26 cm.&#13;
Notes: From the library of Dr Moncure Conway. From Le Megasin de Librairie: literature, histoire, philosophie, voyages, .... Vol. 3.</text>
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                    <text>CHANSON
PAR ALFRED DE MUSSET

iNous venions de voir le laureau,
Trois gardens, *rois fillettes.
Sur da pelouse il faisait beau;
E.t nous dansions nn holdrn^
Au, son des nastagnettesj
Dites-moi,vOisin,
*Si j’ai bonne mine,
Et si ma basquine
Va bien, ce matin.
Vous me trouvez la taille fine?...
Ah!ah!
Les filles de Cadix aiment assez cela.

Et nous dansions un boldro.
Un soir, c’^tait dimanche,
Vers nous s’en vint un hidalgo
Cousu d’or, la plume au chapeau,
Et le poing sur la hanche :
Si tu veux de moi,
Brune au doux sourire,
Tu n’as quA le dire,
Cet or est &amp; toi.
— Passez votre chemin, beau sire...
Ah!ah!
Les filles de Gadix n’entendent pas cela.
Et nous dansions un boldro,
Au pied de la colline.
Sur le chemin passa Diego,
Qui pour tout bien n’a qu’un manteau
Et qu’une mandoline :
La belle aux yeux doux,
Veux-tu quA l’6glise,
Demain, te conduise
Un amant jaloux?
— Jaloux! jaloux! quelle sottise!
Ah! ah!
Les filles de Cadix craignent ce ddfaut-lA

�CHANSOK
jtfottt? de'Bolero ?.

Marcato. i

ve - nions «de vorr le taureau, Steois
L

trois nl - let - tes.

1

/\

1 It

?

rase
a

-

il fai-sait beau ;
' g ’

FA a tempo

�Grazdosetto.

Si j’ai bonne mine,.

Et si ma basquine

A

Va bien, ce matin... Vous

riant

me trou-vez la

tail-le

fi - ne? Ah! ah! ah! ah! Les fil-les deCa^

cresc.

�2e Couplet.

y\

Un soir, c’e - tait di-manche,

Et nous dan-sions un bole-ro

nt.
- --------- -—-JM—0----- —--------------------

-far?---- fr~h—f—i*-------ft---- a
vint un hi-dal-go

-q

I

|V

Cou-su d’or,

t*

c^e :

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laplumeau chapeau,

________ stacc.

. p. . .It

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4...

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- i ~7—■ U !
Et

Vers nous s’en

a tempo —&lt;=rz_

—ar-!*—i
‘ 7 f-f kJ—

le poing

t____ A^—,

Si tu veux de moi,

sur

la

A

Brune au doux sou - ri - re,

�3e COUPEET.

El nous dan-aiobs un bo-le-re.

- min pas-saDie-ge,

Au pied de

Qui pour tout bien n’a qu'uu mau-teau

Et qu’une man-do \

,

Ea belle aux. yeux doux,

Demain, te con-dui-se

,

k

A '

Veux-tu qu’a l’e - gli- se „

a-mant ja-loux?—Ja - loux! ja-loux I quel-le sot *»

9 K riant

■ sei Ah! ah! ah!

all! Les fil-les de Ca - dix

ah I ah! ah!ah! ah !

ah!

Leslil-les

de. Ca - dix.

craignent ce de-faut-la.

ah!ah! ah! ah!

ah! ah!ah!

Ah! ah! ahlaMj'aht

ahiah!ahI

�</text>
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                <text>Place of publication: [Paris]&#13;
Collation: [5] p. ; 26 cm.&#13;
Notes: From the library of Dr Moncure Conway. From Le Megasin de Librairie: literature, histoire, philosophie, voyages, .... Vol. 3.</text>
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                    <text>THE

WORKMAN AND THE SUFFRAGE.
LETTERS

TO THE RIGHT HONOURABLE LORD JOHN RUSSELL, M.P.,
AND THE “DAILY NEWS.”

BY

GEORGE

JACOB

HOLYOAKE.

AUTH0B OF “ SELF-HELP BY THE PEOPLE.”

“ Certainly a good working measure that stopped many mouths, and sent the whole
topic right to the end of the century, would be worth a little trouble.”—Times, Nov., 1858.
‘‘The real problem, of which no real solution has perhaps yet been published, is—By
what enactment can skilled artizans be admitted to vote without swamping them and us
by an unintelligent jnass whether of peasants or of town population?”—Westminster jReview,
Jan. 1, 1859. Art. 1, “ Reform in Parliament.”

,.,f

PEOPLE’S EDITION.“PRICE TWOPENCE.

�Titter i —&lt;jjr

Mute.

Titter ii.—&lt;jji Norton nub tjjr Mrngr.
Titter iit—&lt;ljr Btilitg nf n ®uniripl Srnnrjjm.
Titter in —^rnterfa tn forking (to Mrote.

�f &gt;' ■

: ■ VSSHKL

Workman ant) iljt Suffrage.
THE

CHEAP

VOTE.

TO THE RIGHT HON. LORD JOHN RUSSELL, M.P.
LETTER I.

147, Fleet Street, E.C., Dec. 1, 1858.

1

Mr Lord,
When a constituent has any political wishes, the constitutional
course seems to be that he should communicate them to his
representative in Parliament, who, if he shall deem them
relevant to the public situation, may find some opportunity of giving
them effect. On this ground I, as a constituent of your Lordship,
now respectfully solicit your attention. The first vote recorded in the
Parish of St. Bride at the last election for the City of London,
was given by me, and given to your Lordship. It was also the first
vote I ever was able to give to a Member of Parliament. It is with
politicians so astute as Count Montalembert, a recognised feature of
English political contests, that with us a party is defeated but never
beaten. We reserve to conviction other chances of asserting itself.
Before Montalembert told this to Europe, your Lordship had said
that the ‘ consciences of minorities ought to be respected.’ I know of
no other Statesman who ever said this before your Lordship. For
this sentiment I gave you my vote, and co-operated with those who
stood by you in the late organised attempt to eject you from the
representation of the City of London.

Permit me to inscribe to your Lordship’s name the letter I here
subjoin from the Daily News. The worst thing that can be said
against the species of franchise I describe is, that it constitutes a cheap
vote. It can be attained by thought without money ; and the
(idea of a cheap vote is received now with the same kind of dis­
trust as the cheap Newspaper was a few years ago. Mr. Milner
- Gibson had to meet precisely the same kind of objection when seeking
the repeal of the Newspaper Stamp. In a public letter I addressed
to him in the Leader, in 1853, there occurred the words I shall
place by the side of words written by Lord Stanley in the Press of
1855, two years later:—

■

�4
G. J. HOLY OAKE TO THE HON.
T. M. GIBSON, M.P., 1853.

LORD STANLEY TO THE

“PRESS,”

1855.
“ To the vague and angry
declamation of those who cry,
‘ You want to pull down English
journalism and substitute an
American press in its place,’ I
scarcely hold it worth while to
reply. The plain answer is—like
people like press. The Ameri­
can press (which by the way does
not by any means universally
deserve the bad character given
to it in this country) reflects,
faithfully enough, the prevailing
sentiment of American citizens.
It is democratic—so are they. It
is often vulgar, violent, abusive,
addicted to braggadocio, and cre­
dulous of marvels—these are
exactly the faults, a little exag­
gerated in copying, of a young
and growing nation, in which
material prosperity has advanced
faster than the arts and refine­
ments of life. If in the English
mind there be a corresponding
state of feeling, by all means let
it be exposed rather than con­
cealed. An evil fully brought to
light is half remedied. But, in
truth, the English character
differs widely from the American;
and a popular press, though ulti­
mately, it may help in forming,
must follow, and be suited to,
the bias of the popular mind.”—
Press, February, 1855.

“And here lies close to our
hands a clear answer to all who
fear that an untaxed press would,
in this country, descend to the
level of the ‘ rowdy’ portion of
the American press. Never!
unless English nature and En­
glish culture should also be
changed by the same Act of Par­
liament which unstamps the
press. Can the skilful mechanic
endure bad machinery ? Will
the cultivated architect endure
an incongruous building ? or a
painter endure a daub ? or an
orator spouting ? or a practical
politician loud-mouthed rant ? or
the scholar illiterateness ? or the
artist bad taste ?
And as of
art and manners, so of news­
papers. The cultivated, thought­
ful operative will not tolerate a
paper inflated, antagonistic, and
superficial.
‘ Rowdy’ journals
will never sell in Great Britain
until we possess a ‘ rowdy’ popu­
lation and Yankee backwoods.
In the United States the same
law holds good. The first-class
journals of that country are sup­
ported by the cream of the inha­
bitants, and the rising tone of the
American press generally indi­
cates what it will be on the social
consolidation of the great Trans­
atlantic Republic.” — Leader,
April, 1853.
. L°r4 Stanley is the only Statesman whom I have noticed as coin­
ciding in any idea before made public, by one not a member of his
own party, nor a compeer in Parliament. There is hppe, therefore,
in this country that any suggestion that may have the fortune to
prove relevant and practical will receive as much attention as it
shall deserve; and I know no Statesman from whose independent
character this hope may be better entertained than from your Lordship.
I have the honour to be your Lordship’s faithful Constituent,
G. J. Holyoake.

�THE WORKMAN AND THE SUFFRAGE.

FROM THE “DAILY NEWS ” OF NOV.

23, 1858.

LETTER II.

147, Fleet Street, E.C., November 20,1858.

Sir,—It is, I readily own, one of the privileges conferred in these
days by the great press of this country upon the working class, that
their claims are heard in the columns, where those who influence
public affairs are likely to read the statements preferred. It is, Sir,
under this impression that I, a member of the old Birmingham Poli­
tical Union of 1831-2, and now an honorary member of the Northern
Reform Union, solicit the favour of saying a few words upon the
qualification of the franchise in the pending Reform Bill. If members
of the working class do not speak out now, the time will soon pass
when their voices can be regarded.
No programme of the contingent bill yet described is likely to satisfy
those whom I presume statesmen of all parties desire to satisfy—the
people. In each species of suffrage proposed by any party likely to
carry anything, a large portion of the working class who will feel the
disappointment the most, and resent it with bitterness, will be excluded.
Universal suffrage is a thing of the future. No statesman will pro­
pose it now, and no Cabinet could carry it in England. Not that any
government need fear it; so many of the people are uninformed, pre­
judiced, and indifferent upon politics, that ignorance, animus, and
bigotry may be relied upon to vote for “ things as they are.” And
were votes given to all, means would exist, and means would be used,
for limiting any “ dangerous ” operation against established in­
fluences. For myself, I doubt the wisdom of carrying universal suff­
rage by popular forces—if it could be so carried—so long as the in­
fluential classes deem it “ dangerous,” because it would generate on
their part, or through them, new elements of corruption and intrigue
in the state in their endeavours to circumscribe the operation of the
dreaded franchise ; for men outraged or alarmed naturally seek to pro­
tect themselves by any means. In our country, at this time when no
class seriously intends the injury of another, I would no more lend
myself to set up a tyranny of the working classes over gentlemen and
scholars, than I would sit quietly under a tyranny of the rich over
the poor, which under present arrangements certainly occurs. Univer­
sal suffrage, if adopted frankly by the “ governing classes,” would
work well in this country, where reverence for law, for rank, and
wealth, is the religion of the streets and lanes ; but I agree with Mr.
Bright, that while a politician may reason from his own convictions

�6
and plead for their prevalence, a statesmen can only govern well with
the highest consent of all classes. I for one should be sorry to see the
day in England when a member of parliament shall be the mere
mouthpiece of a section, or the fanatic of a political school, instead of
being the expositor of the true interests of the whole people.
But universal suffrage is not the question yet. Reformers them­
selves are not in earnest about enfranchising everybody. Walk on
any promenade—stand in any thoroughfare, and say who need give
his days and nights to an agitation for endowing with the suffrage all
he will see there ? Who cares to give votes to “ fast men,” who think
more of the cut of their collar than the welfare of their country, and
who have a deeper respect for their tailor than for any statesman—to
selfish men, who care only for themselves—to ignorant men, incapable
of judging anybody—to indifferent men, who care for nobody—
to sensualists, sots, and all the descending grades of “rabble,”
who are, unfortunately, included in the general public, and
whose political right to the suffrage every advocate of universal
enfranchisement must hamper himself with maintaining ? Not more
than one man in a hundred in this country, gives time, money, serious
thought, or takes an earnest part in public affairs. Why should any
one die of exhaustion in endeavouring to enfranchise so many as com­
prise a mere apathetic mob, who put no value on a vote ? At the
same time, many would work hard and work long that even a limited
number of men, intelligent and earnest, who desire to take part in
securing the well-being of their country, should be enabled to do so.
Now, any mere mechanical suffrage founded on rating, or rent, or oc­
cupation, will, as the existing suffrage does, include many utterly
worthless persons, and exclude numerous deserving, intelligent, but
poor men, who might by a simple expedient be included. What is
wanted is an expansive suffrage which shall be open to the worthy
and shut out the unfit. The Spectator (a sound political thermo­
meter of what it is safe to attempt) has recently said—and I think you
have expressed some analogous opinion—that “ there is no reason why
a large and substantial extension of the franchise should not be ac­
companied by the construction of other forms of the franchise, intro­
ducing into parliament the representation of other influences.” To
this question I address myself.
In the contemplated Reform Bill what is wanted is some security
that every elector shall have knowledge enough not to behave
stupidly in matters of industry and commerce, nor vote blindly or reck­
lessly for parliamentary candidates likely to disgrace the state or dis­
organise society.
Then let our contingent Reform Bill be based on a rating suffrage,
or moderate rental, but provide for the admission of all to the
franchise, not otherwise to be included, who may possess or acquire
a certain intelligence qualification. This might consist of readings
in political economy and English constitutional history.
John

�1
Stuart Mill’s “ Principles of Political Economy,” or some popular
digest of it, such as the Dean of Hereford has written or might write,
*
might be one book decided upon to be read by the candidate for the
franchise.
Hallam’s “ Constitutional History of England,” and
Warren’sf “ Blackstone,” or popular abstracts thereof (as authorised by
“ appointment ”), are possible works which might be chosen. Let the
selected books be read at home, in classes, at Mechanics’ Institutions,
in private or public schools, and let all readers pass a public examina­
tion to be held twice a year, or oftener, in each town or village, by
certain Franchise Examiners, appointed by local authorities, and the
certificate that such readers had passed such examination—which
should not be pedantic, difficult, or capricious, nor turn upon any
agreement of opinion with the examiners nor the authors, but merely
upon intelligent comprehension of the purport of the appointed books
—should be a certificate of the franchise, and its production at the
polling-booth entitle the holder, he being of the electoral age, and
neither criminal nor pauper, to vote in the election of members of
parliament. John Stuart Mill, the Bev. Dean Trench, Professor
Key, Archbishop Whately, Professor Newman, the Rev. Charles
Kingsley, Lord Stanley, M.P., General Thompson, M.P., and Pro­
fessor Maurice, or any similar quality of scholars whom learning
does not override, and who retain, with a knowledge of what is sound,
a healthy instinct for what is possible and practical to our mechanics,
could select two or three suitable books, and draw up a short series of
questions, which would be unanimously accepted as suitable, sensible,
and unobjectionable, as permanent test questions.
My reason for thinking some such arrangement as this would be
acceptable to the people generally, is, that it would be satisfactory
even to extreme sections on whose behalf I write, who go farther than
any other party in politics. To them the “ six points of the charter ”
seem tame and restricted. They hold principles of democracy which
imply that womanhood, as well as manhood, is included inhumanity.
They would not stop at the establishment of the aristocracy of men
(which is all that the charter proposes) as the final effort of political
justice. They admit the reasonableness of women being ultimately
admitted to some direct voice in the affairs of the state, to the extent
to which it exacts from them taxes and imposes upon them responsi­
bility. They do not see why parliament should not include colonial
representatives. New political blood from the confines of the empire
might be found to invigorate the centre. But they are not so mad
* Vide “ Lessons on the Phenomena of Industrial Life.”
Dawes, Dean of Hereford.

By the Rev. Richard

+ Mr. F. R. Jones, solicitor, County Court, Huddersfield, protests against Mr. Warren’s
edition, as poor, trifling, irrelevant, and characterised by a poverty of expression dis­
honourable to Blackstone.—Letter to the Writer.

�8

as they seem : while they would advocate the principle they deem in­
trinsically right, they would go with the strongest party likely to carry
the most practical measure in that direction—holding that conviction
is not honesty, hut obstinacy, when it becomes an obstruction, and
that it is fanaticism when it refuses instalments of its own truth.
The advantages of the kind of self-acquired suffrage I suggest
would be, among others, these:
1. All demagogues (using the term in Mr Grote’s sense), advocates,
and agitators, would accept it, because they are all in favour of
popular knowledge.
2. All persons and partisans likely to give the government trouble,
if excluded, would be satisfied with the opportunity of an intelligence
franchise, cease agitating in a discontented spirit, and commence to
study and qualify themselves.
3. All teachers, instructors, lecturers, and clergy of all denomina­
tions, favourable to popular knowledge, would probably be in favour
of this species of suffrage, and give it the moral force of their recom­
mendation—it being a tribute in aid of and in appreciation of their
secular endeavours.
4. It would give political importance without imparting a politi­
cal character to mechanics’ institutions, working men’s colleges, and im­
provement classes. It would add a popular interest to these institu­
tions which they have always wanted and never yet possessed.
5. It would give parents a political motive for having their child­
ren educated. It would infuse some purpose into the present injuri­
ous desultoriness of reading, by connecting it with citizenship. .
6. It would set thousands of young men reading whose minds are
now unoccupied, and attract others from low associations and familiar­
ise them with public duties.
7. This self-acquired suffrage would become a matter of pride, and
many otherwise enfranchised would qualify themselves in this way as
a matter of credit.
8. For the first time in England this franchise would, to use a
popular phrase, set “ brains above bricks.” Political virtue would
no longer be confined to the purse, but depend upon the under­
standing.
9. It would diminish that worship of materialism and property
which is attaining a deplorable prevalence in England, so destructive
of the finer qualities of man. How can the preacher censure or
reproach the gross materialism of the times, so long as Christian
statesmen continue to sum up all political virtue in paying a substan­
tial rental to your landlord, and in having a balance at your banker’s ?
10. No intelligent, earnest, honest men would any longer feel
themselves outcasts from the State because they were poor and unfor­
tunate. The door would be open through which modest capacity
and moderate intellectual industry could enter into citizenship. In
this competitive scramble, dignified with the name of “ our commer­

�9
cial system,” the prize is not always to the honest or hardworking.
Property is not always possible to the artisan, but intelligence is.
Then, the just thing is to recognise understanding and moral worth,
and no longer to add to the penalties of inevitable misfortune that of
political disqualification.
11. This suffrage would create a new body of voters, whom the
State could trust to substantially understand its interests, who would
possess what it cannot now be said that all electors possess—viz.,
“ intelligence, love of order, the instinct of public management.” *
12. It would benefit every man who attained this description of
franchise. The intelligence he would thus acquire would be a per­
sonal advantage to him, even if the exercise of the vote were not.
13. A Reform Bill settled with this proviso would be final, and
not lead, as it otherwise must, to an interregnum of discontent and a
renewed agitation a few years hence. The voters would augment
as natural intelligence extended—they would be admitted as fast as
they were qualified. Such a bill would regulate itself, and keep pace
with all possible progress.
14. It would exclude the incapable, the idle, the apathetic—also the
ignorant, whom statesmen most affect to dread, and most of the vicious,
whom statesmen ought most to dread.
15. It would shut out the “mob” without offence. It would be a
select franchise without insulting exclusiveness. It would not brand
poverty—it would brand ignorance only, and open the door for its
instruction.
The apathetic would not have the energy to
complain of exclusion, and the idle would not be listened to if
they did. Prejudice would hardly object to this franchise. Pro­
perty could not'be endangered by it, and hereditary timidity need not
be afraid of it.
16. If any future agitation arise touching the franchise, it will
chiefly relate to facilities for instructing the people. . Thus, Sir,
popular intelligence would be linked inseparably with popular
freedom—a connection worthy of leaders of the people, worthy of
England, and one that has never yet been consummatedin any country.
If this franchise be devised liberally, without pedantry and in a
practical spirit, might it not be tenable ? It is not likely to be ridi­
culed in these days when noble Lords attend Liverpool Conferences
for the promotion of popular knowledge, and when Whig and Tory
peers lecture weekly to Mechanics’ Institutions.
Compare with this the probable suggestions that have been made.
I will enumerate three.
(a) A character franchise, which a gentlemanf of great soundness
* Vide “Spectator,” No. 1,538, Dec. 19,1857.
t Mr. Francis, of the “Athenaeum.”

�10
°f judgment has mentioned, would be objected to by the people, as
making the working classes dependent for it upon their employers
and “ betters,” from whom it is intended they should obtain the cer­
tificate which should enable them to vote.
(&amp;.) A savings’ bank franchise would often include the selfish, and
exclude the son who expended all he could spare in supporting an
aged father or mother, or helpless brother or sister—who would be
ten times more worthy of the franchise than hundreds who would
get it.
(c.) A benefit society and club franchise is no guarantee of intelli­
gence or of interest in public affairs. Private prudence is not always,
nor generally, identical with political knowledge and public virtue.
These proposals, however, are not devoid of merit: whether the
one I make is on the whole preferable must be left to judgments more
impartial than my own.
Agreeing as to the moral right of the claim for the Suffrage
advanced by the Northern Reform Union and the Political Reform
League of London, permit me, in conclusion, to notice the apparently
unanticipated operation of the extent of franchise they demand.
.The Manchester Guardian (No. 3,812) expresses an objection to a
wide suffrage which will be renewed in higher quarters. “ Our
Borough Members,” it urges, “ would be made, by the immense
extension of the franchise, the mere creatures of the lowest class of
the electors, by whom all other classes would be swamped. They
would cease to represent intelligence, education, and all that really
constitutes public opinion, when they were not the nominees of the
rabble, where they were not the choice of a self-elected caucus.”
This might happen sometimes, and when it did it would be as unjust
and undesirable, but not more so, than when, under existing arrange­
ments, a Member of Parliament merely represents certain select interests,
and not the people.
In England, assuredly, though the very “ rabble” had votes, learning
and wealth would know how to take care of themselves. Florian, the
fabulist, tells us that when the iron pot swam down the river, all
porcelain vessels launched on the same element had to look out.
Riches and intellect are the iron pots sent by the governing classes
down the river of politics, and the fragile clay jars floated there by
the people will do well if they escape unsmashed; certainly they
stand a poor chance of success in any competition with rivals of such
density and superior momentum.
Do not think that members of the working class will very soon
find their way into the House of Commons. And if they did,
are they more to be feared than the Irish Members were at the period
of Catholic emancipation, and may they not hope to acquit them­
selves as well ? And if a few working men do get there, will they even
endanger the State or lower the character of the House ? I think
not. What they can do, and all they can do, is perfectly well known

�11

now. Until there is payment provided for Members of Parliament,
Brown and Smith would soou find their way into the Gazette, or be
starved to death through want ofmeans to support their position. Besides,
they would soon be discharged from their situations in the factory
through their losing time in attending “ the House.” Or if they
had indulgent employers and were able to keep their “ places,” we
should see them running down from the forge or the foundry with
faces like Ethiopian serenaders, to be present at a “ division.” The
electric wires that now summon the Marquis of Claret from the
Carlton, or Sir Henry Madeira from the Reform Club, must tele­
graph to Buggins in a coal mine, and communicate with Sykes at a
ginger beer factory. How often would Stiggins in a fustian jacket
catch the eye of the Speaker ? Would Bob Martin be presentable at
court in a paper cap? Would Snooks, M.P., be eligible to waltz at
St. James’s in his shirt sleeves ? And how would the working class
M.P. transact the business of his borough ? Would he give the town­
clerk an audience at a coffee-house after seven o’clock, when his work
was over ? His annual speech to his constituents must be delivered
on a Saturday afternoon. When the bankers or the corporation of
the town wanted the services of their member, to watch some bill be­
fore the House, would they endeavour “ to catch him at a dinner time ?”
If a proposed railway were about to chop up the ancient landed estates
of the neighbourhood, would the Earl of Whitechokerlea and Lord
Fitzsatin, constituting, with others, a deputation, wait upon the
sitting member, in the hope of seeing him as he left the factory gates
at “ bell ringing ?” The whole thing is so supremely absurd that
nobody but a Tory could imagine it, and nobody but a Whig of antique
faith could believe it.
And when payment of representatives is conceded, which will be
somewhere about the year 1898, only here and there a workman, and
he of known integrity of character, would be elected. The presump­
tion against all others would be that they were merely seeking wages
otherwise unattainable, which supposition would exclude them from
the votes even of their own order.
Granting that now and then a working class member may be elected
(after 1898), could their fatuity, garrulity, and dropsical oratory
exceed what we now witness on the part of certain highly respectable
and right honourable boobies, who never lifted a hammer or earned a
shilling by manly toil ? The workman is not particularly likely to
lower the character of the house. Would he exercise any “ dangerous
influence ” by his presence there ? What weight would he have ex­
cept upon a few questions which he might happen to understand ?
If he had the vanity, the folly, or stupidity to speak on any other, he
would sink at once to the level of those distinguished bores whom
nobody reports except for derision, and whom nobody regards. De­
prived by birth, position, and indigence, of sound various political
education, he must be generally silent, or be the echo of opinions known

�12
not to be his own. A man may conceal his ignorance among his equals ,
but among those who know more than himself, disguise of his incapacity
is impossible. A representative of the working classes would find
that the actual business of government must always be in the hands
of men of intellect. Upon many local, municipal, and industrial
questions, and upon many general questions, where common sense and
incorruptible honesty are required, he would be a desirable addition
to the deliberative composition of the House, and having the good
sense to restrict himself to such topics he might hope to have weight
with the House according to his capacity. But as for making any
other impression by illicit or blatant means upon an assembly of 650
English gentlemen, conservative by position and by birth, proud by
nature, jealous by education, and independent by wealth, he would
soon find, as everybody knows, the thing to be utterly impossible.
There is hardly any probability, with the widest extension of the
franchise, that any workman will be elected this generation. Henry
Hunt, with wealth, connections, and popular prestige, obtained a seat
only at the close of his life. Cobbett, with acquired fortune, rare
political capacity, and a reputation which no English writer had
possessed since the days of Swift, grew old before he became a mem­
ber of parliament. W. J. Fox, distinguished in many ways, and the
greatest orator of the Anti-Corn-Law League, was grey with years
before he was accorded a seat—and there is not a second constituency
in the empire that would do as Oldham has done. Where then is the
prospect of seats for men of lesser means, lesser power, lesser mark,
and still more unacceptable opinions ? To widen the electoral basis
may give satisfaction where there is now discontent, but it will in no
way alter the instincts of Englishmen. We are not Frenchmen, and
we are not Americans. Liberty with us is progress, not a capricious
extreme; and parliament has no more to fear in the way of degeneracy
from the presence of a few workmen, than the army has to fear de­
moralisation from the incorporation of a band of acrobats.
These suggestions, which, submitted by a friend, received some con­
sideration from some members of the late government, are now de­
ferentially submitted to you. In my opinion, the franchise I describe,
if acted upon, might enable the country to realise that condition
sketched by the statesman whom the Duke of Argyle quoted at Dun­
dee the other day: “ Happy is that people between whose past and
whose present no gulf of forgetfulness has been fixed; whose pro­
gress has been steady progress, under the guidance and protection of
their ancient laws; no national element of life rejected, no national
memory forgotten.”
I am, Sir, your obedient Servant,
G. J. Holyoake.

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THE UTILITY OF A MUNICIPAL FRANCHISE
TO THE RIGHT HON. LORD JOHN RUSSELL, M.P.
LETTER III.

147, Fleet Street, E.C., Dec. 4, 1858.

My Lord,—I am no Reform Bill maker. This new pastime of
connoisseurs in politics I do not meddle with. The actual work will
be done by professional or accredited hands But upon the destiny of
any possible Bill no voice in Parliament is likely to be more influential
than your Lordship’s. Though dogmatism will be deservedly neglected,
the impressions of those outside may be recognized in a country where
public opinion is assumed to be the inspiration of law ; and, therefore,
one may ask, since the idea of a rating suffrage has been started, why
cannot we have the thorough thing done ? Any minister having a
Reform Bill to negociate might save himself a world of trouble by
relegating its legal difficulties to the municipal sphere. Why not
(after deciding what places or congeries of places shall send members
to parliament) settle such vexed questions as the nature of the
franchise and the ballot, on the permissive principle ? Give powers
to the municipalities to determine the future nature of the franchise
for themselves. Who outside a town know so well who is fit to vote
as the people within it ? Were the franchise left as it is, and
boroughs permitted to extend it when and as the Town Council—•
the best judges in the matter-—-may determine, it would render
that national self-government which Count Montalembert has so
praised in the English people, something like a reality, and would infuse
new life and dignity into local action—it would relieve Parliament
from the perplexity of a settlement which will probably satisfy no­
body—it would dissipate the idea of a restricted suffrage being a
Parliamentary tyranny, and turn men’s attention home, and put the
“ affairs of the people ” where the late Sir Robert Peel said they ought
to be found, “ in the hands of the people.” How this plan might be
adapted also to counties, the resources of your Lordship’s sagacity
would quickly determine.
As one who travels much in the provinces, I know that few books
would be more valuable than a volume upon the Borough Politics of
England. Here and there knotty political questions are settled by
local common sense, over which the collective wisdom of the nation
bungles for a generation. A debate in a corporation is, I grant, often
as vapid as some debates in the Commons, but invested with
national functions, a competition in excellence will spring up in
Town Councils, which will become, as they ought to be, the normal
schools of our Members of Parliament.
I have the honour to be,
Your Lordship’s faithful Constituent,
G. J. Holyoake.

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PROTECTION TO WORKING CLASS INTERESTS.
TO THE RIGHT HON. LORD JOHN RUSSELL, M.P.
LETTER IV.

147, Fleet Street, E.C., January 20, 1859

My Lord,—I write short letters because in the nature of things a
statesman cannot be expected, amid his many duties, to read long
ones. Were not the occasion imminent, and the time relevant, I had
not troubled your Lordship at all.
By birth and life I belong to the order of the people. Like Lord
Grey I am disposed to stand by my order, and for the same reason
that Lord Grey was disposed to stand by his. It is because to the
order of industry no direct recognition is designed in the projected
Reform Bill, that I write to your Lordship. Every order in Great
Britain but this, has the benefit of Parliamentary protection. When
will the turn of the people come ? That every tenth man of the
working class should be in receipt of parochial relief, is a condition of
degradation which every member of that class shares who silently
suffers it. If the “ out-door relief of the aristocracy ” be disgraceful,
the out-door relief of the democracy is no less so. The pauperism of
the. working class is treated like petty larceny, and there is not a
parish in the kingdom where the recipient of “ relief” is not made to
feel this. We perform a sufficient part in the production of the
enormous wealth of this country to be entitled to such a share of it as
shall save all honest members of our order from this disgraceful con­
tingency. The dishonest you may denounce and we will disown them.
Therefore, as one of the people, I claim the vote, not as a “ charity,”
which I despise,,nor as a “ privilege ” (for it is more or less than that),
nor as a “ right,” which Parliament deems revolutionary, but as a means
of defence and protection against depredators whom the magistrate
does not recognise nor society brand; but which are not the less real
and serious. Give protection then to the interest of poverty—no
interest.needs it half so much. Give Industry, which toils without
proportional rewards, probably to die on pauper bread, power of
self-defence. Are landlords, bankers, merchants, and shopkeepers
eternally to be consulted, and never the workman ?
Why are
the people alone to be told to look to frugality as their means of
competence? “Frugality” is the fair sounding term in which
the counsel of privation is disguised to them. Why should not the
opulent be advised to practise the wholesome virtue of frugality (good
for all conditions) ? They might then live on much less than they
now have need to appropriate from the aggregate earnings of labour.
There then would remain an immense surplus, which might be added to
the income of the workman, since the wealthy would not want it. My

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Lord, why should advice be given to us which is never taken by those
who offer it, and which is intended to reconcile us to an indefensible
and unnecessary inequality ? We covet no man’s riches (not his
lawful riches, because he has a right to them—not the unlawful ac­
cumulations, that would be criminal) ; we envy no man’s legitimate
fortune, nor do we propose to attack it, but we demand that Parliament
shall no longer secure to wealth and intellect a monopoly of political
power wherewith to combat men their inferiors in knowledge, and who
are almost without means. Poverty wishes to save itself from the
necessity and discredit of mendicancy. It has always been patient, it
is beginning to have pride. It objects to the protracted doom of
direct labour, direct dependence, and indirect representation. From
this injustice it is more in your Lordship’s power than that of any
other statesman in the House of Commons to save the people. On
the question of Reform no man’s word will be weightier. When the
electoral margin is widened, as it is agreed by late and present
governments it ought to be, the door ought to be left open whereby
well-intending but poverty-stricken intelligence may obtain admission.
He who by any just service secures this, will save future Parliaments
renewed contests, the country renewed agitations, and the people from
abiding and justly entertained discontent.
A story was told the other day of a Dublin cabman who had
carried a rather heavy gentleman a full mile, and who was offered the
precise fare of sixpence. Before taking it, he covered his horse’s
head with the horse cloth, giving as his reason for it that his horse
was a “ dacent baste,” whom he should be sorry to see how great a
weight he had carried for so small a reward. And certainly, unless
John Bull gets a substantial and expansive extension of the suffrage,
he ought, on the day a meagre and disappointing Bill passes, to have
his head covered, lest the people should see how great a load of
taxation they have endured, what rivers of blood they have spilled in
defence of their “ betters,” and how great a load of the aristocracy
they have carried for so poor and mean a remuneration.
I have the honour to be,
Your Lordship’s faithful Constituent,
♦
G. J. Holyoake.

i

�APPENDIX TO THE LETTER TO THE “ DAILY NEWS."
TBOM MB. J. THANCIS.

“ Athenseum ” Office, Wellington Street, Strand, Dec. 3rd, 1858.

Dear Sir,—I have to thank you for the courteous manner in which you have in­
troduced my name into an important letter written by you, andinserted in the Daily
News, on the “Workman and the Suffrage.” The suggested character franchise you
judge would be objected to, as the certificate would be issued by employers and
betters. I am aware how difficult it is to remove prejudice from the mind of a
working-man. I should, however, hope that the option when presented him thus
easily to obtain what is so much desired, on reflection—and working-men do re­
flect—the reluctance would be overcome, and thus many thousands who should be
voters would possess the privilege. I like much your proposed educational ex­
amination. Many no doubt would avail themselves of it; but the time and
application required to qualify I fear would prove too restrictive. Why should
not both plans be adopted ? Fortunately, of late years, feeling has been an
influence at work in the framing of laws; hence, in regard to marriage, those
who object to its being solemnized at church, can avail themselves of the
service of the dissenting minister, while such as . desire neither can with equal
validity sign the marriage contract at the registration office. Let but a kindred
influence operate in the proposed extension of the suffrage, and the intelligent
working-man will find himself in the enjoyment of a privilege that shall bind him
still more strongly to the institution which in principle I believe he loves.
I am, dear Sir, yours truly,
To Mr. G. J. Holyoake.
Francis.
The Western Times,of Dec. 25thult.,republishestheletterto the Daily News
entire. Along letterdiscussingit, in the Statesman, Dec. 4, signed “A Macclesfield
Weaver,” accepts it “as a pledge of moderation, not only for the writer, but for the
thousands of intelligent men represented by him.” The Northern Whig,
Nov. 25, in a long leader upon it, finds “some things which it is important to
press on public attention at this period.” The Beacon and Christian Times,
Nov. 24, considers “ among other advantages of the scheme, the plea that it would
be a self-acting franchise, continually widening with the diffusion of intelligence.
There is something in the suggestion. An educational franchise ought no longer
to be insuperable in these days of competitive and middle-class, examinations.
Many political associations have considered it. These quotations sufficiently
illustrate the sense in which the suggestion has been regarded. But it deserves to
be added that the National Review (for January, 1859) observes, Mr. Holy­
oake proposes that the franchise should be given to those who could pass a political
examination; an examination that is in some standard text-book—-Mill s Prineipies of Political Economy,’ or some work of equal reputation. But it does not
need to be explained that this would enfranchise extremly few people in a country.
rit would be enough if it enfranchised all whose exclusion would be discreditable
to the State.] Only a few persons give, or can give, a scientific attention to
politics, and very many who cannot, are in every respect competent to give their
votes as electors, and even to serve as representatives. [A.valuable admission.]
It is probable that such an examination suffrage, in addition to the kinds oi
suffrage which exist now, would not add one per cent, to the present constituen­
cies. [Its value does not turn upon the numbers it might, include, but upon, its
enfranchising those who would give vitality to discontent if excluded.) And it it
were made a necessary qualification for the possession of a vote, we should theieby
disfranchise ninty-nine hundredths of the country.” [Nobody proposes anything
so absurd as a retrospective qualification. The Editor of a Tyneside newspaper
told me that an imperative Intelligence Suffrage would disfranchise halt the
magistrates of his county.]
John Watts. Printer, Fleet Street, London.

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                  <text>A collection of digitised nineteenth-century pamphlets from Conway Hall Library &amp;amp; Archives. This includes the Conway Tracts, Moncure Conway's personal pamphlet library; the Morris Tracts, donated to the library by Miss Morris in 1904; the National Secular Society's pamphlet library and others. The Conway Tracts were bound with additional ephemera, such as lecture programmes and handwritten notes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Please note that these digitised pamphlets have been edited to maximise the accuracy of the OCR, ensuring they are text searchable. If you would like to view un-edited, full-colour versions of any of our pamphlets, please email librarian@conwayhall.org.uk.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;span&gt;&lt;img src="http://www.heritagefund.org.uk/sites/default/files/media/attachments/TNLHLF_Colour_Logo_English_RGB_0_0.jpg" width="238" height="91" alt="TNLHLF_Colour_Logo_English_RGB_0_0.jpg" /&gt;&lt;/span&gt;</text>
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Collation: 15, [1] p. ; 18 cm.&#13;
Notes: Includes bibliographical references. Appendix to the letter to the Daily News from John Francis and the Western Times.</text>
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ESSAI
DE

PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
PAR EMILE SAISSET.

PREMIERE PARTIE.—ETUDES HISTORIQUES
SIXlfiME fiTUDE. — LE SCEPTICISME DE KANT.

Ai-je enfin trouve dans Leibnitz la verite complete et absolue sur
Lieu, et ne me reste-t-il qu’a la conserver comme mon plus cher
tresor et a la preserver des atteintes du scepticisme ? Je l’ai cru longtemps, et chaque fois que je relis les Essais de theodicee, je me reprends a le croire. Quelle admirable creation! Comme la pensee y
est grande, et comme elle est simple! Que de genie et que de bon
sens! Tous les besoins de Fame y sont satisfaits : le coeur est touche,
la raison convaincue, et en meme temps l’imagination curieuse et
bardie voit s’ouvrir devant elle des horizons sans limite.
Je voudrais m’arreterla, mais c’est impossible. Plus je considere
1’enchainement des pensees de Leibnitz sur les choses divines, plus
je vois que toutes ses vues se rattachent a un vaste systeme dont il est
bien difficile de les separer. Et certes, ce systeme est d’une grandeur
et d’une ricliesse merveilleuses. Il embrasse tous les objets que la
curiosite humaine peut se proposer; il poursuit jusqu’aux dernieres
limites de la raison l’explication de l’enigme des existences. C’est, je
crois, le systeme le plus Vaste qu’aucune intelligence d’homme ait
jamais concu; mais si vaste qu’il soit, est-il autre chose qu’un
systeme ?
Dieu" concu comme la monade supreme dont toutes les monades

�ESSAI DE PHILOSOPIIIE RELIGIEUSE.

27

finies sont des fulgurations continuelles, est-ce la une pensee entierement exempte d’erreur et de peril? Je crains d’y trouver quelque
analogie avec la nature naturante de Spinoza. Si Dieu en effet est
defini la force absolue, puis-je concevoir cette force autrement qu’en
acte? n’est-il pas de 1’essence d’une force de se developper? Mais
alors que devient la notion de l’etre tout parfait, de ce principe
immuable, accompli, qui se suffit pleinement a soi-meme et a’a
besoin de rien autre que soi?
Et puis ces monades qui emanent confinuellement du Createur,
chacune renfermant en elle le germe de tous ses developpements,
est-ce une conception qui satisfasse aux donnees de Texperience? N’y
a-t-il pas dans cette evolution reglee par lla loi de continuity une
espece de fatalisme universel? Et meme, a y regarder de pres, ces
forces, qui ne sortent pas d’elles-memes, qui sont hermetiquement
fermees a toute influence exterieure, ri’ay ant, point, comme dit Leib­
nitz, de fenetres sur le dehors, sont-ce des forces yeritables? Ne
ressemblent-elles pas plutot a des abstractions mathematiques, telles,
par exemple, que les points successifs d’une courbe rigoureusement
continue dont l’equation serait ecrite de toute eternite?
Je demande aussi a Leibnitz comment ces monades, qui sont par
definition des unites simples, peuvent expliquer l’etendue et le mouvement? Il me dira que 1’etendue etie mouvement ne sont rien d’absolu, mais de simples phenomenes, des apparences fugitives, pareilles
a l’arc-en-ciel. Dites le mot, Leibnitz. Ce sont pour vous de pures
illusions. Or deja, a vous en croire, l’influence que je m’imagine
exercer sur mes membresest une ilfSbilX gallon dt la reaction perpetuelles des etres de la nature les uns sur les autres, encore une
illusion. J’habite doncun monde d’illusions! Et qui sait done si le
Dieu que je me represente comme T© centr| vivanf et actif de ce
monde, n’est pas, lui aussi, une illusion comme tout le reste?
Voila done le terme ou me conduisent, par des chemins difierents,
Descartes et Leibnitz, Malebranche ef Newton. L’un'me,presente ses
tourbillons, l’autre ses monades; l’un estpour le plein, 1’autre pour
le vide; l’un se declare mecaniste, l’aiitre dynamiste, Ils n’ont tous
peut-etre qu’un trait commun, e’est d’habiter le pays des chimeres.
Descartes me parle d’un Dieu dont la :toute-puissance est tellement
absolue qu’elle fait a son gre non-seulement Ips etres, mais les verites. Point du tout, dit Malebranche, la volonte de Dieu est reglee
par sa sagesse. Voici Newton qui se represente son Dieu comme re-

?

�28

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

pandu dans la duree et dans l’espace, et bornant sa fecondite derisoire
a disperser a travers les champs infinis de l’immensite quelques
atomes dont l’economie fragile menace a chaque instant de se dissoudre. Leibnitz proteste et soutient que Dieu est en dehors et audessus de l’espace, et que, sans tomber dans le temps, il remplit les
espaces et les siecles des fulgurations de sa puissance infinip.
Quel amas de pensees contradictoires ! Si Descartes et Newton, si
Malebranche et Leibnitz ne se sont pas entendus, la faute en est-elle ]
a ces grands genies? Le seul coupable, c’est l’esprit humain. Car1
enfin pourquoi, en metaphysique, les systemes succedent-ils aux
systemes, sans que jamais rien puisse durer et s’etablir? A quoi bon
ces mouvements qui agitent la pensee sans la faire avancer d’un pas ?
Ne serait-ce point que le probleme de la nature des choses surpasse
l’homme, que les systemes exprjment tout simplement les formes de
notre enfendement, c’est-a-dire les divers points de vue sous lesquels
nous nous representons les choses, que nous n’avons de prise certaine
que sur les objets de l’experience, et qu’il faut se resigner a explorer
la surface des choses, dans une impuissance eternelle de percer le
my stere de leur origine et de leur fin.
Voila les impressions et le&amp;dputes qui se glissent dans mon
esprit aii-spectacle des contradictions du genie. Sont-ce la des pensees
qui me soient propres? Non; elles sont venues a de grands esprits,
a Voltaire, a Reid, a Locke, a Hume, a Kant; elles ont ete l’opinion commune de tout un siecle. Je me ferais scrupule de ne pas
consulter a leur tour ces grands douteurs, et je veux leur donner
'
pour interprete celui qui passe pour avoir le plus resolument embrasse et le plus, fortement congu et combine ce qui etait dans
l’esprit de tous les autres. Cet homme est Kant. On dit que les
formes de son systeme sont lourdes et pedantesques. Peu m’importe,
pourvu que je puisse en comprendre le fond.
Kant nous raconte, avec cette sincerite et cette candeur qui relevent
en lui la force et l’originalite du genie par la beaute du caractere,
que son initiateur en philosophic fut David Hume. Quand la lecture
du philosophe ecossais l’eut, dit-il, reveille de son sommeil dogma- i
tique, le premier fait qui frappa. son attention, ce fut la variete, la
contradiction et le rapide declin de tous les systemes metaphysiques* |
D’ou vient, se demanda le disciple desabuse de Leibnitz et de Wolf,
d’ou vient que la philosophic, depuis deux mille ans, erre ainsi a
l’aventure, a la merci de ces reveries steriles et changeantes qu’on

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

29

appelle des systemes, alors que d’autres sciences deploient une activite si reguliere en ses mouvements, si feconde en ses produits? Les
mathematiques ont eminemment ce caractere : elles changent et se
renouvellent, ilestvrai, mais pour s’accroitre et s’enrichir sans cesse.
Descartes a surpasse Euclide, et tous deux ont ete surpasses par
Newton; mais le calcul infinitesimal n’a pas detruit F analyse cartesienne, pas plus que celle-ci n’avait renverse la vieille geometric. En
metaphysique, au contraire, les systemes renversent les systemes. Un
philosophe ne peut croire qu’il a raison sans condamner tous les
autres a 1’erreur, et 1’oeuvre incessamment reprise dans son entier est
toujours a reprendre encore.
Pour penetrer la cause de ce contraste extraordinaire, Kant soumet
a une analyse profonde la constitution intime, des sciences., Il re­
marque, et c’est pour lui un trait de lumiere, que les mathematiques
n’ont pas pour objet de connaitre les choses en elles-memes, mais
seulement de developper certaines notions inherentes a l’esprit humain, les notions d’unite, de nombre, d’espace, et autres semblables.
Par exemple, la geometrie s’inqui'ete peu de l’essence des corps de la
nature; elle s’attache a la notion d’etendue, notion independante des
sens, et avec cette don"ee toutJSleoout M^raite, llle developpe la
serie de ses constructions et de peg
L’objet du geometre,
ce n’est pas une essciiqe, un etre en soi, c’est une idee. De meme,
\ l’algebriste ne s’interesse en rien a ces objets changeants dont l’egaI lite n’est qu’apparente, dont l’uriite csrtouten?mative; ctest la quantite
* ideale, le nombre abstrait, c’est-a-dire encore une idee, une notion,
qui fait la matiere de ses equations. Telle est, suivant Kant, 1’explication de la solidite singuliere et de jl^B^i^u^iiBntestee des
sciences mathematiques.
Elles n’ont pas seules ce privilegeWle^sciences' phwques yantent
avec raison leur caractere positif et leur regulierl developpement;
mais depuis quand ont-elles prisle rang eleve qu’ejles occupent dans
l’estime des hommes? depuis qu’elles'se sent separ&amp;^de la meta­
physique et qu’elles ont abando'nnu la*chimere d’una,explication
absolue des choses pour se reduire* a l’experience et au calcul : a
■’experience, quirecueille les faits, au calcui, qui leur’applique les
lois de la pensee. La physique n’a rien a demeler avec l’essence im­
penetrable des choses. Les corps sont-ils ou non divisibles a l’infini?
Le monde a-t-il eu ou non un commencement? Qu’importe a Ga­
lilee et a Kepler? Ils laissent les docteurs de l’ecole argumenter pour

�30

ESSAI DE PIIILOS.OPHIE RELLGIEUSE.

et contre ces fantomes opposes; il leur suffit d’explorer la nature etde
mesurer les cieux.
Interrogez l’histoire des sciences philosophiques elles-memes. Depuis Aristote, tout a change en philosophic, une seule chose exceptee,
la logique. Ainsi la metaphysique varie avec les systemes, la logique
leur survit. Pourquoicela? c’est que la logique ne s’occupe en aucune
facon des objets de la pensee, mais seulement de la pensee en ellememe. Le premier qui s’est pose ce probleme : A quelles conditions
la pensee peut-elle, ense developpant, rester toujours d’accord avec ses
propres lois? celui-la a cree la logique. Que sont devenues les entelechies d’Aristote, et ses formes substantielles, et son premier ciel?
Tout cela n’est plus,, mais Y Organon est reste; il est reste avec YHistoire des Animaux^ parce que. deux choses seules restent dans les
sciences : les faits de la nature visible et les lois de la pensee.
Telle m’apparait Fidee mere de la Critique de la Raison pure
die est aussi simple que bardie. Des deux elements dont le rapport et.
1’harmonie composent la science, savoir, l’esprit humain, d’une part,,
le sujet et; deFautre, les choses,, les etres, Vobjet, Kant se propose:
de supprimer le seeond et de reduire la science au premier. Ecarter
a jamais ^objectifi comme' absolument inaccessible et indetermi­
nable, wit resoudre dans le subjectify, voila son but, et de la les
grandes lignes de son entreprise.
Kant me fait suivre four a tour deux voies diverses et convergentes.
Il m’enferme d’abord dans le sujet,c’est-a-dire dans l’analyse de l’es­
prit humain, et ramenant toutes les lois. qui gouvernent la pensee a
mi certain nombre de concepts elementaires rigoureusement definis
et classes* il s’efforce de me prouver que ces concepts n’ont qu’une
valeur subjective et relative,, incapables qu’ils sont de me rien apprendre sur 1’essence des choses, et uiiles seulement a coordonner les
phenomenes de Fexperience, ou, en.d’autres termes, a imprimer aux
connaissances humaines le caractere de Fiinite. Cette oeuvre achevee,.
Kant me propose de. soumettre a une grande epreuve dialectique les
resultats de son analyse: il parcourt avec moi successivement les trois
grands’objets des speculations metaphysiques, l’ame, l’univers et
Dieu, et entreprend de me faire voir qu’il n’y a pas une seule asser­
tion dogmatique sur Fessence de Fame, sur l’origine et les elements
de l’univers, enfin sur Fexistence de Dieu, qui ne puisse etre convairicue de s’appuyer sur un paralogisme, de couvrir une antinomie
oude realiser arbitrairement une abstraction.

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

3£

Je vais suivre tour a tour la Critique de la Raison pure sur le ter­
rain de l’analyse et sur celui de la dialectique. Kant decompose tout
le mecanisme de la connaissance humaine en trois fonctions intellect
tuelles, savoir : la Sensibilite, l’Entendement et la Raison. Apercevoir les choses particulieres, ou en d’autres termes former des intui­
tions, voila l’acte propre de la Sensibilite; saisir les rapports des
choses et former des jugements, voila Facte propre de l’Entendement;
former enfin des raisonnements,, c’est-a-dire lier entre eux les juge­
ments et rattacher les consequences a leurs principes,./voila Facte
propre de la liaison. Or, dans l’exercide de chacune de. ces. trois fonc­
tions intellectuelles, F analyse dccouvre deux elements, Fun qui est a
priori, l’autre qui est a postw®ri.-Le premier constitue la matiere;
de la connaissance, le second sa.forme,., Celui-la est domic * pour
ainsi dire, du dehors; celui-ci sort.du propre fonds. de F esprit, de*
son activite, de sa spontaneity natives..Par.. exemple v nul acte de
la sensibilite ou nulle intuition'n’est:possible.qu’a.Kaide des notions
d’espace et de temps. Kant soutient que ces notions sont a priori, et
il les appelle formes pures de la sensibilite. De meme, nul acte de
l’entendement ou nul jugement n’esfc possible quia* Fiaide, de eertaines
notions d’unite, de realite,vde possibility, etc., lesquelles sont egalement a priori, et que Kant appelle les concepts purs de l’entendement. Enfin, nul acte de la raison ou nul raisonnement n’est possible
qu’a l’aide de certaines notions de Fabsolu ou de: Finconditionnel..
Kant leur donne le nom d’idees pures de la raison. Il s’agit maintenant de recueillir ces formes, ces concepts, ces idees,,1014 supremes;,
ressorts constitutifs de la. raison Kuniaine,. pour. en. approfondir la.
nature et en mesurer la portee.
L’analyse de la sensibilite est dans le systeme de Kant une affaire
capitale. La sensibiliteH.effetestlasource des.intuitions,, lesquelles
deviennent la matiere des jugements et par suite des raisonnements,,
‘ ce qui nous conduit jusqu’a l’idee de Fabsolu, forme supreme de
toutes nos connaissances.
Dans toute perception d’tin phenomena exMrieiir., /^ffljtWsiihgue.
deux choses : d’une part,Je. phenomeneexemple tel;
mouvement corporel; de l’autre, la condition de ce phenomene,.
savoir l’espace, sans lequel aucun mouvemem ne saurait etre percu.
Les phenomenes exterieurs varient.a l’infini; Jacondition.de ces phenomenes, l’espace, esttoujours la .meme. Liespace est done, suivant
Kant, la forme pure des sens exterieurs. De meme, le tempsl est la

�32

ESSAI DE PHIL0S0PH1E RELIGIEUSE.

forme pure du sens intime, nulle sensation et en general nulle modi­
fication de nous-memes ne pouvant etre percue que sous la condition
du temps. L’espace et le temps, voila done les deux formes pures de
la sensibilite. Etant concus comme anterieurs aux phenomenes j|
comme uns et infinis, l’espace et le temps ne sont pas des objets de
l’experience, qui ne donne que des phenomenes toujours divers et
toujours limites. Qu’est-ce done que l’espace et le temps? Voulezvous en faire des choses absolues, objectives? mais alors, soit que
vous les eleviez au rang d’etres en soi, soit que vous en fassiez des
attributs de Dieu, soit enfin que vous les reduisiez a des proprietes ou
a des rapports des etres de la nature, vous tombez egalement dans
l’absurde. Dans le premier cas, en effet, vous aboutissez a deux etres
absolus qui sont des non-etres; dans le second, vous confondez le
temps avec 1’eternitej l’espace avec l’immensite; dans le troisieme,
comme vous ne donnez a l’espace et au temps qu’une valeur contingente, vous etes dans l’iinpossibilite d’expliquer le caractere absolu de
deux sciences fondees sur les notions d’espace et de temps, savoir, la
geometrie et la mecanique rationnelle. Il suit de la que l’espace et le
temps n’ont aucune sorte de realite objective et ne peuvent etre autre
chose que des formes de la connaissance: formes necessaires, univer­
selies, donnees a priori, mais n’ayant aucune portee au dela du sujet,
n’exprimant que la nature de la pensee, ne servant qua rendre
l’experience possible.
Telle est en substance 1’esthetique transcendantale de Kant, et il
faut convenir qu’elle est subtile, profonde, originale; mais est-elle
exacte? il me semble que non, et si les principes manquent d’exac­
titude, comment les conclusions ne manqueraient-elles pas de rigueur?
Toute cette ingenieuse theorie de Kant sur l’espace et le temps renferme une erreur qui se retrouve dans toute la suite de son oeuvre
analytique et en corrompt tous les resultats; au lieu d’observer la
realite, il tourmente des abstractions; au lieu de chercher dans la
conscience l’origine des notions fondamentales, il les prend toutes
formees, a l’etat ou une longue suite d’abstractions les a portees, et
il s’imagine que ces notions abstraites sont anterieures a l’experience,
sans laquelle pourtant elles seraient parfaitement vides et inintelli—
gibles.
•
Kant considere l’espace et le temps sous leur forme la plus gene­
rale et la plus abstraite, anterieurement a toute notion d’etendue sen­
sible et de duree particuliere et determinee. Or, il est parfaitement

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

33

inexact que mon esprit debute par de telles conceptions. Avant l’abstrait, le concret; avant la notion d’espace, la notion d’etendue; avant
la notion de temps, les notions de succession et d’identite personnelle.
Je vois un corps ou je le touche, je le percois comme etendu; en le
maniant, je passe d’une impression a une autre, je me sens identique
dans la succession de ces deux etats, je me sens durer; il n’y a point
encore dans mon esprit Fidee abstraite d’espace, Fidee abstraite du
temps. Ce n’est qu’apres avoir percu bien des etendues et bien des
durees que je formerai, par l’abstraction, l’idee generale d’espace et
l’idee generale de temps, pour arriver enfin a concevoir, par la, rai­
son, au dela de tous les corps et de toutes les durees, un etre infini,
absolu, pur des limitations de l’etendue, etranger aux vicissitudes du
temps, en un mot, immense et eternel.
Ainsi done, d’abord, par un acte d’in tuition, les notions concretes
de telle etendue sensible, de telle duree delerminee; puis, par un
acte d’abstraction, les nations generates -d’espace et de temps; puis,
par un acte de raison, leS conceptions absolues d’eterriiteet d’immensite; voila la vraie histoire de mon esprit a la place de l’histdire fantastique tracee par Kant.
Ayant une fois sepafe, isole l’espace et le temps de toute intuition
concrete d’etendue et de duree, il n’est pas mervci’lleux qn’il trouve
ces notions vides, creuses, insignifiantes; pour leur rendre leur rea­
lite et leur sens, il suffit de les rapporter a leun'^reritableorigine, de
les replacer au sein de la conscience. Un kantien me demandera-t-il
maintenant ce que -je pense de la nature objective'de l’espace et du
temps? Je lui repondrai qu’il faut distinguefientre fl*etendue, l’espace
et l’irnmensite, comme ilfaut distinguer entre-la duree, le temps et
d’eternite. L’etendue est une propriety reelle des corps*, et 'la duree
une propriety reelle de&gt; tousBes etres qui| changent ;* l’immensite et
l’eternite sont deux atfribuWMe Ffitre divin, lesquels expriment la
permanence et l’omnipresence de son etre, profondement distinctes
et independantes de toute succession et de toute forme finie; l’espace
et le temps enfin sont de pures abstractions.
Oui, j ’en conviens, faire de Fespace et du temps des etres en soi,
cela est deraisonnable; concevoir Dietl Confine durant et etendupmeme
a l’infini, cela n’est pas moins insoutenable^je l’accorde encore; mais
je ne suis pas pour cela condamne a refuser a la science de l’etendue
et a la science du mouvemdni leur caractere absolu. En effet, tout en
reconnaissant que les propositions de la geometric sortt absolument
Tome III. — 9* Livraison.

3

�34

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

necessaires, je puis expliquer autrement que Kant leur necessity. La
geometrie repose sur l’idee de l’espace, idee abstraite a mon avis;
mais cette idee abstraite etant donnee, toutes les consequences qui
s’en deduisent sont necessaires, par la necessity inherente au principe
meme du raisonnement, au principe d’identite. Le triangle, le cercle
ne sont pas des choses reelles, ce sont de pures constructions de 1’esprit tracant pour ainsi dire au sein de Tidee abstraite de l’etendue'
diverses limitations precises; mais le cercle etant une fois pose comme
cercle, il est necessaire que ses rayons soient egaux, Voila la necessity
inherente aux propositions geometriques; die n’a nul besoin d’une
pretendue intuition a priori de l’espace un et infini; elle n’a besoin
que de la necessity de ce principe : A est A, un cercle est un cercle,
en general, une chose ne peut pas etre differente d’elle-meme, prin­
cipe evidemment necessaire et absolu, qui communique sa necessity a
toutes ses consequences,
L’analyse de l’entendement a, dans le systeme de Kant, les memes
defauts que celle de la sensibilite : elle est artificielle et fausse, prenant des abstractions pour des realites, etrangere a l’observation vraie
de la conscience. De quoi s’agit-il en definitive? de rendre compte
d’un •certain nombre de notions premieres qui sont, en effet, presentes dans tous nos jugements, comme les notions de cause, de sub­
stance, d’unite, lesquelles deviennent la base de ces grands principes
sur Lesquels repose le systeme tntier de nos connaissances. Que fait
Kant? au lieu d’observer la conscience humaine et d’avoir l’oeil fixe
sur ce principe reel et vivant qui dit moi, qui se saisit immediatement lui-meme, qui se sent vivre, agir, durer, qui s’apercoit, non
comme une condition abstraite de la pensee, mais comme un sujet
reel et vivant, comme une veritable cause, une veritable substance,
une veritable unite, au lieu, dis-je, de contempler ce monde des rea­
lties interieures, Kant se perd dans un labyrinthe inextricable de
conceptions abstraites et de distinctions arbitrages, Il dresse une
table de tous les jugements possibles ; il en reconnait douze especes,
reparties trois a trois dans quatre cadres distincts, suivant leur qua­
lity, leur relation et leur modalite. Ces douze especes de jugements,
generaux, particuliers et singuliers, affirmatifs, negatifs et linaitatifs,
categoriques, hypothetiques et disjonctifs, problematiques, assertoriques et apodictiques, representent a ses yeux douze fonctions logiques
de I’entendement, douze procedes distincts pour ramener une variete
donnee a 1’unite. Il conclut de la qu’il doit y avoir dans 1’entende-

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

35

ment douze concepts purs, qui seuls peuvent rendre possibles ces
diverses formes du jugement. G’est ainsi que sont introduites les
.fameuses categories : unite, pluralite et totalite; realite, negation et
Limitation; inherence, dependance et reciprocite ; possibility, existence et necessity.
Suivant Kant, tous ces concepts sont a priori, antgrieurs a toute
experience, absolument necessaires a la formation du.moindre juge­
ment. Ge n’est pas tout, une nouvelle condition est nece^aire : audessus de ces douze formas pures de l’entqndement’, Kant place une
forme generale qu’il appelle ljunite synthetique de l’aperception, ou
' encore Funi te trans^ndantale de la ^conscience. Etji’allez pas croire
qu’il soit ici question, de la .conscience que chacun de nous a -de ses
actes, de cette conscience qui se traduit par .des affirmations comme
celles-ci: Je sens, je pense, je suis. Non, la.conscience de Kant est
une conscience abstraite, un cogito logique, une forme generale de
la pensee; en un mot, ce n’est pas un fait, une realite est une pure
abstraction, arhitrairement erigee en condition necessaire ei a priori
de tout jugement possible.
Voila une analyse qui paraitdejabien compliquee, mais Kant
n’est pas encore au bo.uE Il se flatte :|.uavdnf rendu compte des con­
cepts purs d’unite, d’inherence, de dependance, etc1. ; nicds 11 n’a pas
encore atteint les notions de cause, de substance, d’activi^, ni les
principes correspondants. G’est pourquoi4.il ajopite lei sa theorie du
schematisme. Outre ses’douze concepts purs, il lui faut douze
schemes, c’est-a-dire douze representations a priori du temps,
schemes de quantite , scnemesi de qualite, schemes de relation ,
schemes de modalitd’ il lui faut ces representations pour vivifier
ses concepts abstraits, pour ges rendre applicables aux donnees de
Fexperience, pour leur donnejune valeur et un sens.
J’ai epuise enfin la serie compliquee, ’subtile, laborieuse, des con­
ditions sous lesquelles Kant .croit parvenir a rendre compte des prin­
cipes de l’esprit humain, et par exemple des principes de causalite et
de substance. Or, s’il faut dire tout ce que je pense, ,il n’y a rien de
plus faux, rien de plus vain que cettepretendue deduction qui lui a
coute tant d’eflorts. Kant altere 'essenticllement les notions de cause
et de substance. La notion1 de cause se transforme pour lui en celle
de succession con stante; la notion de substance en celle de perma­
nence. Ge sont la deux erreurs psychdlogiques de la deriiiere gravite.
Quand je produis une actionvolontaire, un efiori des muscles, par

�36

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

exemple, il n’y a pas entre ces deux termes, ma volonte et l’effortJ
une simple relation de succession, comme entre le jour et la nuitl
ou, si Kant aime mieux, entre le vent qui souffle et le roseau qui
plie. Il y a une relation bien plus intime, bien plus profonde : ma
volonte produit l’effort, ma volonte est une cause dont l’effort est un
effet, cause fixe, une, identique, qui se manifeste par une variete
indefinie de phenomenes. Plus j’approfondis la notion de cette acti—j
vite, de ce moi qui fait le fond de ma conscience, plus je reconnaSi
qu’il s’apercoit, non-seulement comme cause, mais comme sub­
stance, je veux dire comme un etre tour a tour ou simultanement
actif et passif, mais toujours identique sous la succession de ses
modifications diverses. Ce n’est point la une substance abstraite,
comme celle de Kant, un je ne sais quoi concu comme permanent,
en opposition avec un ecoulement de phenomenes dont ce terme per­
manent serait la condition abstraite et a priori; c’est une substance
reelle, une substance determihee, une substance qui se sait et se sent
exister et agir. Voila une analyse bien simple, bien facile a verifier;
cependant elle suffit pour faire crouler tout l’echafaudage d’abstrac­
tions, symetrique, subtil, ingenieux, j’eii tombe d’accord, mais tout
artificiel, eleve par la main de Kant.' A la place de ces concepts a
priori, parfaitement vides et creux, il faut done substituer des intui­
tions immediates de la conscience, pleines de realite et de vie; a la
place de ces principes arbitraires, sans usage et sans portee, de veritables principes tenant par leurs racines a 1’experience, et dans leurs
amples developpements embrassant l’univers et portant jusqu’aDieu.
Tels sont les vices essenliels qui me frappent dans l’oeuvre analytique de Kant, et cela suffit pour me mettre en garde contre les con­
sequences qu’il va tirer de ces faux principes dans la partie dialectique de son entreprise.
Kaiit m’a explique tout a l’heure quel est, suivant lui, le role de la
raison dans l’economie de nos connaissances. La raison prise en gene­
ral est la faculte de raisonner, e’est-a-dire de ramener le particulier
au general^ Or, cette operation suppose un dernier principe general
qui soit la condition de tous les autres et qui lui-meme soit inconditionnel. La conception de cet inconditionnel, tel est l’office de la rai­
son pure. Mais la raison pure ne se borne pas a concevoir l’inconditionnel; elle entend se servir de cette idee pour speculer a priori sur
la nature des etres. De la, si j’en veux croire Kant, des illusions

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

37

necessaires. Pour les detruire a jamais, il entreprend d’en decouvrir
I les sources psychologiques et de faire en quelque sorte la science des
T erreurs naturelles de l’esprit humain.
Le principe general de la raison pure est celui-ci : Le conditionnel
etant donne, avec lui est donnee la serie entiere des conditions et par
( consequent l’inconditionnel lui-rneme. Ceprincipe revolt,trois grandes
applications, l’une au sujet de la pensee, F autre aux^objet^sensibles,
la troisieme aux choses en general. De la trois idees : Fidee psycho] ogique, l’idee cosmologique et l’idee theologique. La raison cherche
dans la conscience un sujet qui ne soit pas l’attribut d’un autre sujet,
un sujet absolu, l’ame ou la substance pensante. En presence des
objets sensibles, elle remonteu&amp;e phenomene en phenomene et concoit
quelque chose de premier et de definitif comme servant de base et de
■principe aux phenomenes du ^^m&gt;s J Egbragsarf renfip, U totality
absolue des existences possfBlK elle pose, comme condition de cette
totality, une unite absolue qui est Dieu. Ces trois idees, ces trois
principes, Fame, le Cosm(^eLDieu,^&amp;peuyen^te,-W3dgonature
meme, ni demontres, ni
peuvent gKp^^Bmfces,
puisqu’ils sont ce qu’il y a
d^Mnstration; ils ne peuvent etre realises, puisqu’ils representent ce qui
est au dela de toute experience possible. Leur valeur est done purement subjective*, ils n’etendent pas la connaissance humaine, ils la
circonscrivent et l’achevent, voila tout.
La metaphysique a d’autres pretentions
pretend faire la
science de Fame, celle du Cosmos et celle meme de Dieu. De la
conce|)tion abstraitedenotre e^e.pehsant, Jaquirie
®en
de multiple, elle conclut a l’unite absolue de cet etre, ce qui est un ’
paralogisme. De F impossibility de s’arreter dans la serie regressive '
des phenomenes, elle..cqnfelut Jl uneSadition'
cette condition se presente de deuxMccm^^^^dict^^il enresulte
une antinomie; enfin, de la totalite
desaiobi'et^.eEL'
general, elle conclut a l’etre des etres comme condition de la possibi­
lity des choses et fondement deMie^^nceMniv^^lle.!S|n que cet
etre nous soit absolument inconnu. De .la, un. ideal nuenous transformons arbitrairement en chose reelle et oil nous voyons meme le
fondement de toute realitq. AinsjL l’lmel% runjfeJa|fDieu, tous
les objets de notre pensee,, tout l’edifice de nos croyances, tombe
Apiece a piece et s’ecroule sous la main de Kant, et la conclusion de
cette dialectique negative, c’est que la nietaphysique entiere, avec les

�38

•

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

trois sciences qui la constituent, psychologie rationnelle, cosmologid
rationnelle, theologie rationnelle, est ruinee a jamais.
J’entends dire autour de moi que ces objections de Kant sont absolument invincibles. Mais sans dissimuler ce qu’elles ont a quelques
ogards de fort et de serieux, il me semble von? ici, comme dans son
oeuvre analytique, beaucoup plus d’artifiee que de solidite. Kant
reduit la psychologie .aux quatre theses suivantes : lame est une
substance, lime est simple, Fame est une, Fame est spirituelle. Or,
suivaut bailees quatre propositions reposent uniquement sur quatre;
arguments vicicux ou se retrouve toujours le meme paralogisme. On
pose, dit-il', dans les- premisses un moi purement subjectif, qui n’est1
autre chose1 qu’une condition logique de la perception des pheno—
menes, et dans le passage des premisses a la conclusion, on trans­
form^ ce moi subjectif et logique ehJun moi objectif doue d’une
realiteabsolue /
Je repondrai a Kant que sa dialectique peut etre vietorieuse eontre
Ja psychologie concue a la maniere de Wolf, je veux dire exclusivement fbndee sur Fabus des procedes logiques, mais qu’elle ne saurait
atteindre la veritable science de Fame, celle qui prend son point d’appui, non dans des syllogismes, mais dah^’ttne analyse approfondie de
la nature humaine. En effet, quelle est la veritable base de la psycho­
logie ?un fait permanent et tiniverseL le fait de conscience. Je sens
vivre au dedans de moi un principe toujours present, qui ne se confond pas avec la seriede mes modifications, que je retrouve identique
a lui-mfeme sous les vicissitudes de mon existence mobile, qui, sort
en subissant Faction des choses exterieures, soit en reagissant art'
dehors, soit en sei concentrant sur soi dans une action tout interieure,
a chaque instant se connatt, a chaque instant Faffirme avee une darts
et une certitude infaillibles. Est-ce la le moi dont parle Kant, ce sujet
logique, cette forme abstraite* pure condition de la possibility de Fexperienee? non, evidemment non; Le moi de la conscience est une
force en action, une Energie qui se deploiej quelque chose d’essentielI'ementreeT, contret, vivant. Maintenaht, pour etre reel et concret, ce
moi n’a-t-il qu’une valeur empirique? n’esHT pas un veritable etre,
une veritable substance?On refusera d’fen eonvenir, si: avee Kant! on
fait de la substance un principe mysterieux, un je ne sais quoi, un
X algebrique, si avee lui bn se plait a creuser un abime infranehis*sable entre la consdence et la Faison, ent re le monde des phenomenes
ei le monde des etres. Mais- cette separation n’a aucun sens pour l’obr -

%

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

30

^TS^eur attentif. Dans l’acte de conscience en effet, le sujet se saisit
lui-meme et s’affirme comme objet. Entre le moi qui agit et le moi
qui se sent agir, l’analyse peut distinguer, mais la nature, le mouvement reel de la vie ne distinguent pas, Fobjectif et le’subjectif ne font
qu’un.
Et maintenant, pow; dfeblir Fwitei,, la simplicity lagubstotialite^
la spirituality de Fame, faudra-t-il faire appel au raisonnement, construire des syllogismes?Il est cl air qu'e cefe est parfaitement inutile;
j’ajoute que cela m’a toujours paru tres-dangereux. En effet, raisonner pour trouver Famy^estadmettire que' Fame ne s’apercoit pas
elle-meme, c’est eteblir une' distinction factice entrb' dJdtix moi,f le; moi
de la conscience et fe mor dh la raison, c’est eiever enfre eiix une bstt’riere arbitraire que le raisonnement ne pourra pas franchir. A ce
point de vue, Kant a raison. Il n’y a plus de psychologie, des qu’il
n’y a plus une intuition de conscience qui atteigne 1’elre, Funite, la
substance dans leur profondeur. C’en est fait de toute metaphysique,
et I’esprit humain esl condamne aignererFunivers ef Dieu, arester
enferme dans la region des phenomenes. Voila ce que Kant a supe—
rieurement vu; voila pour moi la valeur et l’interet de sa dialectique.’
Mais ce qu’il n’a pas vu, c’est que la science de Fame a pour base,
non pas un moi logitjue^ mats un moi reel, non pas un moi purernent
phenomenal, mais un moi cause, un moi substance, un moi un, iden­
tique, vivant, objectif et subjectif tout ensemble. Retablir ce principe,
c’est refuter Kant, et c’est du meme coup rendre a la psychologie
rationnelle et a la mdtaphysiquq leur fondement.
J’oserai maintenant jeter un coup d’oeil sur ces fameuses antino­
mies qui passent chez beau coup d’e sprits pourlede sespoiretern el‘ et
l’insurmontable ecueil de la philosophic speculative. Elles resultent,
dans le systeme de Kant, de l’application du principe fondamental de
la raison, savoir que le conditionnel etant donne, aved fui
ment donnee la serie entiere des conditions et partant l’inconditionnel lui-meme. Appliquez ce principe a l’idee du mbndb, considere
comme un ensemble de phenomenes exterieurs, vous verrez se former
quatre theses, contre lesquelles s’eleveront aussitot quatre antitheses,
d’ou resultera une quadruple antinomie. Comment cela? c’est que,
selon Kant, chaque fois que vous affirmez qu’un phenomene est
subordonne a une serie de conditions, vous pouvez egalement concevoir cette serie comme finie ou comme infinie. Dans les deux cas,
l’absolu semble donne, et Fabsolu JcVst fa chi’rtiefb’ que l’esprit

�40

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

humain, en vertu des lois de sa nature, cherche sans cesse sans
pouvoir jamais la saisir.
Considerez-vous le monde suivant les categories de la quantite et
de la qualite? vous le concevez avec un droit egal comme limite en
extension et en duree, c’est-a-dire comme fini, ou comme illimite
dans Fespace et dans le temps, c’est-a-dire comme infini; vous vous
le representez tout aussi bien comme compose de parties simples que
comme infiniment divisible. .£e sont la les antinomies que Kant
appelle mathematiques. Concevez-vous le monde sous de nouveaux
points de vue, ceux de la relation et de la modalite ? vous etes porte a
rattacher tous les effets,a une cause premiere et libre, ou bien, tout
aussi arbitrairement, a les concevoir comme une chaine infinie de
phenomenes lies par une aveugle fatalite. De meme, vous etes egalement enclin a donner pour base a la serie des choses contingentes
une existence necessaire et a concevoir cette serie comme indefinie.
Ce sont la les antinomies dites dynamiques et qui completent ce
systeme de .contradictions regulieres imposees par Kant a l’esprit
humain.
Je noterai ici une premiere reflexion, flont je suis frappe, c’est que
Kant ne considere comme absolument insolubles que les antinomies
mathematiques .; il admet pour les autres une solution, et il travaille
meme a la decouvrir. Certes $ voila une concession qui est de la derniere importance. Car il est assez clair que les antinomies dynami­
ques sont les plus gravesde tputes, puisque l’existence de la liberte y
est engageej et deja meme, par anticipation , ,Fexistcnce de Dieu,
c’est-a-dire la morale et la religion. Kant accorde done que sur ces
grands objets la raison n’est pas reduilev,au desesperant aveu d’une
contradiction inevitable. La morale et la religion sont a couvert. D
ne reste done plus de serieusement compromis que l’interet de curio­
site qui s’attache pour l’homme a ces questions purement metaphysi- ■
ques, qui restent pour la masse du genre humain parfaitement indif- ;
ferentes et sur lesquelles l’ignorance est facile a supporter, meme au
petit nombre d’esprits curieux qui les agitent, par exemple, la ques­
tion de savoir si la matiere est ou non divisible a l’infini. Voila done
ou aboutit ce grand et solennel acte d’accusation si laborieusement
dresse, ou le scepticisme a epuise toute sa force et tous ses artifices.
Concentree sur ce terrain, j’avoue que la discussion perd de sa gran­
deur, mais elle perd aussi de ses perils. Si la morale et la religion
sont hors de cause, qu’importe apres tout que, sur quelques points

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

41

de subtile metaphysique, mon esprit soit oblige de confesser son
impuissance?
•
Mais meme dans cet ordre de problemes abstraits, il me semble
que Kant n’aboutit pas a la conclusion oil il aspire. Je m’armerai contre lui de ses propres aveux. Il resout les antinomies dynamiques par
une distinction fort juste entre le point de.vue de l’experience et le
point de vue de la raison. De ce que pour les sens: il n’y .a que des
phenomenes contingents,! on ne pent pas:conclure, ditsil,' qu’au dela
des phenomenes, darisi une region?ou les sens, ne peuvent atteindre,
il n’y ait pas un etre necessaire,iune cause, spontanee ebpremiere qui
soit le principe de tous les phenomenes de l’univers. Fort bien; mais
je dirai a Kant, ennui empruntant son moyien de s-solation &amp;t en le
poussant plus loin que lui, .que si les sens et ^imagination nous invitent a nous representer un monde fini,, cela ne prouve pas que la
raison n’ait pas le droit.de co.riqp¥®ir,f.au.moip^ commeipossible, un
univers sans bornes, dont l’etendue et la duree illimitees reflechissent en quelque sorte l’eternite et l’immensite incommunicables
de Dieu. De meme, si les sens et l’imagination s’arretent avec com­
plaisance a la vieilleet grossiere hypothese des atomes, rien n’empeche
la raison de detruire ces fausses‘apparences, de nousdaire comprendre
l’impossibilite d’un atome etendu , c’est-a-dired’un indivisible divi­
sible ; rien ne l’empeche surtout de .saisiig.au dela d^l’etehdue et du
mouvement, les causes invisibles dont Faction permanente anime la
face du monde, et de concevoir ces, causes commo des principes doues
d’unite, inferieurs sans doute, mais plus ou moins analogues a cettc
cause simple et indivisible que.iiiousjsentons vivre; et .palpjter au
dedans de nous. Ainsis’evanouit le fantastique assendjlage.de con­
tradictions imagine par le sceptieismp, et il.ne reste^deftanbdiefforts
d’un genie fait pour unautre.usage^ qu’une leGpn. de modestie donnee
a l’esprit humain.
Sices vues sont justes, je puis aborder avec un peu plus de confiance les objections de Kant contre la possibility d’une theologie
rationnelle.
A ses yeux l’idee„de Dieu,ou de l’etre de^gOp^ estdajpluswhaute de
la raison et la plus necessaire, puisquey e’est par elie que la raison
Tonsomme son oeuvre synthetique en^ dormant aul’ensemble de la,
connaissance liumaine sa derniere ignite; mais tout ce qui&gt;resulte
de la, dit-il, c’est que DieU est, non pas la realite supreme, mais seu­
lement le supreme ideal, rien de plus’. Or, il arrive que la curiosite

�42

*

•

X (&lt; g.scX
J

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEHSEi

humaine ne se peut satisfaire d’un simple ideal; emportee par le
desir de penetrer jusqu’au fond des choses, elle transforme cet ideal
tout subjectif et tout relatif en une realite absolue, et se flatte de pouvoir saisir, embrasser et decrire le principe de 1’existence.
Cette illusion se produit, d^apres Kant, selon une marche reguliere. D’abord la raison, en contemplant co vaste et harmonieux univers, le&gt;rattache a un principe invisible puis, elle conceit ce principe
comme necessaire pour y trouver la raison, d’etre de l’ensemble des
choses contingentes ; enfm, de 1’etre necessaire elle s’eleve a l’Ctre des
etreSy c’est-a-dire a I’etre qui contient toutes- les realites et toutes les
ptjssibilites , cet etre pouvant seul renfermer la. raison universelle et
absolue de toute existence-.
La theologie rationnelle exprime a sa maniere cette evolution spontanee de la raison speculative, en demontrant. [’’existence de Dieu par
trois arguments 5 ^’argument, physico-theologique', qui s’appuie sur
l’ordre de l’univers, 1’argument cosmologique, fonde sur la contingencedu monde, 1’argument ontologique,. qui deduit du concept de
Fetre parfait son existence reelle.
Je dois convenir d’une chose, c’est que Kant me semble avoir parfaitement reussi a mettre enlumiere les defauts de ces arguments, de
meme qu’SL triomphaitaisement tout a.l’heure des; preuves syllogistiques de la spirituality de Fame. Mais qu’en faut-il conclure? que les
bases de la theodicee sont detruites &gt; nullement; mais que Kant n’a
connu ^es veritables bases de la theodicee. lEadt a l’heure, il alterait et niait F intuition immediate du moi pair lui-meme; maintenant

il altere et nie une autre intuition, moins claire peut-etre, mais egalement irrefragable, l’intuition de l’etre parfait et absolu. let encore,
il n’y a pas, d’un cote, un concept abstrait, logique, le concept d’une
existence absolue envisag^e commo purement possible; de l’autre,
l’esprit humain se consumant en raisonnements steriles, entassant les
syllogismes pour irouver, par dela ce concept parfaitement vide de
toute reality un Dieu reel et vivant qui sans cesse lui echappe et
semble se derober a ses efforts. G’est la une fausse image de la con­
science humaine, d’oil ne pent sortir qu’une fausse et sterile theolo­
gie. De meme que je ne saisis pas d’abord un moi abstrait, un moi i
possible, pour arriver ensuite, a travers des raisonnements arbitraires, q
a un moi reel, coneret, effectif, substantiel; de meme, quand je rat- \
tache mon existence fragile a cette source infinie d’etre, de pensee et !
de vie quu j’appelle Dieu, ce n est point la. un raisonnement fonde. j

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

i
r:

I

43

snr des conceptions abstraites, e’est une veritable intuition, ou l’Etre |
desetres est saisi et affirme, non comme possible, mais comme reel;
et present.
&gt; ri Vienne maintenant Kant; reduire1 la theologie rationnelle a trois
syllogismesje lui dirai qu’il pent avoir raison con lire une theologie
raisonneuse et nourrie deputes abstractions^ telle par exemple que la
theologie toute scolastique de Wolf; mais qu’il n’atteini pas une
theologie amie des faits et solidement appuyee sur les intuitions
reelles et fecondes de; la conscience.
Voici en effet le procede dont se sort Kant pour battre em br'eche
la theologie rationnelle. Apres avoir aftaque 1’argument physico-theologique, fonde sur les causes finales,/tequel devient enlre ses mains
une preuve purement empirique, etrangere a toute notion de perfec­
tion absolue,. incapable par consequentld’atteindre jusqu’au principe
de l’existence, il ramene subtilementl’argument cosmologique tire de
la contingenee du monde a l’argument ontologique sur'lequol il lui
plait de concentrer tout le dehai. Or, quel est eet argument supreme T
e’est la preuve inspireeva saint Anselmepar le genieisubtil de la sco­
lastique, et mal a propos ressuscitee. par le grand geometrefiqui a.
fonde la philosophic moderne.. Elle cqnsiste a poser le concept d’une
perfection possible pour en? fairs iojdir par fife dSisonnement »|Vxistence reelle et actuelle d’un etre parfait. Toute la subtilite ingenieuse
de saint Ans.elw&gt; tout© I’industrie geometriques de. Descartes sont
impuissantesr il est Vraa f a operer cette deduction.. Je l’accorde a
Kant, et voila le resuriat^mTde cette. partie de son entreprise, dialectique; mais a-t-il atteint son but? a-t-il prouve I’impuissance de
l’esprit humain a saisir le principe premier de la pensee et de 1’etre ?
il est clair que non.
Telle est 1’impression que me laisse l’etude de la Critique de la
Raison pure speculative, et il semblerait en resulter que les pro—
blemes religieux n’ont idea
avee Kaaatj si '6e n’esta titred’adversaire. Mais le grand ouvrage que. je viens de mediterne eon—
tient qu’une m@itM.de I’entreprise philosophique' db&gt; Kant Hl II y aft
deux hommes en lui, le metaphy sicien et le moraliste. Le metaphysicien aboutit, comme je viens de le voir, au seepticisme absolu; mais
le moraliste est profondement dogmatique^ et il ramene le metaphy—
sicien a la certitude et a Dieu. Si la raison speculative etait la raison
tout entiere, l’homme de Kant ne ^prtirait jamais-de sa propre. pen­
see; il y languirait comme dans une: etroite prison,, contemplant

�44

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

sterilement ces ideaux, ces concepts, vaines images d’un monde intel­
ligible a jamais insaisissable a ses yeux. Mais, a cote de la raison
speculative, il y a en nous la raison pratique. Les formes pures de
l’intuition, les concepts de l’entendement, les ideaux de la raison
n’epuisent pas l’analyse de la conscience humaine; elle renferme
encore d’autres elements a priori, par exemple, ces deux grands con­
cepts du devoir .et de la liberte sur lesquels repose toute notre vie
morale. L’homme de la raison speculative, c’est un etre purement
intellectuel, n’ayant rien autre chose a tfaire qu’a penser; mais
l’homme veritable n’est pas un pur esprit, c’est un etre actif, sen­
sible; il a des besoms, des desirs, des obligations,ail aspire au bonheur, a la.perfection, a rimmor.talite. He bien! le voila qui va
retrouver au sein de la vie morale la certitude qui lui echappait dans
ses recherches speculativesl L’ame spirituelle et Immortelle, Dieu,
la Providence, s’etaient jusqu’a present derobes a tous ses efforts;
appuye sur l’idee du devoir, ii saisit d’une main sure toutes ces verites desormais a l’abri de toute atteinte. L’idee du devoir est le Cogito
ergo sum de Kant ; c’est le minimum quid inconcussum, invincible
au doutequi sort a cenouveau Descartes a*consolider tout ce qu’il
avait ebranle. Telle est 1’idee generate de la Critique de la Raison
pratique, let c?est la pretention formelie de Kant, que ce second
ouvrage, loin d’etre, une aite?ajoutee apres coup) I un edifice mal
construitpar un architecte imprevoyant, ^ient au contraire concourir
aved lai Critique de la Raison speculative a former un monument
regulier, complet et harmonieux *.
Comment la morale de Kant peut-elle servir de base a une theodicee? comment Dieu est-il, avec la liberte et la vie future, un des
trois postulate dela Raison pratique? voila maintenant la question.
Kant part du concept fondamental de la raison.pratique , c’est-adire^du. concept du devoir, et il.stattache a etablir que ce concept a
uneveCtu objective que me possede aucun des concepts de la raison
speculative ;lcela fait,jril&lt; soutient que le concept du devoir commu­
nique immediatement sa vertu objective a un second concept, celui
de liberte, tellement lie avec le premierqu’ils forment a eux deux un
tout inseparable. 'Cela etabli, Kant .se flatte d’avoir deja fait un pas
hors du cercle de la conscience ; .rear Jia liberte, . a l’en croire, ne se
1. Je ne disrifen d’une troisifeme’tritiqufe/laCritique duJugement, qui vient
encore accroitre et compliipifer le syst&amp;me de Kant.

�E1SSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

45

sent point, elle se conclut. Les concepts de devoir et de liberte, avec
la force d’objectivite qui leur est propre, ont done fait ce que
n’avaient pu faire les speculations les plus puissantes de la metaphy­
sique: ils m’ont assure de l’existence reelle d’un etre en soi, d’un
noumene.,.car ils m’ont fait saisir l’etre libre et moral, oblige de faire
Son devoir et aspirant au meilleur usage, de sa liberte, c’est-a-dire
au souverain bien. 0r^ maintenanl|4e concept du souverain bien, ou
se resume la morale, est lie a deux nouveaux concepts, oil se resume
la religion : de sontdes concepts., deilDieia&gt;e.L de la vie future. Qu’arrive-t-il de la? e’est quelle' concept mo^al communique aux concepts
religieux la vertu objective qui estleii lui^ et de la sorte, Dieu et;la vie
future, qui n’etaient pour-liaison speculative t»e des ideaux' et des
possibles, deviennent indirectement pour nous des realites certaines.
Il faut reprendre, anneau par anneau, la chaine de cette deduction,
afin d’en toucher au doigtple fort et lefaiole. K.ant commence*par le
concept de devoir, et y appliquant.^analyse aveejune rigueur et une
profondeur justement admirees, il en etablit l’existence et les caracteres. Il y a des devoirs, et tout devoir est absolu par son essence. Tu
ne mentiras pas^ tu ne deroberas pas, ce sont des maximes evidentes
par elles-memes. Or, l’obligation qu’ell es expriment est-elle particuliere a tel temps, a tel lieu, a tel individu, a telle circonstance? nullement; ces maximes sont universelies et necessaires; y supposer une
seule exception, e’est les detruire. Partant de la, Kant pose comme
criterium de la moralite cette fameuse regie : Agis toujours de telle
sorte que la maxime de ta volonte puisse etre consideree comme
un principe de legislation universelle, et il refute victorieusement
tous les philosophesjqui pret‘dndenfr£expliquer»lc d&amp;voir, soitipar
1’education, comme Montaigne, soit par la constitution civile, comme
Mandeville, soit par le bonheur, comme Epicure, soit par le senti­
ment, comme Hutcheson, soit par la perfection, comme Wolf apres
les stoiciens, soit enfin par la volonte divine, comme Grusius et d’autres theologiens et philosophes.
Le devoir est done un principe absolu, cela est demontre; mais
y a-t-il quelque raison pour accorder a ce concept une valeur objec: tive, quand on le refuse a une fonle d’autres concepts; egalement
absolus, tels que ceux de la raison speculative? C’est ici que Kant
epuise, mais bien vainement, toutes les ressources de son esprit
inventif et subtil.
Il pretend distinguer le concept du devoir d’avec les- notions d’es-

�46

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELJGIEUSE.

pace, de temps, de cause, de substance, et autres semblables, soit en
ce que l’espace et le temps se rapportent aux objets de l’experience,
tandis que le concept du devoir en est entierement independant,
soit en ce que la cause et la substance, si Ton fait abstraction de leur |
usage dans les, choses de I’experience, n’ont plus qu’un rapport loin-|
tain et hypothetique avec les objets intelligibles auxquels on vent |'
■etendre arbitrairement .leur application, tandis. que le concept du
devoir, reglant immediatement et absolument ce qui doit etre fait,
ce qui oblige tout etre raisonnable, acquiert par cela inline une force
d’objectivite incontestable, puisque 1’etre raisonnable ne peut nier
la valeur objective du concept du devoir,*saus nier le devoir hdineme.
Investi par Kant de ce privilege objectif,_le concept du devoir le
communique a plusieurs autres, et d’abord, d’une facon immediate,
a celui de la liberte . J e. touche &lt;a un des paradoxes les plus extraordinaires de Kant.
lout en reconnaissant hautement la liberty il pretend que nous
n’en .avens pas conscience. La liberie n’est pas un fait a ses yeux;
c’est sun concept a priori. Prise en elle-meme, ce n’est qu’un ideal,
et eel ideal ne devient une realite quepar la force d’objectivite attribuee au concept du devoir.UDe sorte que nous ne connaissons pas
immediatement que nous sornmes* fibres, nous le concluons. En
verite, je ne puis m’expliquer cette artificielle et etrange deduction
qu’en me disant que Kant etail condamne d’avance aux vains raffinements de 1’analyse et a toutes sortes d’eijreurs par son scepticisme
-absolu en metaphysique; II. a voulu en effet, dans la Critique de la
Raison speculative, etablir une pretendue antinomie entre les lois
de la nature et les lois de 1’ordre moral. A l’entendre, dans la region
des choses de I’experience (laquelle embrasse les faits du sens intime), I
lout est sounds a une .fatalite absolue; un phenomene, quel qu’il
soit,, extern® ou interne, est determine par les phenomenes anterieu^|, de sorte qu’il n’y a la aucune place pour la liberte. Au
contraire, dans la region des choses du devoir, les phenomenes, qui
sent des actions raisonnables, ont pour caractere propre de se rap­
porter a use cause libre. Voila la these d’une part, et l’antithese de
1’autre, d’ou -resulte une antinomie. -C’esl pour la resoudre et pour :
sauver la morale, menacee d’etre emportee dans la ruine de l’ontologie, que Kant a imagine sa theorie de la liberte. Il veut que la liberte
soit en dehors de 1’experieuce, en dehors meme du sens intime, afin

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

47

de la soustraire a la loi qui regit suivant lui le monde des faits; il la
transporte done dans les regions des choses ideales, et se flatte ainsi
de resoudre l’antinomie qu’il lui avait plu de supposer. Mais s’il
suffisait, dans la Critique de la Raison pure, ■d’idealfeer la liberte
pour la conserver, dans ^ Critique de la Raison pratique, cela no
suffit plus. Il faut a Kaul, non pas une liberte ideate, line liberte
abstraite et purement possible, mais une liberte reelle, pour avoir
une morale reelle etdes devoirs effectifs^'Que fait-ilT il transforme
l’ideal en reel, d’une maniere aussi ingenieuse et aussi vaine qu’il
transformait tout a Theure le reel ctfjdeal. Nous; n’avons;^! est 4rai,
si on veut s’en tier a lui, qu’un concept delnotre liberte, a la place
d’un sentiment immediat et precis; mais, grace au concept du devoir
et a la merveilleuse faculte objectivante dont il l’a gratifie, cette
liberte possible et tout ideale se metamorphose en^triie liberte eHec—
tive. En effet que signifierait, dit-il, le concept de devoir pour un
etre qui serait depourvu de liberte ? Tu dois, done tu peux. Si nous
avons des obligations, comme cela est evident de soi, nous sommes
libres de les accomplir. Autrement nous ne connaitrions que le desir
et la necessite. Le desir incline, la necessity contraint, le devoir seul
oblige, parce qu^seuTiLsuppos^Ialibea’te.^
C’est a 1’aide de tous ces detours compliques et laborieux que Kant
aboutit au premier postulat de Idraison pratique ^existence reelle
de la liberte. S’imaginant avoir arrache la morale au scepticisme,
par la morale il tente de lui arracher aussi la religion.
Si la morale est vraid* la ‘morale telle que vientflde la constituer
Kant, avec la loi dii devdih pour principe et la liberte pbntlMlfoquence, quelle est la fin de Fhomnte^ Kant# demande si We'fin
est la vertu seute, la vertu se suffisant pleineriitmt a elle-meme, ainsi
que Font enseigne les stoiciens. Il examine alors le principe fondamental de cette grande ecole *ieHle comparant avbe te principe contraire des epicuriens, il fait voir avec une force eirijbe iagejj ddulirV
hies que ni la vertu, ni te bonheur ne constituent separement la fin
de l’bomme, le souverain biefi". Sans meconnaitre la superiority du
principe stoicien, Kant prouve qu’il est insuffisant et qu’il a besoin
d’etre tempere pfe^fe priilcipe epicurien, qui a sorltour reduit a
lui-meme, serait ^ansWtorite comffie sans dignite-ferales. ZJRduverain bien n’est done ni?Ta vertu seule, ni le seul bbfifeur,%iais
l’harmonie du bonheur dtde la vertu. Br, maintenant, ce souverain
bien, vers lequel la raison nous ordonne de lendre sansMHk, est-il

�r

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSeSP

realisable dans les conditions du monde sensible? Kant demontre
superieurement le contraire.
Sans aucun doute, la vertu est accessible a l’homme dans une
certaine mesure, puisqu’elle depend de sa volonte; mais la vertu
parfaite c’est la saintete, et la saintete est un ideal que la volonte ne
peut atteindre ,. quoiqu’elle puisse et doive y tendre sans cesse. AinJI
done, des deux elements du, sopverain &gt;bien, le premier ne saurait
etre realise dans l$s limites d’une existence bornee. D’ou il suit qu’il
faut de deux choses,Funes: ou bien admettre que cet ideal est une
. chimere trpjaipeuse, ce qui renyerse tout l’ordre moral, ou bien
' reconnaitre apres la vie presente une carriere indefinie de perfectionnements pour la moralite humaine.
Cette derniere conclusion se confirme encore, si l’on considere le
second element, du^ souverain bien, le bonheur. Non-seulement le
bonheur n’est pas et ne peut pas etre de ce monde, ce qui acheve de
prouver la vie future, mais le rapport du bonheur et de la vertu est
completement independant de notre volonte, et ce rapport ne peut
etre etabli selon les lois absolues de la justice que par une volonte
superieure a-j,’p^^ers,f.et qui tienne en quelque sorte l’humanite et
la nature dans sa main. C’cst ainsi- que le souverain bien, que la
raison pratique nous,.fait.concevoir.comme l’objet necessaire de notre
volonte, supposant lui-meme, dit Kant, un Souverain bienprimitif
d’ou il puisse deriver, il est moralement necessaire d’admettre Fexis­
tence de Dieu.,
Wila.donc notre grand sceptique en possession d’une existence
absolue, et certes ce resultat ^st deja ysingulierement surprenant.
Mais ce qui est plus extraordinaire encore, c’est qu’apres avoir affirme
Dieu, il entreprenne de determiner sa nature. Quoi! Fauteur de la
Critique de la nation pyre
construire jane dheologie rationnelle
a la maniere de Wolf! Quoi^vous avez consume toute votre puis­
sance d’analyste?sltoute votre vigueur de dialecticien a prouver que
la metaphvsique est impossible, et vous venez apres coup nous proposer la solution du probleme metaphysique le plus eleve! Votre
circonspectipn systematique etait tellemue.vous ne vouliez rien affirmer de l’objet meme qui est le plus pres de nous, de ce principe qui
en nous pense et agit sans,.cesse ,a.l|plumiere de la conscience, et
maintenant vous vous flattez de penetrer legrand my stere de l’existence, d’atteindre Fabsolu et de le decrire! Que va devenir l’idee
fondamentale ue votre reform e philosophique, cette idee qui devait

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

49

modifier si profondement le cours de l’esprit humain, et changer la
face de toutes choses dans l’ordre philosophique, comme avait fait,
tdans l’ordre physique, la decouverte de Copernic ?
. Certes je ne puis douter que Kant, un des esprits les plus systematiques du monde, ne se soit propose, toutes ces objections et bien
d’autres encore. Mais une fois resolu a sauver^le principe des verites
religieuses, une fois entre dans la voie de la Critique de la Raison
pratique, je comprends aussi qu’il lui etait bien difficile de ne pas
aller au dela de la simple affirmation de Dieu. A quel titre, en effet,
avons-nous le droit, sui\ant Kant, d’affirmer que Dieu existe ? c’est
parce que le souverain bien, qui ^iLneces^^menl
realise, ne
peut l’etre qu’en supposant Dieu. Mais s’il en est ainsi, nous avons
une methode pour determiner la nature de Dieu. Bien que saisi par
nous indirectement, Dieu n’est na&amp; poufegel^jM l^^^^CRiyniatique. Nous ne voyons pas digcGtement ce qu’il est, mais nous savons
ce qu’il doit etre, car noiis savons qu’il doit avoir tous les gttributs
sans lesquels il lui serait impossible d’etre ce qu’il est, c’est-a-dire le
principe qui realise le souverain bien. Or, pour realiserle souverain
bien, il faut d’abord le connaitre. Done, DieS est intemgwffl. Il ne
suffit pas de le connaitre, il faut l’aimer et le vouloir. Done Dieu
est bon et puissant. H
Ainsi parle la logique; mais je JfaisTe parler Kant lui-meme:
« Dieu doit etre omniscient, diL-jl, afin de penetrer nos plus secretes
intentions dans toushles’cas possibles et dans tous les temps; omni­
potent, afin de departir a ma conduite les suites qu’elle rnerite, et de
meme, omnipresent, eternel, etc.1 » Et c’est ainsi, ajoute Kant, que
la loi morale determine, a l’aide de l’idee du souverain bien, la
notion de l’Etre supreme, ce que ne pouvaient faire ni la physique,
ni la metaphysique, nuen gen^Oltoute
speculative.
Arrive au terme de la Critique de la Raison pratique, Kant fait
d’incroyables efforts pour se demontrer a lui-meme qu’elle est d’ac­
cord avec la Critique de la Raison* spjl&amp;dMiA
Pu. douter
de Dieu dans celle-ci et l’affirmer dans celle-la sans aucune contra­
diction. La raison pratique, remarque=-t-il, n’etend point la connais­
sance speculative; elle nous fait seulement connaitre comme reel co
que la raison speculative concevait comme problematique. La liberte,
tt’immortalite, Dieu, ne son|tpas nou/Epsaisoii speculative des objets
3. Critique de la 'Raison pratique, traduction de M. Jules Barni, p. 358.
Tome III.— 9" Livraison.

4

�50

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

nouveaux; la raison pratique se borne a nous assurer de leur realite;
objective, que nous ignorions. Pour la liberte, cela se fait immediatoment: tu dois, done tu es libre; la liberte est la condition a priori de
la loi morale. Et quant aux deux autres grandes verites religieuses,
1’immortalite et Dieu, lteur realite objective est liee a celle de la
liberte , qui elle-meme est inseparable de la loi morale, dont nous
avons l’immediate conscience.
Lorsque la raison pratique affirme 1’immortalite et Dieu, ce n’est
pas un simple besom speculatif, un simple moyen de donner a nos
connaissances un plus haut degre d’unite et de perfection; e’est un
besoin legitime d’admettre une chose sans laquelle ne pourrait avoir
lieu ce que nous devons necessairement nous proposer pour but de
nos actions. Ainsi done, la raison pratique ne contredit pas, elle confirme la raison speculative. Il y aurait contradiction entre elles si la
raison pratique pretendait etendre le ehamp de nos speculations theoriques et donner aux idees un usage transcendantal. Mais non ; si la
raison pratique donne a certains concepts une portee que la raison
speculative ne pent leur attrfbuer, ce n’est pas une portee speculative*
Dieu et 1’immortalite restent pour nous speculativement des choses
impenetrables; nous savons seulement d’une maniere certaine qu’il
y a un Dieu et une vie future. La raison speculative nous avait averti
qu’au dela du phenomena il doit y avoir autre chose. Cette autre
chose reste inconnue a la raison pratique en ce sens qu’elle ne peut
le determiner speculativement, ou du meins qu’elle n’ajoute rien
aux concepts speculatifs que nous en avions; mais ces concepts speculatifs nous presentaient l’idqal et l’absolu simplement possibles; la
raison pratique noiis les donne comme certains.
Que- faut-il penser de ces explications ingenieuses? A dire le vrai,
je les trouve parfaitement vaines, et il me semble que toutes les tentatives de Kant pour donner au concept du devoir la portee objective
' qu’il refuse aux autres concepts de la raison, ont completemeni
Lechoue. II dit que le concept du devoir a une force d’objectivite qui
■ lui est exclusivement propre, en ce qu’il exprime ce qui doit etre fait
’ par toute volonte raisonnable, abstraction faite des conditions de
1’experience, et realise ainsi lui-meme ses objets, puisqu’il depend
toujours de la volbnte de Tester fidele au devoir. — Je reponds que
le concept de la cause et eelui de la substance sont, tout aussi bien
que la loi du devoir, independants des objets sensibles. Supposez, en
effet, l’univers aneanti, ees concepts gardent une valeur propre; car

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE!

51

il reste vrai que tout effet suppose une cause et tout attribut une
substance. — Ce sont la, dit Kant, des concepts vides. — Soit; mais
quoi de plus vide aussi que la notion du devoir;, s’il n’y avait pas
des etres doues de volonte? Le deyoir, ditej^yous, non-seul.ement
regie le monde moralcomme la Joi de la causajite regie le monde
physique, mais il leconstitue, Suhtije et fgusse distmetiond Otezles
etres moraux, dont ^experience seule, no.us apprend I’exkten^ au x
dedans et au dehors* de^ous^ le devoir n’est plus qu’une abstraction
sans realite. Tous les raffinements et toutes les subtilites imaginees
pour creer ici une difference ne prouvent qu’une chose, c’esf. que le ’
bon sens de Kant et sa bonne conscience ne peuvent tenir dans le ,
systeme d’abstractions et de doutes ou la peur de la metaphysique l’a '
conduit a s’emprisonner.
Supposons maintenanWuele concept, du devoir,. tel que Kant le
Mecrit, possede en effet une valeur objective,fc|e dis,qu’il ne pourra la
communiquer ni aux concepts de la. vie future et.de Dieu,7m meme
an concept de la liberte., C’est sans doute une maxirne tres-belleet
tres-vraie que celle de Kant: tu dois,. done tu peux, et il est incon­
testable en soi que le devoir et la liherte sont inseparables; mais j’ose
dfere que cela est yj» pour tout le monde excepfe pour Kant. Ek#
effet, quiconque s’interroge saps pardi pris reconnaitra aisem,ent
qu’aussitdt que la raisoa fait, (ii^tinguer a rh.omme le bieu du mal8,
la conscience lui apprend qu’il est lihre dmchoisir J’un ou l’aufre.
Ce qui est bien en soi^coneu comme obligafoire pour un etre libre,
voila le devoir. Otez-moi la conscience de ma liberte, vous m’otez la
notion du devoir tout ,missi s^omgnt quo si fvous m’blic^’idoe dir
bien et du mal. Or, e’est la doctrine consfanle et systematique dp
Kant, que la liberte ne tornbe pas sous la conscience.. A ses yeux, la
liberte n’est pas un fait, e’est un concept a priori. Cette doctrine est
etrange, j’en conviens, contraire au temoignage eclatant de la
conscience, j’en suis convaincu, mais e’est la doctrine de Kant dans
la Critique de la Raison,spsculaldv^r^ if.pretend y rester fidele dans.
Id, Critique de la Raison pratique.
'
5
Supposons donq &amp;vechii-g^n homme' fmaginaire qui n’aff pas* ;
conscience de saliberte. Cet homme aura, je veux bien l’admettre un
■instant, le concept du devojj?,. Qu’Oil resultera4-il? ‘luiyant Kant? 10’
devoir supposant la liberte, gelubqui feconnait'le devoir doit concluru
qu’il est libre. Entendons-nousrLe devoir, tant que j’ignore si je
suis libre, n’est pour moi qu’un devoir possible et abstrait. Ce devoir

�S2

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

suppose un etre libre, soit; mais un etre purement possible, une
liberte tout abstraite et tout hypothetique. Je dis par exemple : c’est
un devoir pour un etre libre de ne pas nuire a son semblable, mais
ce devoir existe-t-il pour moi? oui, si je suis libre; si je ne le suis
pas, non. Admettez, en effet, qu’au lieu d’une personne morale je
lusse un pur esprit sans besoins et sans passions, ou bien un animal
soumis dans ses actes au seul instinct, il est clair que le devoir de ne
pas nuire n’existerait plus pour moi. Il suit de la que dans le systeme
de Kant il n’y a que des devoirs conditionnels; l’homme de son sys­
teme connait les lois de la morale comme il connait les lois de la
geometrie, c’est-a-dire comme des lois absolues, mais qui se rap­
portent a d’autres etres que lui. Reste a savoir s’il doit se les appliquer a lui-meme. Or, cette question de fait ne pourra etre resolue
que par sa conscience, et sa conscience, selon Kant, etant muette sur
la liberte, il en resulte que la question est pour lui insoluble.
J’accorde maintenant pour un moment tout ce que Kant s’est vainement efforce d’etablir, et la force d’objectivite accordee au concept
du devoir, et cette force communiquee au concept de liberte, et la
morale sauvee du naufrage, je dis que Kant donne vainement la tor­
ture a son esprit pour tirer de la une theodicee. Dieu ne nous est
connu, dans son systeme, qu’a titre de condition necessaire de la rea­
lisation du souverain bien. Mais, en verite, quoi de plus fragile et de
plus etroit qu’une telle base, et comment un esprit ferme et vigoureux comme celui de Kant aurait-il pu se faire illusion sur ce point?
Voici un philosophe qui s’est donne pour mission d’introduire dans
la science un esprit de reserve et de rigueur jusqu’alors inconnu. Les
affirmations absolues lui paraissent suspectes touchant les objets les
plus familiers, du moment qu’on peut craindre que l’homme ne
confonde les lois et les besoins de sa nature avec la verite des choses.
Et maintenant, pour affirmer l’existence de l’etre le plus mysterieux,
il lui suffit de cette raison que l’homme a besoin de cette affirmation,
et que sans elle il ne pourrait comprendre le gouvernement moral de
1’univers. Mais qui vous dit que ce besoin de Dieu et cette impossibilite d’expliquer sans lui le monde moral ne sont pas une suite de
la constitution de l’esprit humain ou seulement de ses limites! qui
vous assure que Dieu est la seule hypothese legitime, et qu’il n’y a
pas mille aulres explications ue cette enigme qui pese sur notre
faiblesse!
Cela est si evident que la bonne foi de Kant n’a pu s’empecher de

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

53

le reconnaitre en un passage remarquable de la Critique de la raison
1 ou il se demande si le jugement que nous portons sur
T existence de Dieu, comme condition necessaire de la possibility du
souverain bien, a veritablement une valeur objective La raison,
dit-il, a-t-elle bien le droit de decider que l’harmonie ou reside le
souverain bien ne pout absolument deriver de lois universelies sans
le concours d’une cause sage qui y preside? non, elle ne le peut, et
pour dire le vrai, cette impossibilite ou nous sommas de pqncevoir
comme possible la parfaite harmonie (ju bonheuret de la moralite
sans supposer une cause morale du monde, estpurement subjective.
Il est inutile de rien ajouter apres un tel aveu 1* et l’on comprend
maintenant sans peine que, du vivant meme de Kant, lorsque son
disciple Fichte vint reprendre tout le systeme pour lui donner
plus de rigueur et d’unite, un^de .ses premiers soins fut de le
debarrasser de cette chancelante theodicee comme d’un appendice
inutile, et de substituer a 1’idee d’un Dieu legislateur qui lui paraissait arbitraire et anthropomorphique, celle d’un ordre moral resul­
tant de la nature des choses, ordre necessaire et impersonnel par qui
serealise eterncllementrharmonie legitime du bonheuret de la vertu.

SEPT I £ ME ETUDE. — LE PANTHEISME DE HEGEL.

Je n’en puis douter: l’idee que Kant s’est faite de la Divinite est
en desaccord avec son systeme. Dois-je conclure delaquelekantisme
est faux? non, car si. je prends ce systeme en lui-meme, apres l’avoir
degage de tout element etranger, il semble formermn tout assez bien
uni, et ce tout est peut-etre la verite.
Voila un dernier doute que je veux: eclaircir. Ou aboutit en defi­
nitive le systeme de Kant? J’entends dire qu’il mene a l’idealisme de
Fichte, et que cet idealisme lui-meme a conduit Fichte a un pantheisme subjectif d’ou est sorti le pantheisttie absolu de Schelling et
de Hegel.
Idealisme, pantheisme subjectif, pantheismeOsolu, que veulent
dire ces formules? Qu’est-ce que cette etrange genealogie qui fait
sortir Fichte de Kant, Schelling de Fichte,, Hegel de Schelling? Je
1. Critique de la raison pratique, liv. II, ch. n, § 8.

�54

?ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

voudrais comprendre tout cela, je voudrais surtout avoir la clef du
systeme de Hegel, puisqu’il contient, a ce qu’on assure, le dernier
mot de la philosophic allemande.
Un premier point qui me parait clair, c’est que le mouvement
d’idees suscite par Kant ne pouvait s’arreter avec lui. J’ai deja
recoimu en effet que la Critique de la Raison pure et la Critique
de la Raison pratique ne forment pas uhe philosophic homogene,
mais, en quelqtie sorte, deux philosophies distinctes et contraires
qu’aucun artifice de logique ou d’analyse ne saurait concilier, sans
compter que Kant a ecrlt une troisieme critique, la Critique duJugement, qui, en s’ajoutant aux deux autres par d’ingenieuses combinaisons, enrichit sans doute, mais aussi complique a l’exces l’ensemble
du systeme. *
Mais je consens a m’enfermer dans Fenceinte de la Critique de la
/Raison pure et a oublier tout le reste. Le systeme simplifie de la
’sorte a-t-il une rigueur parfaite et une parfaite unite? telle est la
question que se posa Fichte, et qui le conduisit a substituer une doc­
trine nouvelle a celle de son maitre, tout en ne s’etant propose d’abord
que de la perfeciionnet. Suivant Fichte en effet, le systeme developpe dans la Critique de la Raison pure manque essentiellement de
cette severite logique qui est pour lui le caractere de la science.
La premiere parole de Kant, c’est que rien ne se produit dans la
pensee que.. par suite de l’cxperience et des phenomenes qui frappent
nos sens. Or, ces phenomenes, que l’esprit rencontre et qu’il ne pro­
duit pas/supposent un principe etranger. TVoila des le debut une
concession euorme, et qui’ d’avanee mine tout le systeme* de la philo­
sophic critique. Qcioi! la science a pour infranchissable enceinte
l’esprit humain, le .sujet, et cependant il existe autre chose, et la
premiere condition de la science est de supposer un objet qu’elle ne
conMait pas, qu’elle ne peut atteindre et qui est l’unique origine de
tout! elle debute done par une hypothese, et par une hypothese contradictoirea sa nature ; elle laisse son principe hors d elle, ou plutot
elle n’a pas de principe, elle n’est pas.
Donner a la science un principe, un vrai principe , e’est-a-dire un
principe absolu, ne reposant que sur soi et servant de base a tout le
reste, tel est le but que
propose Fichte et qu’il essaye d atteindre
dans sa Thdorie.de la Science. Ici, Tidealisme de Kant est embrasse
dans toute sa rigueur; plus d’element objectif suppose arbitrairejnent, meme a titre de simple phenomene. Tout cst severement

�r*. -rV-'--

ESSAI DE PIIILOS©PHIE RELIGIEUSE.

55

deduit du seul terme de la connaissance qu’admette l’idealisme, du
sujet. Le probleme pour Fichte est celui-ci: tirer du moi la philoso­
phic tout entiere, et l’audacieux raisonneur pretend donner a cette
deduction une rigueur superieure a celle des mathematiques. L’algebre s’appuie en effet sur la loi de l’identite qui s’exprime ainsi:
A= A. Fichte soutient que'cette loi en suppose une autre, la.seule
qu’un philosophe ait le droit d’admettre sang la prouver, et ,1a .seule
aussi dont il ait besoinMOI =fc=MOI.
Quand vous dites A = A,, vous n’entendez rien a ffirinersur Insis­
tence de A. Vous&gt; affirmez seulement que si A est A, A tie peut pas
etre autre chose que A. La proposition A=A n’esi done, dit Fichte,
vraie absolument&gt;que dans sa forme., et non dans sa matiere ou dans
son contenu. Je ne safe si A existe effectivement, mateniellement, ou
s’iln’existe pas; mais peu importe, j’ai la certitude d’ormelle queA
4tant pose, A ne peut differer de A, .et qu’il y a entre ces deux termes
un rapport necessaire. G’est par 1’analyse de ce rapport que Fichte
efftreprend de prouver l’exfetence du moi. En effet, dit-il, dans la
proposition A = A, le premier A n’est pas considere sous le meme
point de vue quele second A. Le premier A, nous l’avons reconnu,
est pose conditionnellement.; le second est pose d’une maniere abso­
lue. Qu’est-ce qui ramene ces deux termes a l’unite? qu’est-ce qui
les met en un certain rapport? qu’est-ce qui juge, affirme et constiiue
ce rapport? evidemment, le moi. Otez le moi, vous otez lerapport,
vous otez les deux termes, vous otez la proposition A = A. Ily a done
au-dessus d’elle une write plus haute., plus immediate. Le principe
del’identite n’est absolu que dans sa forme; le principe MOI == MOI
est absolu dans sa tonne et dans sa matiere: il -est seul- waiment
absolu.
Je n’ai pas besoin de suivre Fichte dans le cours de sa deduction,
la plus subtile et la plus artificielle qui se puisse concevoir. Il me
suffit de savoir qu’il a pousse jusqu’au bout l’etrange idee de deduire '
tout un vaste systeme de philosophic de ce seul principe, le moi.
C’est sur cette pointe aigue qu’il pretend faire reposer 1’edifice entier
des croyances humaines. La nature et Dieu ne sont que des developpements du moi. Le moi seul est principe, expliquant tout, posant
tout, creant tout, s’expliquant, se posant, se creant lui-meme. Je &lt;ne
safe ici ce que je dois admirer le plus, soit de l’exces d’extravagance
ou peut s’emporter 1’esprit humain, soit de 1’etonnante feeondite de
ses ressources. Le voila condamne par Kant a igtiorer 1’u.nivers et

i,
I

�56

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE*

Dieu et a s’emprisonner dans le moi; laissez-le faire: ce seul point
conserve lui fera retrouver tout le reste. Il ira meme des dernieres
limites du scepticisme au dogmatisme le plus absolu. Tout a l’heure,
il doutait de tout; maintenantil se vante, non-seulement de connaitre
la nature, mais de la creer; que dis-je? il se vante de creer Dieu. Ce
sont les propres expressions de Fichte, a la fois absurdes et consequentes.
Oui, Fichte tire du moi la nature et Dieu. Le moi en effet suppose
le non-moi; il se limite soi-meme, il n’est soi-meme qu’en s’opposant un autre que soi, il ne se pose qu’en s’opposant son contraire, et
Ini-meme est le lien de cette opposition , la synthese de cette anti­
nomie. Si en effet le moi n’est pour soi-meme qu’en se limitant, cette
faculte qu’il a de se limiter suppose qu’en soi il est illimite, infini. 11
y a done au&lt;dessus du moi relatif, du moi divisible, du moi oppose
au non-moi, un moi absolu qui enveloppe w nature et l’homme. Ce
moi absolu, c’est Dieu. Voila done la pensee en possession de ses trois
objets essentiels, voila Fhomme, la nature et Dieu dans leurs rela­
tions necessaires, membres d'une meme pensee a trois termes, separes a la fois et reconcilies, voila une philosophie digne de ce nom,
une science rigoureuse, demontree, homogene, partant d’un principe
unique pour en suivre et en epuiser toutes les consequences.
Telle est dans son principe general la metaphysique de Fichte; sa
morale en est une suite, imprevue peut-etre, mais rigoureuse. Elle
est fondee suf le moi.: Le caractere eminent du moi, c’est la liberte.
Conserver sa liberte, son moi, c’est le devoir; respecter le moi, la
liberte des autres, c’est le droit. De la ce noble stoicisme de Fichte et
cette passion pour la liberte qui ont ete en si parfait accord avec la
male vigueur de son caractere et le role genereux qu’il s’est donne
dans les affaires politiques de l’Allemagne. Mais l’importance du
systeme de Fichte n’est pas la. Sa grandeur et son originalite, je les
■ trouve dans cette extraordinaire metaphysique, si justement et si hardiment appelee par lui-meme l’idealisme subjectif absolu. Elle a ce
; caractere singulier qu’en poussant a ses plus extremes consequences
le scepticisme de Kant, elle prepare le dogmatisme de Schelling et
de Hegel. Et non-seulement elle le prepare, mais deja elle le com­
mence et meme le contient. Fichte en effet aspire ouvertement a la
science absolue. Il explique toutes choses, l’homme, la nature et
Dieu. 11 mene la philosophie allemande, si je puis dire ainsi, du
subjectif a l’objectif par le subjectif meme. Du scepticisme absolu il

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

57

la jMte dans un dogmatisme eiiorme, et parti d’une doctrine tellement timide qu’elle ose a peine affirmer un 6tre effectif, «il prelude a
r cette philosophie ambitieuse qui embrasse dans ses cadres immenses
l’histoire de l’humanite et celle de la nature, et pretend sans mesure
et sans reserve a l’explication universelle des choses,
Schelling a commence sa carriere philosophique par accepter le
^ysteme de Fichte, comme Fichte avail d’abord adopte celui de Kant.
Son premier ecrit, compose a vingt ans, porte ce titre expressif : Du
I vgzoz comme principe de la philosophie. Mais il ne tarda pas a s’apercevoir de l’impossibilite absolute de maintenir fc philosophie dans cette
etroite enceinte ou elle etouffait. Egaree sur les pas de Fichte, la
pensee humaine avait perdu la nature; il s’agissait de la reconquerir.
La nature existe en face du moi. Ce n’est la qu’un fait, mais c’est
un fait que la science doit expliquer. Or toute tentative de deduire du
moi la nature, du sujet l’objet, est radicalement impuissante, 1’exemple de Fichte Fa prouve, On ne reussirait pas mieux a deduire de
l’objet le sujet, de lamdure le moi", de l’etre la pensee. Ainsi point
d’etre sans pensee,, Joint de pensee sans etre, etgancun moyen de
resoudre la pensee daiig 1’eire ou l’etre dans la pensee. C’est dans
ces termes que se posait devant Schelling, le probleme philos^phique.
Je m’explique assez simplement la solution ou il fut conduit. Sui­
vant lui, la pensdget l’etre, le sujet et l’objet, ne peuvent etre ala
fois irreductibles et inseparables que s’il y a un .plincipe commun de
l’un et de l’autre, principe a la fois subjectif et objectif, intelligent et
intelligible, source unique de la pensee et de l’etre. Ce principe, ce
sujet-objet absolu, comme l’appelle Schelmg, S Fiuee^mere de sa
philosophie. Aussi bien c’est a peu pres de la meme maniere que
Spinoza fut conduit a l’unite de la substance. Son'mait^Descartes.
en effet, avait constate, au debut de kuscience, une dualite fdndamentale. En face de l’e® qui pense, il avait reconnu l’etre etendu. Com­
ment expliquer leur coexistence, bien plus, leur union? Malebranche,
preludant a l’idealisme de Kant, ayait niegju’on piit connaitre les
corps; Berkeley, devangant Fichte, ayait essaye d’expliquer l’etendue
comme une creation.de la pensee. Spinoza^ sentantrd’avanceja vanite
de ces tentatives, declare hardimeiltque«la coexistence de la pensee
et de l’etendue n’etait possible que par une substance infinie, a la
fois etend^ue et pensante,. a la fois nature et humanite. L’analogie est
sensible, mais je dois prendre garde de l’exagerer. Le mouvement de
la philosophie allemande a un caractere qui lumest propre et une

�58

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELTGIEUSE.

-originalite limitee, mais reelle. Schelling n’est point le plagiaire de
Spinoza, bien qu’il l’ait connu et admire des sa jeunesse, bien que la
polemique ardente qui divisa Mendelsohn et Jacobi, et a laquelle prit
part toute l’Allemagne pensante, soit anterieure de quelques annees
■aux premiers ecrits de Schelling |t Fait de ‘bonne heure si vivement
frappe cpill exprimait o’uvertement, dans son premier essai, l’esperance dgfeWM^r un'jour un systeme qui fut le'pendant de Vtdhique
de Spinoza *."C’lesi justement ce qui est arrive. '
, Dans1’univers de Spinoza, il y a deux mondes, a la fois unis et
opposes., le monde de la pensee bu des ames, etie monde de l’etendue
ou des corps. Ces mondes se penetrant 1’un l’autre. Foute ame a un
corps,’ tout corps a line ame. La pensee ’a ses Ibis, la nature a les
sicnnes; mais ces lois se correspondent etroitement. Un des grands
iheoremes de Spinoza est celui-ci: L’.ordre et la connexion des idees
est le mime que •Tbrdre et la connexion des 'choses2. Quel est le
secret de cette identite? .e’est que la pehsee bt Tetendue, les ames et
les corps, ne sont que les deux faces d’une meme existence. La na­
ture, d’e^t Dieu daris Fetendue et lemoUvement; I’dme, e’est Dieu
dans la pensee. Dieu etant un, les lots de son d’eveloppernent sont
unes. Ainsi toutes les ’existences se penetrent, tout s’unit, tout
s’identifie.
’’‘“ 'C'"' 1 *’'' '
Schelling part aussi de cette dualiie,_.la pensee on Je sujet, les
ehoses ou l’objet, ou encore la nature et Thumanite. La nature a des
lois•; mais une loi, e’est essentiellement quelque chose d’intellectuel,
e’est une idee.1 La nature est done toute penetree d-intelligence; d’un
autre cbte, 1’humanite a aussi seslois; elle est litre sans doute, mais
elle n’est pas livree au hasard. Des reglef aibsolues gouvernent son
developpeinent. 11 y a done parente entre l’humanite et la nature.
D’ou vient leur distinction? e’est que la nature obeit a ses lois sans
cunscience, tandis que rhuinanite a conscience des siennes. En d’autres termes, il y a de 1’ietredans lapensbe, del’ideal dans le reel, etil
y a aussi de la pensee dans I’dtre, du reel dans I’ideal. La difference,
e’est qu’ici la pensee et la l’etre dominent; mais au fond la pensee et
Fetre sont inseparables. Il 'y a done un principe cornmun qui se
developpe tantdt sans conscience et tantot avee’conscience de soimdme.-G’est le Dieu de Schelling|B
4. Schelling, Du moi con sidere comme principe de la philosophic.
2. Ethique, part, n, prop. 7.
i.

;

\

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

59

Jusque-Ia le philosophe hollandais et le philosophe allemand ne
different pas; voici le point ou ils se separent. Dans 1’univers de Spi­
noza, il y a un abime entre la pensee et l’etendue. La pensee et l’ertendue, c’est toujours Dieu sans douteJ, inaiS il ny'a aucune sorte
d’union entre cesdeux parties de sonetre. Leflot des idees coule d’un,
cote, le flot des corps coble de Taiitre. Dieu les cmbrass’e,’ it "fest vrai,|
mais dans cet ocean infini, les ondes contraires ne s’unissent pas. De
la au sein de la nature toe sblmion decbiffinhitd eternelle. Il ’en est
tout autrement dans le systeme de Schelling. L’ensernble des etres
compose une echelle continue ^t ndinogene du. chaque forme de
l’existence conduitJ a une forme superieure' La hdttfteii’y esi pas,
comme chez Spinoza, destituee d^n^ellige^cp,^ Uncobfant infini de
pensee circule dans toutes ses parties; seulement cette pensee n’arrive
pas du premier coup a la plenitude de son etre. G’est d’abord une
pensee tellement' obscure, tellement Sourde, qu’elle s’edhappe absolument a elle-meine. Par degres, elle s*eclaircit et se replie sur soi;
elle se sent d’abord, puis se distingue, enfin elle arrive a se reflechir,
a se posseder, a se connaitre parfaitement. « La nature, dit Schelling,
sommeille dans la pl ante, elle reve dans l’animal, elle se reveille
dans l’homme. » Ge developpement merveilleux est ce que les Allemands appelleht le'pWgr^ ou le ^roce^^deTdtr’b^/’o^s), et s’il
faut les en croire, l’idee du processus est la conquete propre et le
grand titre d’honneur de’Schelling.^ C’est oublierque Leibnitz et,
deux mille ans avant Leibnitz, Aristote, avaient honcu la nature
comnle une serie de formes homogenes s’elevant de degre en degre,
a une perfection toujours croissante; mais peu importe, il est ciair
que Schelling n’a copie personne, ni Leibnitz, ni Spinoza; c’est le
mouvement propre de sa pensee, c’est le courant de la philosophie
kantienne qui l’a conduit ataphiloso^hie deridcntiVe. ’ ■
Le systeme de Schelling en effet, bien qtl’il soil' ’en 'nn^sens toe
reaction extreme effio la doctrine de Fichte,' en un autre’sens la
continue. Fichte'n’^Bwttait-il paoussi riddntlW a'bsoluccles3choses?
ne resolvait-il pas l’opposition du moi et du non-moi dans uh prin­
cipe superieur? Seuwienf ce principe supbffeur'detail fftijours Ie
moi, et de la le caractere idealiste et subjectif de tout le systeme. Cette
identite admise par Fichte, Schelling la generalise et la transforme.
Elle n’est plus pour lui renfermee dans cette etroite prison du moi,
elle est le fond de touteschoses. On peut dire que Schelling a pris
des mains de Fichte les cadres d’e's’a pfiilbSophie, trials qu’en le'S ’eiar-

�^0

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIETOEM

gissant, il leur a donne une ampleur infinie. Il a fait entrer dans le
systeme de Fichte la nature proscrite, il y a repandu a pleines mains
la realite.
L’evolution de la philosophic allemande ne pouvait s’arreter a
Schelling. Le systeme^de Schelling . §n effet, renfermait bien un I
principe, mais elle ne fournissait aucun ■ moyen de le developper !
scientifiquement. Qu’avait fait Schelling? il avail concu l’ensemble ,
des choses comme la serie progressive des formes variees d’un prin-lI
cipe identique. Or, comment saisir ce principe? comment atteindre '
la loi de son developpement? comment la demontrer? e’est. ce que
Schelling nefaisait pas.
Pourquqi ce principe se developpe-jd-il? pourquoL devient-il tour a
tour pesanteur, lumiere, activile,-conscience ? Est-ce a l’experience
qu’on le demandera? Mais 1’expprience constate les faits, elle ne les
explique pas. Dira-t-on que le sujet-objet se developpe par sa nature?
On demandera quelle est sa mature, et Schelling ne la determine en
aucune fagon. Il faut done admetlre ici la qualite occulte d’un prin­
cipe inconnu. Que de mysteres et d’hypotheses! et a quoi tout cela
sert-il? Otezl’experienge, nul moyen n’apparait de construire regulierement ou meme d’ebaucher la science. jC’est souslepoids de cette
difficulty que Schelling avait imagine son intuition intellectuelle,
faculte transcendante qui atteint l’absolu d’une prise immediate sans
passer par les degres laborieux de l’analyse et de la reflexion; mais
jamais Schelling n’a pu eclaircir la nature equivoque de cette intuiJ I
tion pretendue. Est-ce un don naturel de l’esprit humain? est-ce un
privilege? on ne jsait. Quoi de plus obscuqj de plus arbitraire, de
plus incompatible avec les conditions de la science? Evidemment la
philosophic allemande devait faire un pas de plus ou abandonner son
principe, Ce dernierjpas^ Hegel le fit Hegel aicherche, il a cru trouver une methode pour construire la science absolue, pour la demon­
trer. Cette methode, e’est la logique.
Rien ne/jparait au premier abord plus extraordinaire, et, pour
trancher le mot, plus absurde que le systeme de Hegel. Non-seulement il pousse plus loin queue l’avait fait Schelling, etjusqu’a sa
derniere limite, le/principe d£v lidentite,absolue de la pensee et de
l’ytref mais * par une suite de cet exces meme, il introduit une loi
qui est le renversement de toutes les idees-recues, savoir : que les
contradictoires sont identiques, l’etre identique au neant, le fini a
l’infini, la vie a la mort, la lumiere aux tenebres. La philosophic

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

61

consiste pour Hegel a trouver en tout 1’unite sous la contradiction,
l’identite sous la difference.
On se sent dispose tout d’abord en face d’une telle entreprise
a la defiance et presque au dedain. Supposez que Kant, en 1820,
fut sorti de son tombeau , nul doute qu’en voyant ce que la philoso­
phic etait dcvenue entre les mains de Hegel,4Ine se fut eerie,
comme Malebranche en lisant Spinoza, que e’etait une epouvantable
chimere. Et cependanf^a y regarder de*plus pres, ces deux principes
si etranges et si dangereux, l’identite des contradictoires, -I’identite
de la pensee et ^e I’etre^ sont deja dans le systeme de Kant. N’est-ce
pas Kant, en effet, qui dans sa dialectique a donne 1’eXemple d’oppo­
ser les idees 1’une a l’autre et de prouver que les theses contradictoires sont egalement vraies? La logique de Hegel, sous ce point de
vue, n’est-elle pas le developpement des antinomies? mais ce qui est
plus evident encore et* d’une#plus grande consequence, e’est que Kant
a prepare 1’identification absolue de la pensee et de d’etre.
C’est une etude infiniment isurleuse a se proposes que-Thistoire de
ce principe dont 1’Allemagne est si fiere , et ou elle fait consister son
principal titre d’honneur. On le void. naitre aveg Kant, se developper
dans Fichte, se transformer dans Schelling, et arriver enfin dans le
systeme de Hegel a son pfein developpement. Suiya-fi^Kant, ce que
nous appelons les lois de la nature, ce sont en realite les formes de
notre intelligence que nous appliquons aux phenomenes. La grande
erreur des philosophes, e’est de detacher ces lois de leur veritable
principe, qui est 1’esprit humain ou*'le sujet,' pour les transporter
dans les choses, pour les objectiver. Kagabaimait a rendre sensible
1’idee de sa reforme philosophique en la rapprochant de celle que
son compatriote Copernic avait introduite dans l’astronomie. Le vulgaire croit que les astres tournent autour de la terre, ce qui ne peut
K’accorder avec robservation exacte desjfaits. Changez l’hypothese,

faites tourner la terre autour du soleil, toute contradiction disparait,
tout s’explique et s’eclaircit. De meme on est accoutume a subordonner la pensee a l’etre, tandis qu’au vrai, suivant Kant, c est 1 etre qui
est subordonne a la pensee.
Jb
De cette conception a celle de Fichte, il n’y a*qu’un pas-. Si-les
choses ne sont que ce que lfes fait4a pensee, e’est la pensee qui coiistitue, qui cree les choses. Lqmoi1,; en se pensant, .en se posant , se
cree lui-meme. Voila l’identite absolue de la pensee et de 1etre,
egplicitement professee par Fichte et deduite avec hardiesse, mais

�62

ESSAI DE PHdLOSOPHIE RELIGIEUSE,

avec rigueur, de l’idee fondamentale de Kant. Seidement cette iden­
tity absolue a le caractere particulier du systeme de Fichte; je veux
dire qu’elle est purement psychologique et subjective; l’etre, pour
Fichte, comme la penseec’est .toujours le moi ou un developpe­
ment du moi. Fichte ne pouvait donner a l’identitede la pensee et de
l’etre un autre sens qu’a condition de sortie de son systeme. Schelling
rcprit,en le transformant,radicalement,jlesysteme de Fichte. A ses
yeux, le,moi et, le. non-moi out une egale rpalite * la nature et l’humanite, subsistent en face Tune deT’autre; elles trouvent leur union
dans un principe a la fois ideal at reel, subjectif et objectif, qui les
constitute et les. contient,
Cette identity de la pensee et de FMre, du sujet et de Fobjet, concue
comme reelle et objective, voila le principe commun de la philoso­
phie de Schelling et de celle de llegel^et par la elles se rattachent
etroitement, l’une etl’autre, aux doctrines antejieures. Voici mainte­
nant la difference des deux systeme§&gt; Schelling n’identifie la pensen
et 1’etre que dans leur principe premier qui est Dieu; mais au-dessous de Dieu, la pensee etl’^tre, sans jamais seseparer, se distinguent, 11 y a^plus d’etre dans la nature, Uy a plus de: pensee dans
1’homme, S’il enest ainsi?.1’etre et la. pensee sent deux choses differentes, et le principe de Tidentite est en ddfaut. A la rigueur en effete
si 1’etrent la pensec sont une seule et meme essence, non-seulement
la pensee doit se trouver partout ou est L’etre, mais elle doit s’v rencontrer dans la meme proportion* Pourquoi pet equilibre,est-il rompu
et comment est-il possible qu’il vienne a. so rompre?: pourquoi Dieu
est-il pins dans, 1’humanite que dans la nature ? Question temeraire
sans doute, mais a laquelle est tenu de repondre celui qui ose soutenir que la science absolue est possible a L’homme. Qr cette question 9
Schelling ne la reseat pas et ne peut pas la resoudre, Le voila convaineu d’inconsequence. Il a proclama le principe de l’identite de la
pensee et de Tetre^il l’a degage du caractere relatif et subjectif qui
le defigurait/dans Fichte et dans Kant, mais il n’a pas ose le developper avec rigueur; aussi sa philosophic ne s’est-elle soulcnue que
par des hypotheses ou par des emprunts deguises qu’il a faits a 1’ex­
perience.;
Hegel met sa gloir.e a etre, plus consequent et plus hardi que son
devancier, et il pretend tirer du pifincipj^de L’jdentite ce que Schel­
ling ni aucun philosophe n’avaient jamais pu lui faire rendre, une
science du developpement des choses.

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEI’SE. .

63

La pensee et 1’etre, e’est tout un. A quoi bon deux mots pour
exprimer une essence unique ? Ne disons pas la pensee, l’etre, disons
l’idee. L’idee, voila le Dieu de Hegel; le developpement de Tideer
voila la realite; la connaissance de ce develqppement, voila la scienceLa science de i’idee s’appelle la. logique,. et ainsi la metaphysique et
la logique se confondent.. .
Grace a cette identite vraiment absolue, la science.devient possibleElle se reduit en effet a determiner les rapports necessaires des idees,Dans la theorie d&lt;8chelling, on etait reduit, soit a s’appuyer sur
I’experience pour decrire le mouvement de Petre dans la nature,, ce
qui ne donnait pas une veritable science, soit a donner carriere a
■^’imagination et, a presenter des hypotheses deguisees sous le beau
nom d’intuition intellectuelle. Cela tenait a Le que 1’essence du pre­
mier principe restait indeterminee, et a ce que Eon admettait une
distinction arbitrage entre Ips objets de4jla pensee et la pensee elle—
meme. Maintenant que^.nous savons que ce premie^ principe e’est
l’idee, et que la nature et l’hnmanite ne sont autre chose que le
developpement de 1’idee, quand les lois de 1’idee seront connues, la
science sera trouvee.
On demandera a Hegel comment les IdiT de l’idee peuvent letra
determinees. H repond a cette question par sa logique. qui est la
determination scientifique des lois de Tidee- Elies se deduisent tou­
tes d’une loi unique et fondamentale, laJ.oi de 1’identite des contra­
dictoires. Suivant Hegel, toute pensee, tout^etre,. toute. idee renferma
une contradiction J et non-seulement cette contradiction existe dansles choses, mais'elle les constitue. La vie est essentiellemenf la
synthese, Turnon de deux elements qui tout ensembl"s’excluent et
s’appellent necessairement.,
Au premier abord^ dit. Hegel,,, cette doctrine revolte le Sens commun et parait favorable au scepticisme. Les Pyrrhoniens triomphent
de l’opposition des ideesj,j mais cette opposition n’embarrasse en rien..
le vrai philosophy qui y volt la condition et le mouvement meme de,
la vie. Aussi bien. le sens commun, loin de repousser le principe de»
l’identite des contradictoires, luirend a chaque instant temoignage-.
Ne maintient-il pas, fiermement de siecle en sieele la difference et;
l’identite de Tame et du corps, la coexistence et I’opposition dela,
prescience de Dieu et du. libre arbitre? C’esi manquer an sens?
commun que d’abandonner une de ces verites pour l’autre^ sous le
vain prptexte qu’elles se contredisent. Examine? le sens commun

�64

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

sous sa forme la plus haute, la religion. L’ame religieuse n’adoret-elle pas un Dieu a la fois personnel et infini, un Dieu immobile
et vivant, visible et invisible tout ensemble? Le sceptique croit
triompher en opposant ces attrihuts; c’est que le raisonnement a
etouffe en lui la raison. Pendant qu’il se tourmente a alter d’un de
ces contraires a l’autre, un elan du coeur vers Dieu les unit. La plus
raisonnable des religions, la religion chretienne, n’enseigne-t-elle
pas au genre humain depuis dix-huit cents ans que Dieu a fait le
monde de rien, que Dieu s’est fait homme? Et ne sont-ce pas la
autantde contradictions, mais des contradictions pleines de raison,
de vie et de verite?
Les sciences nous offrent aussi mille exemples de l’identite des
contradictoires. En physique, n’admet-on pas sans aucune difficulte
que la lumiere suppose les tenebres? Imaginez une lumiere sans
ombre. Les objets egalement eclaires ne se distinguent plus, et ce
jour uniforme est en tout identique a la nuit. Ainsi la lumiere implique son contraire, l’obscurite. Non-seulement elle la suppose,
mais elle la porte en soi, elle l’engendre; et d’un autre cote, en la
produisant, elle se realise elle-meme. Le produit, c’est la lumiere
effective, la couleur.
Nous pouvons sur ces exemples tres-bizarres "mais tres-simples,
prendre une idee generale du systeme de Hegel. Toute idee renferme
trois elements, ou pour employer le langage consacre, trois mo­
ments. Vous pouvez'ia considerer ou en elle-meme, ou dans son
opposition avec l’idee contraire qu’elle renferme, ou enfin dans
l’union qui les concilie.
Le premier momentest celui de l’idee en soi; le second, celui de
l’idee hors de soi ; le troisieme enfin, celui de l’idee en soi et pour
soi. L’idee existe d’abord d’une maniere simple et immediate, puis
elle se divise et s’oppose a elle-meme; enfin, elle ramene ses deuxi
membres a l’unite. Le moment de l’unite est celui de la vie, de la
realite concrete et individuelle. Celui qui ne considere l’idee que dans
les moments anterieurs ne connait que des abstractions, et voila la
commune infirmite du vulgaire et de ces pMIosophes qui suivent la
logique de l’ecole. Le vulgaire s’en tient aJ cette premiere vue des
choses qui nous les fait connaitre dans un etat de melange et de con­
fusion1. C’est la perception des sens. L’entendement s’applique a cette
matiere grossiere, la divise, la decompose. Ici eclatent les oppositions,
toutes’choses paraissent coiitraires, la vie et la mort, le mouvement

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

6S

et le repos, Fame et le corps, le fait et le droit, la societe et la nature,
la philosophie et la religion. Les esprits qui s’attachent a ces opposi­
tions ne peuvent manquer de tomber dans le scepticisme, absurde
extremite aussi eloignee du sens commun que de la yraie philoso­
phie; mais s’arreter au scepticisme, c’est bien mal connaitre la
nature des choses et la puissance de la pensee; 1’entendement est
au-dessus des sens, mais la raison est aii-dessus de Fentendement.
Ce que Fentendement separe, la raison l’unit; les choses qui semblaient incompatible^ apparaissent comme inseparables; a la confu­
sion succede l’ordre, ® la guerre la paix, au doute. la foi,.aux
r angoisses de Fame, auxhesitations du raisonnement la serenite
’ d’une affirmation sure dtelle-meme, la plenitude d’une comprehen­
sion parfaite. La vie et la mort ne sont que les deux moments de
l’existence, le fait etle droit, les deux aspects d’une meme necessite,
la societe un progres fait sur la nature, la philosophie un developpe­
ment de la religionM
J’entrevois maintenant comment Hegeh&lt; pwtreconduit au prin­
cipe de sa logique et de toute sa philosophie, Fidentite des contradic­
toires. Trouver dans chaque idee une idee contraire et les unir dans
une troisierne idee, opposer a la these Far|tithese et les reunir dans
la synthese, considerer successivement Fidee ensoi, hors de soi. efc
pour soi, telle est sa methode constants, iffidee a. laq,uelle Hegel
aboutit au terme de chaque opposition, n’est pas autre chose que
l’idee premiere, mais vivifiee par cette opposition elle-meme,
d’abstraite devenue concrete, de morte vivante. Cette meme idee
ainsi transformee traverse une. nouvelle opposition, une nouvelle
contradiction, pour en sortir victbrieuse, et ainsi de suite a l’infini,
depuis Fidee la plus simple, qui contient le germc de toutes les
autres, jusqu’a la plus composee, qui en exprime le plus complet
developpement.,.La; chaine de ces oppositions, c’esMi*science. Elle
consiste a faire voi® F universelie identite : partie d’une idee- primi­
tive au plus has degre de la pensee, felle la retrouve au faite,. et toutes.
les idees intermediaires ne sont tousjburs qftie la meme idee qui se
, deploie a l’infini.
1
Cette vue generate me permet de m’orienter au sein de ce vaste
edifice d’abstractions accumulees ou se joue avec une fecondite et une
subtilite inouies la pensee de Hegel. Rien ne resteen dehors de ce
Isysteme, et il y a la, je ne son-ge pas a en disconvenir, un effort im­
mense pour tout embrasser et tout expliquer. Voici les grandes lignes
Tome III. — 9e Livraison.

v

5

�66

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

du monument. L’ceuvre de Hegel comprend trois parlies: la logi­
que proprement dite, la philosophie de la nature et la philosophic de
1’esprit. Le principe premier et dernier des choses, ce que Hegel
appelle Vidte, doit d’abord etre envisage en lui-meme, dans les
profondeurs de son essence non encore manifestee, dans ces lois
necessaires et primitives qui la constituent et qui se reflechissent plus
tard en toutes ses oeuvres. La science de l’idee en soi,. e’est la Logique
pure, clef de voute de tout le systeme. Maintenant l’idee, par une
suite necessaire de sa nature, telle que la logique 1’a decrite et expliquee, 1’idee se developpe, ou pour mieux dire, se brise et met a nu
^element de la contradiction qui etait renferme en son sein. Elle etait
Dieu en soi, elle devient nature; eternelle, elle tombe dans le temps,
iinmuab'le dans le changement. De la la Philosophie de la nature
qui nous developpe la serie des mouvements necessaires de l’idee a
travers tous les degres de l’echelle des etres sensibles. Les lois de
la mecanique, de la chimie, de la physiologie, se resolvent dans
une serie d’oppositions; mais le principe supreme qui preside a ce
developpement vent que la contradiction, necessairement posee,
soit necessairement detruite. L’idee, qui s’ignorait et se niait dans
la nature, retourne a soi pour devenir esprit. La science du re­
tour de l’idee a elle-meme est la Philosophie de I'esprit. Les reli­
gions, les aits, les systemes, les institutions sociales, ne sont
que les phases diverses de cette evolution que regie une eternelle
et inflexible geometric. L’histoire de Thumanite reflechit celle de
Dieu; e’est une logique vivante, e’est Dieu qui se realise, qui,
parti de soi, revient a soi, refermant ainsi le cercle infini et
eternel.
Je reprends ces grandes divisions : la logique, dans le systeme de
Hegel, tient la place qu’occupe la theodicee dans les systemes ordinaires; elle est la science de Dieu considere en soi, avant la creation,
si toutefois les mots Dieu et creation ont ici un sens. Strange theo­
dicee en effet, ou, a la place de ces attributs sublimes de la justice
eternelle, de la bonte infinie, de la beaute pure et sans melange, je
trouve une seche enumeration d’idees abstraites, l’etre, le neant, la
qualite, la quantite, la mesure, 1’identite, la difference. Rien de plus
aride que cette algebre qui ajoute, a la monotonie de notions toujours
indeterminees, l’insupportable uniformite du procede qui les oppose et
les combine sous la loi d’une trichqtomie. toujours renaissante. La
Somme de saint Thomas, qui comprend quelques milliers de syllo-

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGTEUSE,

67

gismes a la suite les uns des autres, ou pour choisir un plus conve­
nable exemple, les deux cents propositions, corollaires et scolies de
XEthique, sont a cote de la logique de Hegel , des oeuvres pkines de
charme et de vie.
Ces abstractions et la loi qui les enchaine constituent pour Hegel
le fond des choses. Le vulgaire y volt de vaines eombinaisons de
l’esprit; ce sont les veritables realites. Quelle abstraction plus vide,
a ce qu’il semble., que celle de l’etre? Tbut pour Hegel en va
sortir. L’auteur de la Logique semble avoir voulu accumuler ici
tous les sujets de defiance et d’etonnement, D’une idee abstraite,
il pretend faire sortir la realite, et comment, je vous prie? par
1’intermediaire d’une idee encore plus vide, celle du meant. L’idee
confondue avec, Fetre, l’etre avec le meant, le eoncret sortant de
1’abstrait, la contradiction placee a l’origine des choses, voilci
l’epreuve ou Hegel ne craint pas de soumettre noire ben sens ei metre
patience.
L’idee de 1’etre est en effet la plus simply de toutes les idees; toutes
les autres la supposent et elle n’en suppose aucune avant elle. Or,
l’idee de l’etre ou l’etre, car Hegel identifie ici comme toujours ees
deux choses, est identique au neant. Qu’est-ce en effet que Fetre
considere en soi? e’estd’etre absolument indetermine, ce qui n’est ni
fini, ni infini, ni esprit, ni matiere, ce qui n’a ni quantile, ni qualite,
ni rapport. Tout cela peut s’affirmer du meant. Penser au neant, e’est
faire-abstraction de toutes les formes de l’existence, e’est la mhme
chose par consequent que penser a l’etre en soi. D’un autre cote,
Hegel ne nie pas que l’Mre et le. meant, ee qui est et ce qui n’est pas,
me soient deux termes contradictoires. Ils sont a lafois contradictoires
et identiques. La contradiction dans 1’identite, voila la-souve.raine loi
de la pensee et des choses.
Ainsi du sein de 1’idee de l’etre, matiere primitive des choses, sort
Fidee du neant; mais Fetre et le neant ne restent pas en face Fun de
Fautre. L’etre exclut ef appelle le meant; ee double mouvement suscite une troisieme idee que Hegel appelle le devenir et qui reconcilie
les deux autres. Le devenir, e’est Fidee du developpement par lequel
un etre devient ce qu’il n’etait pas. Cette idee implique a la fois celle
de l’etre et celle du meant; elle en est la synthese. Nous, voila sortis
de cette abstraction confuse oil tout se mele et se perd;: nous mettons
le pied sur le terrain de la realite; nous avons affaire a Fetre deter­
mine, a la qualite.

�68

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

A travers cette deduction interminable, que je renonce a poursuivre
en detail, l’idee dominante du systeme de Hegel se maintient avec
une fermete singuliere. Partout l’idee traverse les trois moments
necessaires; elle est d’abord l’identite confuse des contraires, puis
elle se divise, pour rentrer finalement dans son identite primitive,
eclaircie et vivifiee. Cette loi domine toutes les spheres de la pensee,
non-seulement la physique, l’astronomie et les sciences naturelles,
mais aussi la psychologie, la morale, le droit, l’histoire de la civilisa­
tion, celle des religions et des philosophies.
Il y a trois facultes dans l’esprit humain: la sensibilite qui nous
livre les idees dans leur confusion, l’entendement qui les debrouille
et les oppose, la raison qui les unit.
L’homme est d’abord pour lui-meme unite confuse d’une ame et
d’uncorps: cetteunite se brise par la reflexion; Fame s’oppose le
corps, mais elle s’apercoit que le corps, c’est encore elle-meme, et
alors elle le ramene a soi comme un moment necessaire de son
existence.
Dansl’homme, tout est d’ahord mele: l’instinct, la volonte, la
raison. L’homme existe deja sans doute dans l’enfant, mais d’une
maniere abstraite et indeterminee; il est en soi, il n’est pas pour soi.
L’age de la reflexion arrive; une opposition se declare entre l’instinct
et la raison, entre la nature et la volonte. De la le mal, mais de la
aussi le bien. Le bien suppose le mal; car celui qui fait le bien sans
effort, sous la seule impulsion d’une nature excellente, n’est pas veritablement bon. Ici se verifie avec eclat, suivant Hegel, le principe de
Sa logique. On ne peut concevoir le bien sans concevoir en meme
temps le mal. Le bien en un sens implique done le mal, et cependant
il l’exclut. Il l’exclut et il le suppose, voila la contradiction qu’il faut
resoudre. Hegel y croit parvenir en demontrant qu’au fond l’instinct
et la raison sont identiques. L’instinct, c’est la raison qui s’ignore :
apres s’etre opposee a elle-mdme dans la lutte de la volonte et de la
nature, elle reconnait leur identite, et des lors tout rentre dans l’ordre
au sein de Fame pacifiee; l’instinct comprend qu’obeir a la raison,
c’est etre fidele a lui-meme; la raison comprend qu’elle est faite, non
pour etouffer ou comprimer l’instinct, mais pour le conduire, et cette
harmonie intelligente et volontaire de l’instinct et de la raison, c’est
la vertu, source du bonheur. On s’imagine que le bonheur et la vertu
sont deux choses differentes: philosophie etroite, philosophie de Fen­
tendement ! La raison identifie ce que le coeur de .l’honnete homme

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

69

ne separe jamais, le bien-faire et le bien-etre, Taction vertueuse et
la felicite.
Partout a la surface, la contradiction, la difference; partout au
fond, l’barmonie et l’identite. Quoi de plus oppose, a ce qu’il semble,
que la philosophie et la religion? quoi de plus divers que les cultes?
quoi de plus contraire que les systemes philosophiques? En realite,
toutes ces institutions religieuses, dont la variete nous confond, dont
l’opposition nous etonne, ne sont que les membres d’un meme corps,
les moments d’une meme idee. Cette idee, qui se developpe dans la
suite harmonieuse des religions, est la meme qui, sous des formes
plus claires, deploie dans le mouvement regulier des systemes philo­
sophiques sa nature toujours diverse et toujours identique. Les lois
de la logique, partout presentes, parce qu’elles sont le fond de
tout, determinent et gouvernent souverainement cette double evo­
lution.
Il y a trois grandes religions : la religion orientate, la religion
grecque et la religion chretienne, lesquelles correspondent aux trois
moments necessaires de l’idee logique. La religion orientale, cest
l’idee de Dieu a son premier moment, celui qui comprend tous les
autres dans leur unite confuse. L’homme adore Dieu, mais sans le
connaitre et sans se connaitre soi-meme. Univers, homme, Dieu,
tout cela ne forme encore qu’un tout indecis, la nature. La religion
grecque, c’est l’idee de Dieu au moment de la diremption, de la con­
tradiction. Dieu se divise, pour ainsi dire, s’ebranche en mille rameaux, s’oppose a l’homme et a lui-meme; T infini se perd et se
dissout dans le fini. La religion chretienne est par essence la religion
de la reconciliation. Fille de l’Orient et de la Grece, elle les reproduit
etles identifie. Dieu, qui s’ignorait dans les obscurs symboles de
l’lnde, qui errait en quelque sorte hors de soi dans la prodigieuse
variete des divinites contraires de la Grece et de Rome, revient a soi
danS le christianisme pour prendre conscience claire et pleine posses­
sion de soi. Aussi, le christianisme est-il la seule religion complete,
la seule vraie, la seule evidente par elle-meme: c’est Dieu se sachant
et s’affirmant Dieu.
Ce qu’on appelle les mysteres de la religion chretienne, ce sont les
lois absolues des choses, obscures pour les sens, absurdes et contradictoires pour l’entendement, claires et harmonieuses pour la raison.
Le premier de ces mysteres, n’est-ce point celui de la sainte Trinite?
Or la sainte Trinite, c’est, sous la forme du symbole, le principe

�70

' ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

m&amp;ne de la logique. Le Pere, e’est 1’idee en soi; le Fils, e’est Fide'e
hors de soi, dans sa manifestation visible, sous la double forme de la
nature et de l’humanrte; l’Esprit, e’est l’idee en soi et pour soi, parvenue au terme de son mouvement, se reconnaissant identique dans
tous les degres qu’elle a parcourus. Au sein meme du Pere se retrouvent les trois moments de l’idee, mais sous une forme encore tout
ideale: I’Etre ou la Puissance, objet de la pensee; le Verbe ou l’lntelligence, ou entore la Pensee, engendrde par FEtre; l’Amour enfin,
qui procede de tous deux et qui les unit. Cette Trinity tout ideale se
realise par la creation, royaume du Fils; mais, pour rattacher la
creation &amp; son principe, il faut que le fini se sache infini, que
Fhomme se connaisse Dieu : e’est le royaume de l’Esprit.
Il appartient eminemment &amp; la philosophie de realiser sur la terre
le royaume de 1’Esprit. C’est elle en efiet qui, en rattachant les symboles du christianisme aux lois de la pensee, demontre et explique ce
que la religion ne faisait qu’affirmer, Funion intime de l’homme et
de Dieu. La premiere forme de cette union se trouve dans la Communaute chr&amp;ienne de l’eglise au berceau; la seconde, c’a et6 l’Eglise organisee; la derniere sera l’Etat, oh toutes les croyances religieuses sont appelees h s’allier un jour sous la loi de la raison et de
la liberte.

* Je 1’avouerai i mon premier sentiment, au sortir de ces specula­
tions Stranges de FAllemagne contemporaine, e’est de m’etonner que
dans la patrie de Leibnitz elles aient pu captiver si longtemps les
intelligences. Si jene me trompe, la philosophie allemande est depuis
un deml-siecle sous l’empire et comme sous le charme d’une illu&lt; sion, c’esl de croire que la science absolue est possible pour l’esprit
humain. La science absolue, je veux dire l’explication universelle et
adequate des choses, voila la chimere que poursuit depuis Fichte la
philosophie allemande, et chacun des systemes qu’elle a tour a tour
enfantes n’est qu’un effort pour saisir 1’insaisissable fantome.
On dit que cette confiance demesuree dans la pure theorie tient au
genie speculatif de la race germanique, et cette explication est vraie,
mais elle ne suffit pas; car enfin cette terre de Fenthousiasme a
porte de grands critiques, Wolf, Heyne, Paulus; cette race chimerique a prqduit Kant. Je croirais plutot que e’est 1’exces meme dti
doute dans la doctrine de Kant qui a produit dans celle de Hegel
l’exces de l’orgueil dogmatique. Il y a dans la philosophie a tenir

�ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

,

71

compte de deux elements essentiels : d’un cote,, l’esprit humain avec,
sa nature, ses limites, ses faiblesses de toute sorte; de l’autre, l’ensemble des choses, leur essence, leurs rapports. Reduire l’esprit
humain a connaitre sa constitution dans l’oubli de la nature des
choses, c’est nier la science; concevoir la science comme independante de la nature de l’esprit humain, de ses conditions, de ses lois,
de ses limites, c’est la nier encore, car c’est la rendre impossible et
contradictoire.
La philosophie allemande me donne le spectacle de ces deux
exces contraires. Kant commence par reconnaitre que dans la science
les philosophes n’ont pas su faire la part de 1’esprit humain, la part
du sujet: vue profonde autant que solide, d’ou est sortie une incom­
parable analyse de la raison; mais, bientot entraine par son prin­
cipe, ce sage esprit oublie sa sagesse au point d’interdire a 1’esprit
humain tout acces dans la realite des choses, Hegel s’est jete a 1’extremite opposee. L’auteur de la Critique, de la Raison pwe osait
a peine affirmer l’existence des objets exterieurs; l’auteur de la
Logique en connait a fond, en explique, en deduit, en demontre
1’origine, l’essence et les lois. Le pare de la philosophie allemande
reduisait la theodicee a soupgonner la possibilite de Dieu; pour le
dernier heritier de cette philosophie, la nature divine n’a pas de
mysteres; le nombre et 1’ordre de ses attributs se decouvrent avec la
meme clarte que les proprietes des courbes geometriques. Kant
enfermait la raison dans le cercle de l’experience; Hegel refuse a
1’experience toute autorite scientifique; tout doit etre demontre en
philosophie, c’est-a-dire deduit des idees pures. Les plus hautes
conceptions de l’esprit humain n’avaient pour le maitre qu’une
valeur relative et subjective; rien de relatif et de subjectif,
si l’on en croit le disciple, n’a de place dans les cadres de la
science.
Ainsi, des deux termes necessaires de toute connaissance, l’esprit
humain et les choses, Kant supprime le second, Schelling et Hegel
retranchent le premier. Fichte marque la transition d’un exces a
l’autre. Fichte en effet, tout en exagerant le kantisme, poursuit la
chimere de la science absolue; mais c’est dans le moi qu’il se flatte
de la trouver. Il supprime comme Kant les choses, mais il en con­
serve les idees et prepare la transformation future qui, de ces idees,
va faire les choses elles-memes.
Ainsi, Fichte, Schelling, Hegel, et on peut ajouter a ces noms

�72

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

eminents ceux de tous les philosophes de la moderne Allemagne,
ont ce point commun au sein des differences qui les separent: e’est
de croire que la science absolue est possible, e’est de la chercher, e’est
de la construire. De la leur methode commune, aussi chimerique,
aussi vaine que l’objet qu’elle poursuit. Son trait distinctif, e’est la
suppression de l’experience ou du moins la subordination com­
plete de l’experience aux donnees de la raison pure. L’Allema­
gne a le plus parfait mepris pour l’observation. Tenir compte des
faits, e’est a ses yeux tomber dans l’empirisme, dernier degre de
l’abaissement intellectuel. La science est essentiellement l’explication
des choses; or, l’experience n’explique rien; la science en expliquant
demontre, l’experience ne saurait rien demontrer. L’experience est
enfermee dans des limites necessaires; elle sait ce qui arrive en tel
temps, 'en tel lieu; la science veut des resultats universels et dura­
bles ; l’experience est l’ouvrage d’un esprit fini, et partant elle est
toujours relative et toujours subjective; la science est absolue et
objective par essence.
Evidemment, si la philosophie poursuit la science absolue, la me­
thode philosophique, e’est la methode a priori, fondee sur les idees
pures, suivant l’ordre des choses, expliquant tout, deduisant tout,
meprisant l’experience, ne reconnaissant aucune limite, aucune con­
dition. A une telle science il faut une telle methode; ces deux
chimeres sont faites l’une pour l’autre.
Si je ne m’abuse, le secret de toutes les speculations allemandes est
la : le principe de l’identite de la pensee et de l’etre, commun fondement du systeme de Schelling et de celui de Hegel, le principe plus
dangereux encore de l’identite des contradictoires dont la logique
hegelienne est une perpetuelle application, enfin cette idee eminemment pantheiste du processus des choses qui fait de l’esprit humain le
terme supreme oil les developpements successifs de l’existence viennent se concentrer et se reflechir, tout cela m’apparait comme autant
de suites necessaires de la double illusion que je viens de signaler.
Pour que la science absolue soit construite, il ne suffit pas en effet
que l’ordre des idees exprime l’ordre des choses, il faut que les idees
embrassent, penetrent, constituent les choses; il faut que les idees
soient les choses. Supposez que les choses soient separees ou seule­
ment distinctes des idees, un doute est possible sur la conformite
parfaite des idees avec les choses; l’essence des etres est soupeonnee,
entrevue, elle n’est pas saisie, atteinte dans son fond. C’en est done

�/ ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
73
fait He wteeuce absolue, s’il n’y a pas identite entre les idees et les
choses.
jLa science absolue doit partir d’une premiere idee et en deduire
toutes les. autres. Quelle peut-etre cette idee? la plus comprehensive
et la plus vague de toutes, l’idee de l’etre indetermine. Mais comment
passer de 1’etre indetermine a l’etre reel, de l’abstrait au concret, du
neant de l’existence a la vie? Il y a la une contradiction. Eh bien! au
ytett de la dissimuler, acceptons-lahardiment. La contradiction est a
I origine des choses : que cette contradiction primitive devienne la loi
fondamentale de la pensee et de l’etre, qu’elle se retrouve dans toute
la feature, qu’elle soit la force cachee par qui les idees sortent les unes
Ides autres depuis la plus pauvre jusqu’a la plus riche, de sorte qu’en
definitive le neant soit le prineipe, Dieu le terme, et que le lieant
devienne Dieu.
M^Wais comment l’esprit humain pourra-t-il connaitre et decrire cette
vaste et merveilleuse evolution? a une seule condition, c’est que l’esprit humain soit le degre superieur oil tout aboutit, le dernier cercle
qui enveloppe et penetre tous, les autres, a condition que l’esprit
.humain soit tout, que l’homme.soit Dieu. L’homme divinise, voila le
.dernier mot de la philosophie.allemande.
’ Schelling dit que Dieu, c’est le sujet-objet absolu; Hegel que c’est
l’idee, l’esprit infini. Mais.il faut bien s’entendre. Le'sujet-objet,
.considere avant son developpement, n’est qu’une abstraction, une
identite vide. J’en dis autant de 1’espri.t infini, de 1’ideeen soi. Hegel
lui-meme declare que l’idee en soi est identique au neant. Si c’est la
Dieu, il faut s’expliquer avec franchise mais non, le Dieu de la philosophie allemande n’est pas au commencement des choses, il est a
leur terme. Ce Dieu, c’est l’esprit humain, ou plutoi Dieu est a la
foi&amp;a l’origine, au terme et au milieu, ce qui revient a dire qu’il n’y
a pas de Dieu distinct des choses.
. - Ces etranges doctrines, a defaut de merite plus solide, ont-elles du
moins celui de la nouveaute? c’est encore la une des illusions de la
philosophie germanique.
Rien de plus naif que les pretentions de nos voisins d’outre-Rhin
en fait d’originalite. Dans l’ecole hegelienne en particulier, on les a
portees a leur comble. Hegel ne reconnait en ses Lecons sur Vhistoire
cfe la philosophie que deux grandes epoques, l’epoque grecque et
l’epoque germanique. Or, il va sans dire que la philosophie germanique est comprise entre Kant et Hegel. C’est rayer d’pn trait de

�74

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

plume des annales de la pensee humaine la scolastique et la philoso­
phie fran^aise, des noms, par exemple, comme ceux d’Abelard et de
Descartes. Que 1’Allemagne traite avec ce mepris superbe des philosophes fran^ais, cela peut a la rigueur se concevoir; mais rabaisser
aussi Leibnitz, n’est-ce pas l’exces de 1’ingratitude? EUe est d’autant
plus choquante que ces altiers contempteurs de la philosophie du
dix-septieme siecle n’ont pas dedaigne de lui emprunter ses vues les
plus originales. Le principe de l’homogeneite universelie des sub­
stances, la loi de continuite suivant laquelle tous les etres s’enchainent et s’echelonnent, le dynamisme interieur qui se fait sentir dans
toute la nature sous l’apparent mecanisme de ses phenomenes, l’analogie profonde des lois de l’univers physique et des lois de l’humanite, toutes ces grandes idees qui sont la force et la richesse du
systeme de Schelling, ne viennent-elles pas de Leibnitz? Un autre
cartesien, Spinoza, n’a-t-il pas aussi a revendiquer sa large part tJalt
dans les speculations de 1’Allemagne? Le principe de l’identite de la
pensee et de l’etre n’est-il pas, je viens de m’en assurer, le propre
fonds du spinozisme? Hegel accuse le Juif d’Amsterdam d’avoir
meconnu le principe occidental, le principe modeme de la personnalite, d’avoir fait de Dieu la necessity ou la chose absolue, sans reconnaitre en lui le sujet, la personne; mais est-ce bien a Hegel qu’il , «
appartient d’elever contre le spinozisme une telle accusation, d’ailleurs
I
si legitime? Cette personnalite qu’il invoque, l’a-t-il respectee dans
Lhomme et en Dieu, lui qui n’a vu partout, du sommet de 1’etre
jusqu’a son plus bas degre, que la rigoureuse geometrie de l’idee?
'9
Tout en se distinguant de Spinoza, Hegel reconnait pourtant a la
philosophie germanique un grand precurseur. Lequel, je vous prie?
fl
ce n’est pas Spinoza, ce sera peut-etre Descartes? non; e’est un Allemand du seizieme siecle, le chimerique auteur de XAurore naissante,
le cordonnier philosophe de Goerlitz, Jacob Boehme 1
Je laisse parler Hegel lui-meme : « Nous verrons, dit-il dans un
discours celebre, que chez les autres nations de l’Europe ou les scien­
ces sont cultivees avec zele et autorite, il ne s’est plus conserve de la
philosophie que le nom, 1’idee en a peri, et elle n’existe plus que
chez la nation allemande. Nous avens re$u de la nature la mission
d’etre les conservateurs de ce feu sacre, comme aux Eumolpides
d’Athenes avait ete confiee la conservation des mysteres d’Eleusis,
aux habitants de Samothrace celle d’un culte plus pur et plus eleve,
de meme .que, plus anciennement encore, l’esprit universel avait

�■ ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
-15.
donnd a la nation juive la conscience que ce serait d’elle qu’il sortirait

renouvele *. »
Ce qui m’etonne dans l’exaltation naive de ces paroles, c’est que
1’histoire de la philosophic, qui a ete cultivee avec tant de patience
et de profondeur par les compatriotes de Hegel etpar Hegel lui-meme,
n’ait pas quelque peu altere la serenite de leur orgueil speculatif.
Sans remonter aux temps reeules de la philosophie grecque, je trouve
audeclin de la civilisation greeque et romaine un mouvement philosophique plein d’analogies frappantes avec celui qui agite depuis
soixante ans l’Allemagne, je veux parler de la philosophie Alexan­
drine. Elle aussi avait ete precedee par un radical scepticisme, celui
d’CEnesideme, d’Agrippa et de Sextus. Elle aussi s’elan^a a 1’extre­
mity contraire pour embrasser le fantdme de la science absolue. Comme
Hegel, Plotin dedaigne l’experience; comme lui, il pretend saisir
l’ordre absolu des choses, et non-seulement le saisir, mais le deduire
et le demontrer; tous deux admettent dans l’etre un mouvement dialectique qui se reflechit dans la science et identifie la raison et 1 etre
Eans l’idee. A Alexandrie comme a Berlin, on voit clair dans les
mysteres de l’essence divine; on la decompose en trois elements a la
fois distincts et inseparables, trinite primitive qui se retrouve au fond
de toute chose et de toute pensee. Cette trinite devient pour les deux
ecoles une baguette magique qui fait tomber tout voile, eclaircit toute
obscurite, efface toute difference. Les systemes philosophiques se rapprochent, les symboles religieux se confondent, tout se penetre et
s’unit. Au sommet de la trinite, par dela toutes les determinations de
la pensee et de l’etre, regne l’Unite absolue, identite du neant et de
S’ existence, abime ou la pensee humaine, apres avoir parcouru le

cercle necessaire de ses revolutions, vient chercher le repos dans
I’aneantissement de la conscience et de la personne.
Ainsi meme principe, la recherche de la science absolue| meme
methode, la speculation toute rationnelle; memes resultats, l’identite
des contradictoires et l’homme s’unifiant avec Dieu.
Je connais done le principe etle terme de la philosophie allemande:
elle commence, par le scepticisme, elle finit par le pantheisme. Et
voila les deux sources ou s’abreuvent les generations nouvelles :
Kant leur verse le scepticisme, Hegel le pantheisme, et ces deux
1. Paroles prononc^es par Hegel, d Heidelberg, en octobre 1816, aFouverture de son cours d’histoire de la philosophie.

�76

ESSAI DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.

courants d’idees se rencontrent dans la doctrine du Dieu impersonnel.
Ainsi e’est vainement que Descartes et Malebranche, Newton et
Leibnitz ont epuise leur genie a organiser en systeme la croyance
universelle du genre humain. Le Dieu personnel, le Dieu du bon
sens, le Dieu de la philosophie spiritualiste succombe, et a sa place le
scepticisme et le pantheisme conjures introduisent la substance indeterminee des etres. Est-ce la que je dois aboutir? Ce resultat est-il
le dernier mot de mes longues recherches historiques ? e’est ce que
je veux me demander serieusement une fois dans ma vie. J’ai assez
lu, j’ai assez discute, l’age mur arrive, il faut fermer les livres, me
replier au dedans de moi et ne plus consulter que ma raison.
(La suite a la prochaine Livraison.)

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Collation: [26]-76 p. ; 26 cm.&#13;
Notes: From the library of Dr Moncure Conway. From Le Megasin de Librairie: literature, histoire, philosophie, voyages, .... Vol. 3.</text>
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                    <text>LITTfiRATURE anglaise
PAR ALFRED MEZIERES

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

CHAPITRE III.
Jonson et Balzac. — L’usurier et l’avare dans la comedie anglaise. — Plaute, Moliere
et Jonson. —La comedie de caraclere au seizieme siecle. — La Femme silencieuse- —
L’alchimiste dans la vie reelle et sur la scene.

I

Jonson connait a merveille les defauts de son temps et les ridicules
habituels de la nature humaine. Mais ce n’est pas la le spectacle qui
l’attire et qui l’interesse le plus. Il aime les investigations neuves et
curieuses, il se plait a concevoir des caracteres exceptionnels , il des­
cend dans les abimes de la conscience, il scrute les sentiments etranges qui se cachent quelquefois au fond du coeur de l’homme, et il
recherche surtout les analyses qui exigent de la penetration et de la
patience. Tandis que quclques-uns de ses contemporains les plus
celebres, Beaumont et Fletcher, par exemple, glissent rapidement a
la surface des choses, sans rien approfondir, il poursuit, avec perse­
verance, le developpement de ses idees, il tire des phenomenes
psychologiques qu’il observe toutes les consequences qui en decoulent, et, quoiqu’il choisisse de preference pour objet de ses etudes
des passions extraordinaires, il s’efforce de conserver aux actions
qu’elles produisent l’apparence rigoureuse de la logique.

�78

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEAW^

Comme beaucoup d’esprits vigoureux, il decouvre
de mal
que de bien dans la nature humaine, il croit surtout que la variety
du mal offre a l’ecrivain des sujets de reflexion plus interessants I et
ce sont les symptomes les plus rares de la depravation sociale qui
attirent le plus son attention. Donnez-lui un scelerat: il l’examinera,
avec le coup d’oeil de 1’anatomiste. Si c’est un homme vulgaire J il
l’abandonnera bientot; mais s’il surprend chez lui des signes de force
et d’intelligence, s’il reconnait dans sa conduite l’indice d’une maladie morale peu connue, il le considere avec joie, comme le naturaliste
qui decouvre une espece nouvelle, il le classe dans sa galerie, et il
observe a la loupe tous les traits de son visage. Les monstres ne lui
deplaisent pas; ils sdnt rares et ils sont forts. C’en est assez pour
piquer sa curiosite : non point qu’il se propose de les rehabiliter
comme on l’a fait si souvent de nos jours; il ne les couronne pas de
fleurs, il ne soutient pas le paradoxe moderne de la superiorite du
crime sur la vertu. On ne trouverait pas, dans tout le theatre anglais du
seizieme siecle, une seule theorie de ce genre. Le mal n’y est jamais
ni deguise sous des couleurs brillantes, ni place au-dessus du bien.
Chaque action y est qualifiee, comme elle merite de l’etre, sans aucune predilection, pour le vice. Jonson n’a done point de sympathie
pour le’s mechants et ne cherche pas a les rendre aimables. Mais il
les peint tels qu’il les a vus ou tels qu’il les conceit, avec une
effrayante vyiteMliait le denombrement exact de tous leurs defauts,
il signale les mobiles caches de leurs actes, et il met en relief]
jusqu’aux inoindres details qui composent I’ensemble de leur physionomie. ■
.
Ges peintures minutieuses de la laideur morale qui rappellent
l’exafflitude des peintres Hamands, sont le triomphe du vieux Ben.
C’est la qu’il excelle. Par la patience., par la puissance de 1’observaJ
tion et par la vigueur du pinceau, il s’eleve quelquefois jusqu’au
genie. S’il vivait aujourd’hui, on le classerait infailliblement parmi
les vealist@s;cax; |n’a peur ni des termes techniques, ni des descrip­
tions detaillees, ni. des images ernes, ni des tableaux grossiers. On a
compare recemment, et.pour la premiere fois sans doute, notre
romancier Balzac a Shakspeare. La comparaison manque de justesse. Ce sont au contraire deux esprits tres-difierents. Tandis que.
1’un, quoique doue d’un puissant esprit, se traine peniblement dans
les bas-fonds de la societe, l’autre s’eleve sans cesse, sur des ailes de
flamme, vers des regions plus pures. G’est plutot a Jonson que Balzac

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

7!)

ressemble. Tous deux etudient, avec une egale curiosite, les mala­
dies morales de Fame, tous deux s’attachent a F observation des caracteres exceptionnels et pervers, tous deux analysent avec patience et
peignent avec energie ce qu’ils ont vu ou ce qu’ils ont concu. Seulement l’un est un poete qui ecrit fortement sa langue; l’autre un prosateur qui £crit difficilement la sienne.
Balzac a retrouve des types que Jonson avait deja crees. Un des
premiers personnagesque nous rencontrions dans la comedie anglaise
semble appartenir au dix-neuvieme siecle. C’est Fhomme a projets,
theprojector, le fondateur de cent compagnies industrielles qui n’ont
jamais existe, mais qui trouvent des actionnaires, l’inventeur de pro­
cedes infaillibles pour s’enrichir qui ne font qu’appauvrir les dupes,
le banquier sans capitaux qui specule sur la sottise et sur la credulite
humaine. De nos jours, il cree la societe des bitumes du Maroc oil il
indique les moyens de faire fortune, en elevant des lapins. Au
seizieme siecle, il se nomme Meercraft; il a la pretention de dessecher tous les marais de FAngleterre, il propose de faire des gants
avec des peaux de chiens, il invente un procede economique pour
fabriquer des bouteilles, il fonde une compagnie pour populariser
dans le royaume l’usage de la fourchette, apportee d’Italie, et il com­
pose du vin rouge avec des mures sauvages 1. Les speculateurs des
deux epoques peuvent differer dans leurs inventions. Chacun d’eux
suit le gout du temps et offre au public l’appat qui doit le mieux le
seduire. Mais il y a un principe sur lequel ils sont parfaitement d’ac­
cord : c’est que les sots doivent seuls faire les frais de leurs entrepriscs. Leur talent consiste a beaucoup promettre et a ne rien tenir,
a recevoir de l’argent et a ne jamais le rendre.
Meercraft, en habile homme, ne demande jamais rien, mais il se
fait offrir des fonds qu’il acceptc et qu’il garde. Ses dupes lc pressent
de vouloir bien leur faire l’honncur de puiser dans leur bourse. G’est
la le comble de Fart. Obtenir de l’argent, c’est habile. Mais se faire
prier pour en prendre, inspirer assez de confiance pour que le client
vous supplie de vous enrichir, a ses depens, c’est un triomphe. Les
Anglais sont passes maitres dans ce genre de tromperie. G’est chez
eux que la mystification industrielle a du etre inventee. Le pu/f, le
canard sont d’origine britannique. Il parait qu’au seizieme siecle le
mouvement des esprits, l’activite du commerce, la curiosite qui se
I. Tfte Devil is an ass.

�80

LES CONTEMPORAIN’S DE SHAKSPEARE.

portait vers les terres lointaines qu’on venait d’explorer excitaient a
Londres le gout des aventures et provoquaient l’habilete des speculateurs, en allumant les convoitises de la foule. Le theatre signale
plusieurs fois ce travers. Les pieces du Mendiant de cour et des
Antipodes sont dirigees contre les chevaliers d’induslrie. Mais le
Meercraft de Jonson en est le type le plus populaire.
Une des passions que Balzac a le mieux rendues, c’est l’amour de
l’or. Jonson avait concu, avant lui, le caractere de Grandet. Il introduit sur la scene anglaise un vieillard sordide , apre au gain, qui
sacrifie tout, honneur, probite, affections de famille, au desir d’augmenter son revenu. Comme Grandet, ce personnage odieux ne se
nourrit que d’une seule pensee; il n’a qu’un but, c’est de s’enrichir
chaque jour davantage. Il n’y a pas une de ses actions qui soit indifferente ou inutile. Lors meme qu’il cause avec ses voisins ou qu’il
s’assied a la table defamille, son idee fixe le poursuit; il remue des
chiffres dans sa tete, il calcule, il suppute les chances de perte et de
profit, les revenus probables d’une affaire. Il additionne, il multiplie,
il divise; il recommence de memoire et sans relache toutes les opera­
tions de l’arithmetique. N’attendez de lui ni un bon mouvement, ni
une parole sortie du coeur,ni une resolution genereuse. Il est sec. La
cupidite a etouffe chez lui tous les sentiments.
Il y a, dans la comedie de Jonson, des situations qui font penser a
des scenes analogues ftEugenie Grandet. Pennyboy, l’usurier
anglais, se fache contre un domestique qui a depense six pence et lui
apprend tout ce que cette petite somme pourrait rapporter dans un
temps determine.

I
I
[

J

- PENNYBOY (au portier de sa maison).

Tu sens le vin, coquin, tu es ivre.
LE PORTIER.

Non, monsieur, nous n’avons bu qu’une pinte, un bonnets voUB
turierlet moi.
PENNYBOY.

Qui l’a payee?
LE PORTIER.

C’est moi qui l’ai offerte.
PENNYBOY.

Comment I et tu as depense six pence! un manant depenser six J
pence, six pence I

�81

LES CONTEMPORAlNS DE SIIAKSPEARE.
LE PORTIER.

Une fois dans l’annee, monsieur.
PENNYBOY.

Quand ce serait en sept ans, valet! Sais-tu ce que tu as fait, quelle
depense de capital tu as faite? Il pourrait plaire au ciel (car tu es un
jeune et vigoureux drole) de te laisser vivre encore soixante-dix ans,
jusqu’a ce que tu en aies quatre-vingt-dix, peut-etre cent. Supposons soixante-dix ans. Combicn de fois sept en soixante-dix? Sept
fois dix, c’est la meme chose que dix fois sept. Fais bien attention a
ce que je vais te demontrer sur mes doigts. Six pence, au bout
de sept ans, interet sur interet, en produisent douze : au bout de
sept nouvelles annees, deux shellings; la troisieme periode de sept
ans, quatre shellings; la quatrieme, huit shellings; la cinquieme,
seize; la sixieme, trente-deux; la septieme fois, trois livres sterling
et quatre shellings; la huitieme, six livres et huit shellings; la neuvieme, douze livres seize shellings; et enfin la dixieme, vingt-cinq
livres douze shellings. Voila ce que tu as perdu, par ta debauche,
dans le cas oil tu vivrais encore soixante-dix ans, en depensant six
pence une fois en sept ans. Gaspiller tout cela en un seul jour!
c’est une sommc incalculable. Hors de ma maison, fleau de pro­
digalite 1!
Comme l’avare de Balzac, l’usurier de la comedie anglaise affecle
une surdite commode qu’il exagere ou qu’ildiminuea volonte. Vienton lui demander de l’argent, il ferme l’oreille a toutes les sollicita­
tions, il n’entend pas un scul mot de ce qu’on lui dit, il a l’ouie si
dure qu’on ne peut pas obtenir qu’il reponde. Lui propose-t-on au
contraire un benefice, il ecoute; quoique vous parliez bas, il n’a pas
perdu une syllabe de ce que vous lui disiez. Jonson a rendu tou­
tes ces nuances, dans une scene oil un industriel vient, en style
allegorique, demander au vicux Pennyboy la main de sa pupille
Pecunia, c’est-a-dire la clef de sa cassette. Pennyboy qui feint d’etre
mourant, pour mieux tromper ceux qui le visitent, recoit le pretendant, etendu dans son fauteuil sur lequel il fait semblant d’etre cloue.
Un domestique amene Cymbal, le pretendant.
LE DOMESTIQUE.

Voici ce monsieur.
1. The Staple of news.
Tome III. — 9e Livraisou.

i

C

�«2

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEAREi

PENNYBOY.

Je lui demande pardon. Je ne puis me lever, malade comme je
le suis.
CYMBAL.

Point d’excuses! monsieur, menagez votre sante; ne vous genez
pas.
I*.

PENNYBOY.

Ce n’est point deE’orgueil de ma part; c’est de la souffrance,de
la souffrance^Voyons, monsieur. &lt;
CYMBAL.

-

. ‘

J

a

Je suis venu pour vous entretenir.
PENNYBOY.

C’est une souffrance pour moi de parler, une douleur mortelle.
Mais je vous entendrai.
CtMBAL.

Vous avez une dame qui demeure avec vous.
PENNYBo|ff

Hein! J’ail’ouie atissi un peu faible.

f

CYMBAL.

Pecunia.
■ ’

PENNYBOY.

De ce cote, elle est tout a fait insuffisante. Continuez.
CYMBAL^*;

Je voudrais l’attirer plus souvent dans Thumble etablissement
dontje suis possesseur,
PENNYBOY.

Jen’entendsabsolument rien. Parlezplushaut.
CYMBAL jr4

Ou, s’il vous convient de la laisser demeurer avec moi, j’ai moitie
des profits a vous offrir. Nous les partagerons.
PENNYBOY. *

Ah! je vous entends mieux maintenant. -Comment sefont cesprofits? Est-ce un commerce sur ou chanceux? Je ne me soucie pas de
courir apres l’inconnu, de me lancer dans la voie du hasard. J’aime
les chemins directs; je suis un homme exact et droit. Maintenant
tous les trafics periclitent: celui de l’argent a perdu 2 o/o. C’etait un
commerce sur, lorsque le siecle etait econome, lorsque les homines I

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

83

administrant bienleur fortune, veillaient sur les capitaux et bornaient
leurs desirs. Maintenant le desordre public prostitue, dissipe tout en
carrosses, en livrees de gens de pied, en robes de femmes de chambre.
Il faut leur faire des hanches de velours. Que le diable les emporte!
Les moeurs du temps me rendent fou.
(Il prononce ces paroles avec violence et tres-haut.)

CYMBAL.

Vous disiez tout a l’heure que c’etait mortel pour vous de parler.
PENNYBOY.

Oui, mais la colere, une juste colere, comme celle-ci, ranime un
homme qui ne peut supporter de voir la gloutonnerie et l’elegance
des hommes!
(II se leve de son fauteuil.)

Que de feux, que de cuisiniers et de cuisines on pourrait epargner? de combien de velours, de tissus, d’echarpes, de broderies et
de galons on pourrait se passer? Ils convoitent sans cesse des choses
superflues, tandis qu’il y aurait beaucoup plus d’honneur a savoir
se passer du necessaire. Quel besoin a la nature de plats d’argent
ou de vases de nuit d’or? de serviettes parfumees ou d’un nombreux domestique qui la regarde manger? Pauvre et sage, elle n’a
besoin que de manger. La faim n’est pas si ambitieuse. Supposez
que vous soyez l’empereur des plaisirs, le grand dictaleur de la
mode aux yeux de toute l’Europe, que vous etaliez a la vue la
pompe de toutes les cours et de tous les royaumes, pour faire ouvrir
de grands yeux a la foule et vous faire admirer, il n’en faudra pas
moins vous mettre au lit et atteindre le terme que fixe la nature;
alors tout s’evanouit. Votre luxe n’etait que pour la montre, vous
ne le possediez pas. Pendant qu’il se glorifiait lui-meme, il touchait a sa fin.
CYMBAL (4 part).

Cet homme a de vigoureux poumons.
PENNYBOY.

Tout ce superflu semble alors vous appartenir aussi peu que ceux
qui en etaient les spectateurs. Ce qui divertit les homines remplit a
peine l’attente de quelques heures.
CYMBAL (a part).

Il a le monopole du monologue.
,

(Haul-)

Mais, mon cher monsieur, vous parlez toujours.

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARES|

84

PENNYBOY (avec colere).

Et pourquoi pas? Ne suis-je pas sous mon propre toit?
CYMBAL.

Mais je suis venu ici pour causer avec vous.
PENNYBOY.

Et si je ne veux pas, moi, causer avec vous, monsieur. Vous avez
ma reponseA Qui vouS a envoye chelclier?
^YfeBA^J'

Personne.
Mais vous etes venu. Eh bien! alors partez1 comme vous etes venu.
PersonneBflvo^srefient. Voufi voire chemin; vous voyez la porte.
cymba^H
Vous etes un coquin.
pennyboy.
41
En verify j&amp;le croisS monsieu^M
y CYMBAL*. ■ I
Un filou, un usurier. t
U.
PENNYBOY .C

Ce sont.les surnoms qu’on me donne.
CYMBAL.

Un] miserable irmon.
PENNYBOY.

Vous allez faire deborder le vase et tout repandre.
CYMBAL.

Chenille, teigne, grosse sangsue, ver immonde.
PENNYBOY,.

Vous perdez encore une fois votre peine, je suis un vase brise qui
ne garde rien. Adieu, mon^her monsieur. *

Cette scene est excellente. La faiblesse et la surdite qu’affecte
11’usurier, am debut de l’entretien,"font ressortir, d’une maniere
piquante, 1’attention avec laquelle il prete l’oreille, des qu’on lui"
parle de benefices, et la colere ad moyen de laquelle il se debarrasse
du solliciteur, quand il a reconnu qu’il n’y avait aucun profit a
tirer de Ium Un trait comniuii a tbu§ ces hommes avides d’argentj
et Jonson l’a bien saisi, c’est le peu de souci qu’ils ont de leur
reputation et le calmOjavec lequel ils ecoutent les injures qu’on,
leur adresse. Peu leur importe tn effet ce que le monde pense d’eux.

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

85

Les hommes sont leur proie; ils savent bien qu’on ne depouille pas
les victimes sans les faire crier; ils supportent les plaintes, les
reproches, les invectives, commo une des necessites de leur metier;
c’est une consolation qu’ils laissent au public, a la condition de ne
rien rabattre de leurs exigences.
II

Pennyboy est un usurier. L’avare est un type analogue, deja
etudie par la comedie latine; Jonson le reprend, avant Moliere et
apres Plaute, on suivant avec liberte et avec originalite les traces de
l’auteur ancien. Il imite, il traduit meme quelques passages de l'Aitlularia; mais il met en oeuvre des elements nouveaux. C’est a Plaute
qu’il a emprunte le premier monologue de l’avare qui commence
ainsi : « Puisse-je vivre un jour seul avec mon or ! Oh! e’est un
doux compagnon, tendre et fidele. Un homme peut s’y fier, tandis
qu’il est trompe par son pere, par son frere, par ses amis, par sa
femme. 0 tresor merveilleux! ce qui rend tous les hommes trompeurs cst fidele en soi* !» Dans les scenes suivantes, tantot il s’ecarte,
tantot il sc rapproche de son modele. Quelquefois, dans ce qu’il imite
ou dans ce qu’il invente, il devance notre grand comique et provoque
une double comparaison. Son avare est un Francais, du nom de
Jaques1, etabli en Italic. Jaques, autrefois intendant du comte de
2
Chamont, lui a soustrait sa fille, encore enfant, et une somme
d’argent considerable qu’il est venu enfouir dans sa nouvelle resi­
dence. Il vit miserablement, il est vetu de hailions; on le croit
reduit a une extreme pauvretc. Mais il possede une cassette remplie
d’or qu’il va contempler plusieurs fois par jour et qui lui tient lieu
de tout autre bonheur. Malgre la misere apparente de l’avare, la
beaute de la jeune Rachel, qu’il a enlevee a son pere et qu’on croit
son enfant, excite l’admiration generale. Plusieurs pretendants aspirent a la main de la jeune fille. Christophero, intendant du comte
Farneze, un grand seigneur du voisinage, la dispute au comte Farneze lui-meme, veuf de sa premiere femme; et, sans le savoir, ils
ont tous deux pour rival, outre un cordonnier, le propre fils de
Farneze.
1. The case is altered.
2. Nous conservons 4 dessein forthographe de Jonson.

�86

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

Chacun des candidats presente a son tour sa requete a Jaques
et leurs visiles donnent lieu aux scenes les plus plaisantes. L’avare
ne pent crorre a un amour desinteresse; il ne pense pas qu’on
puisse reChercher Rachel pour elle-meme; il soupconne qu’on en
veut a son argent. Aussi est-il assailli de terreurs comiques, des qu’il
apercoit le visage d’un pretendant. Comme tous ceux qui possedent un tresor, il craint qu’on ne le lui prenne, et, avant d’etre puni
par les*evenements, il l’est deja par ses propres angoisses. Il ne quitte
jamais sa maison, sans prevoir tout ce qui peut arriver de malheureux
en son absence, et sans adresser. a sa fille de minutieuses recomman?dations : « Rachel, lui dit-il, je m’en vais.. Enferme-toi, mais retire
la clef, afin que, si quelqu’un regarde par la serrure, il croie qu’il
n’y a personne a la maison.. Si quelque voleur vieni, il essayera probablement de briser la porte, en croyant qu’ilm y a personne; metsioi alors a parler tres-haut, comme s’il y avait d’autres personnes
avec toi. Enleve le feu, eteins le foyer qu’il ne souffle pas plus qu’un
homme mort! Plus nous epargnons, mon enfant, et plus nous
gagnons.»
Il ne reste pas longtemps hors de chez lui. Sa frayeur le ramene
hientat. Quelle n’est pas sa surprise et son inquietude en voyant
sortir de sa maison un homme qu’il ne connait pas. C’est Angelo
Farneze qui vient de faire ses adieux a Rachel; il voudrait l’arreter,
il court, il s’ecrie: « Diable et enter! quel est cet homme ? Un esprit?
Est-ce celui de ma maison quilahante? Encore a .ma porte! 11 a ete a
ma porte, il est entre, entre dans ma chere porte. Plaise aDieuque
mon or soil en surete! »
Il tremble encore lorsque survient Christephera. Nouvelle terreur
■ qui ne lui permet meme pas d’entendre ce qu’onlui demandel
JAQUES.

Merci de moil en voici un autre;! Rachel! ho! Rachel!

’i

CHRISTO PHERO.

Dieu vous protege, honnete pere’!
JAQUES.

Rachel f par Ie ciel , viens ici ! Rachel ! Rachel!
(Il sort precipitamment.)

CHRI STOPHERO (seul).

Au nom du ciel, qu’a-t-il? C’est etrange. Il aime tellement sa

�87

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

fille, que je gage ma vie qu’il a peur que je n’aie profite de son
absence pour lui faire une cour illegitime.
JAQUES (rentre).
(A part.)

Il est en surete1 il est en surete! 11s ne m’ont pas vole mon or.
CHRISTOPHERO.

Ne soyez pas offense, monsieur.
JAQUES (a part).

Monsieur! mon Dieu! monsieur! monsieur! Il m’appelle mon­
sieur.
CHRISTOPHERO.

Mon bon pere, ecoutez-moi.
JAQUES.

Vous etes tout a fait le bienvenu, monsieur. Votre Seigneurie
voudrait-elle s’abaisser jusqu’a me parler?
CHRISTOPHERO.

Ce n’est pas s’abaisser, mon pere. Mon intention est de vous faire
un honneur plus grand que celui de vous parler : c’est de devenir
votre fils.
JAQUES (a part).

Son nez a senti mon or; il l’a flaire. Il connait mon or, il sait
le secret de mon tresor.
(Haut.)

Comment savez-vous, monsieur, comment avez-vous devine?...
CHRISTOPHERO.

Quoi, monsieur? que voulez-vous dire?
JAQUES.

Je prie Votre aimable Seigneurie de vouloir bien me dire com­
ment vous savez... je veux dire comment je pourrais faire savoir
a Votre Seigneurie que je n’ai rien a donner a ma pauvre fille.
Je n’ai rien. Le ciel, qui est si bon pour chaque homme, ne Test
guere pour moi.
CHRISTOPHERO.

Je pense, mon bon pere, que vous etes tout bonnement pauvre.
JAQUES (a part).

11 pense cela! ficoutons! Il ne pense que cela? Non, il ne pense
pas ainsi; il sait tout, il connait mon tresor.
(Il sort.)

�88

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

CHRISTOPHERO (seul).

Pauvre homme! il est si rempli de joie d’entendre dire que sa
fille peut etre mariee bien au dela de ses esperances, que, si j’en
crois le simple bon sens, c’est l’incertfiude entre la crainte et l’espoir
qui le met ainsi hors de dui-meme.
J A Q UE S (rentrant, a part).

Cependant tout est en surete a l’interieur. N’y a-t-il pcrsonnd
au dehors? Ne brise-t-on pas mes murs?
CHMWOPH®RO.

Que dites-vous, mon pere? Aurai-je votre fille?
JAQUES. '

(

Je n’ai aucune dot a lui donner^
CHRISTOPHERO.

Je n’en attends aucune, mon pere.
JAQUES.

pW k*en- Alors je prie Votre Seigrieurie de ne me faire aucune
question sur ce qu’elledesire. C’est une trop grande faveur pour moi.
CHI®TOPHERO (a part).

Je vais le laisser se remettre un peu maintenant. Cela lui causerait
trop d’emotion, si je lui parlais encore en ce moment.
(II sort.)
JAQUES (seul).

Ahl U est parti! Je voudrais que tous les autres fussent aussi
partis ou morts, afin de pouvoir vivre seul avec mon or cheri.
LE COMTE FARNEZE (entrant, a part).

Void le pauvre vieillard.
JAQUES (apart).

Bifij mon ame, encore un autre”! VientMfflde ce cdte?
FARNEZE (haut).

Ne soyez pas effraye, vieillard; je viens vous apporter de la joie.
JAQUES. .

A moi, ciel!
(A part.)

L’un vient pour me tenir id a causer, pendant que l’autre me vole.
(Il sort.)

tJftFARNEZE &lt;seul).

Il m’a oublie, a coup sur. Que signifie cela? Il craint mon pouvoir
et que, n’ayant plus de femme, je ne lui enleve sa fille pour la des-

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

89

honorer. Celui qui n’a rien sur la terre qu’une pauvre fille peut
avoir cotte sollicitude anxieuse pour la garder.
JAQUES (rentrant, a part).

Et cependant il est en surete. Ils ne songent pas a employer la
force, mais la flatterie et la ruse. Je verrai bien, a sa premiere ques­
tion, s’il me croit riche.
(Haut.)

Qui vois-je devant moi, mon bon seigneur?
FARNEZE.

Leve-toi, bon pere. Je ne t’appelle pas ainsi a cause de ton age,
mais parce que je desire vivement devenir ton fils, en m’unissant,
par un mariage honorable, a ta charmante fille.
JAQUES (a part).

Oh! c’est cela, c’est cela. C’est pour mon or.

Cette preoccupation constante de l’avare, cette idee fixe qui le
poursuit, ce besoin qu’il eprouve a chaquc instant de revoir son or,
et de s’assurer qu’on ne le lui a point enleve, tout cela est peint
avec naturel et dans le ton vrai de la comedie. Moliere a repiis et
embelli la fameuse scene de Plautc oil Euclio arrete un homme qu’il
soupconne de l’avoir vole, et le fouille des pieds a la tete. Jonson
l’avait imitee le premier avec bonheur. Son imitation merite d’etre
citee, meme a cote de celle de Moliere.
Jaques s’etait eloigne un instant de sa maison, lorsqu’il rencontre
Juniper, le cordonnier amoureux de Rachel, qui avait essaye de
penetrer dans la maison, pour voir la jeune fille, et qui, en reconnaissant le pere, se sauve a toutes jambes. Jaques le prend pour un
voleur et le saisit avec violence.
JAQUES.

Rachel! au voleur! au voleur! Arrete, scelerat, esclave!
(Il saisit Juniper au collet.)

Rachel, lache mon chien ! Oui, brigand, tu ne peux pas echapper.
JUNIPER.

Je vous en supplie, monsieur.
JAQUES.

Eh bien! Rachel, quand je to le dis! Cache mon chien, lache-le
done, te dis-je.

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.'

£0

JUNIPER.

Pour l’amour de Dieu, ecoutez-moi, retenez votre dogue.

’

■*

JAQUES.

Alors rends^moi, Tiens\ rends-moi, esclave.
JUNIPER.

's

Quoi?

l

■;

JAQUES.

Oh! tu voudrais que je te Ie disc, tli le voudrais, n’est-ce pas?
Montre-moi tes mains; qu’as-tu dans-tes mains?
JUNTHER.il

Voici mes mains.

• s'

'
JAQUES.

Arrete. Le bout de tes doiglsesbJl sali par la terre? Non; tu les
as essuyes.
JUNIPER.

Essuyes!

.
JAQUES.

Oui, miserable! Tu es un habile coquin . Ote tes souliers; viens,
que je les voied Donne-moi un couteau, Rachel, que j’ouvre les
semelles!
I ^Juhiper veut s’en- alter.)
Doucemenf, monsieur, vousn’etespas encore parti. Secouez vos
jambes, allons, et vos bras, et faitesvite.
(Il le laehe.)

Demon! pourquoi n’es-tupas^ encore partr? Va-t’en, tourment de
mon ame!J Satan, loin d’icil Pourquoi me ragardes-tu? Pourquoi
restes-tu la? Pourquoi jettes-tu sur la terre des1 regards furtifs? Que
vois-tu la, chien, qu’est-ce qui te faitouvrir de grands yeux? Loin
de ma maison! Rachel, lache le dogue.
Jonson a eu Fheureuse pensee de supprimer le trait de mauvais
gout que Plaute a glisse dans son dialogue, lorsqu’il fait dire a Euclio,
apres avoir visite les deux mains de Strobilu&amp;: Ostende etiam tertiam, montre aussi la troisieme. Mais il ne l’a pas remplace, comme
Moliere, par ce mot charmant: « Les aufresT» qui conserve l’intenlion du poete latin, en sauvant le natural.
Parmi les passages de la piece qui appartiennent en propre a
Jonson et dont Fidee premiere ne lui a point ete fournie par son
modele, il taut citer le poetique monologue de l’avare, lorsque,

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

91

rempli d’inquietude pour son or, il le deterre et le change de place
afin de le micux cacher. Il lui parle alors avec une tendresse amoureuse dont l’expression, tres-belle en anglais, s’affaiblit malheureusement dans une traduction : « Reste la, ma chere ame! Dors doucement, mon cher enfant! Je ne t’ai pas acquis tout a fait legitimement,
mais enfin je t’ai acquis, et c’est assez. Que toutes les mains qui
s’approchent de toi tombent en pourriture, excepte les miennes!
Que tous les yeux qui te voient soient brutes, excepte les miens!
Que tous ceux qui pensent a toi sentent le poison dans leurs coeurs
amoureux, excepte moi! Je ne te dirai pas adieu, aimable prince,
grand empercur, sans te regarder a chaque minute; roi des rois,
je ne serai pas impoli a ton egard, et je ne te tournerai pas le dos
en m’eloignant de toi; mais je m’en irai a reculons, le visage tourne
vers toi, en te saluant humblement. Il n’y a personne dans la mai­
son, personne ne regarde au-dessus de mon mur. Avoir de l’or et
l’avoir en surete, tout est la 1! »
Jaques eprouve le meme malheur qu’Euclio et qu’Harpagon. On
lui derobe sa cassette et sa fille. Il regrette tant la premiere qu’il n’a
pas le temps de songer a la seconde. Mais, comme il les a volees l’une
et l’autre, il n’a pas meme le droit de se plainare, et son dcsespoir
est moins comique que celui de l’avare de Moliere.
Jonson revient volontier: a ce type de l’avare qui offre un eternel
aliment a la comedie. 11 le reprend encore dans une de ses dernieres
pieces2, ou il lui fait dire neltement, sans ambages et sans circonlocutions : « Mon argent, c’est mon sang, mes parents, mes allies; celui
qui ne l’aime pas est denature. » 11 suppose meme que l’avare raisonne philosophiquemeat sur ses sentiments et fait la theorie de sa
passion. « Nous savons tous, dit le vieux Sir Moth, que Fame de
l’homme est infinie dans ses desirs. Celui qui desire la science la
desire infiniment; celui qui aspire a l’honneur y aspire infiniment;
ce ne serait pas une chose difficile, pour un homme qui aime Fargent, de demontrer ct d’avouer qu’il tend a une richesse infinie-. »
III

Mais la puissance d’observation de Jonson se montre surtout dans
ses trois meilleures comedies, dans la Femme silencieuse, dans 1\4^»
1. The case is altered, act. in.
2. The magnetic Lady.

�92

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE,

chimiste et dans le Renard. La il dc-ssine avec vigueur des caracteres
exceptionnels dont il accuse tous les traits; il met en relief la bizarl
rerie de certaines infirmites morales; il a la penetration du moraliste
et la patience de l’anatomiste arme du scalpel. Il se complait dans
1’inconnu et dans l’extraordinaire. Les hommes qu’il met en scene
appartiennent sans doute a la realite; lui-meme les a peut-etre ren­
contres et vus de pres, mais ils ne se confondent pas avec la foule, ils
ne representent pas une classe generale de la sodete; ils vivent dans la
retraite, ou ils nourrissent des vices solitaires et rares, que la curio­
site du poete comique decouvre et nous devoile.
Le premier de ces originaux s’appelle Morose, et vient en droite
ligne de 1’antiquite. Jonson l’a pris dans Libanius, pour le transporter
de la dans la Femme silencieuse. C’est un gentilhomme de bonne
maison, qui connait le monde et la cour, mais qui a pris tout a coup
en horreur 1’agitation d’une grande ville, et qui ne veut laisser penetrer jusqu’a lui aucun bruit exterieur. Il a la passion du silence. Les
sourds-muets lui font envie. Les cris d’une femme qui vend dans la
rue du poisson ou des oranges 1’irritent. Il ne souffre dans son voisinage ni armuriers, ni serruriers, ni ouvriers bruyants d’aucune sorte.
Il demeure, avec intention, dans une ruelie si etroite que ni voitures,
ni chaises a porteurs ne peuvent la traverser. Pour echapper a la sonnerie des cloches qui lui dechirent le tympan, il s’enferme dans un
appartement a doubles fenetres et a doubles portes constamment fermees, ou il vit a la clarte d’une lampe. Si, malgre toutes ces precau­
tions, il est derange, malheur a ceux qui le derangent! Il a fait crever
un tambour qu’on s’est permis de battre devant sa porte. Il a renvove
un de ses domestiques, parce qu’il a entendu craquer ses souliers
dans l’escalier.
Jonson, qui excelle a mettre avec naturel les ridicules en scene,
nous introduit tout de suite au coeur du sujet, dans la maison de
Morose. Le maniaque donne ses ordres a un laquais et laisse voir du
premier coup son caractere. Toutes les paroles lui sont odieuses,
excepte les siennes. « N’est-il pas possible, dit-il a son serviteur, que
tu me repondes par signes et que je te comprenne? Ne parle pas,
quoique je t’interroge. (Le domestique repond par signes.) As-tu
enleve la sonnette de la porte exterieure qui donne sur la rue? As-tu
rembourre 1’exterieur de la porte, afin que, si les passants frappent
avec leurs dagues ou avec leurs briquets, ils ne puissent faire aucun
bruit? » A ces questions multipliees, le domestique ne doit repondre

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

93

que par des mouvements de jambes ou de bras. Son maitre lui demande l’heure, il l’indique avec ses doigts. Morose voudrait etre
lure: « Ileureux Tures! s’ecrie-t-il; ils sont servis par des muels; a
la guerre, les ordres leur sont donnes sans bruit par des signaux. »
Le comble de la l'clicite, suivant lui, c’est de ne jamais entendre le
son de la voix humaine.
Mais ses reves ne se realisent point, et ce qu’il y a de plus plaisant
dans cette comedie, ce soul les mesaventures qui viennent a chaque
instant troubler son repos. Morose a un neveu, sir Dauphine, pour
lequel il n’eprouve aucune affection, et qu’il ne serait pas faclie de
desheriter en se mariant; il cherche done une femme. Mais pendant
qu il rumine ce projet, un ami de Dauphine, Trucwit, le personnage le plus spirituel de la piece, juge a propos, pour sauver le
neveu, de faire irruption chez l’oncle et de l’epouvanter sur les suites
probables de son mariage. Avcc l’entree en scene de Trucwit, com­
mence le supplice de Morose. Pendant que celui-ci s’entoure des pre­
cautions les plus raffinees, pour se preserver du bruit exterieur, tout
a coup il entend retentir a ses oreilles le son du cor et ouvrir avec
fracas la porte de sa chambre. C’est Trucwit qui se presente sur le
seuil.
TKUEWIT ou M. DELESPRIT.

Votre nom n’est-il pas Morose?
(A part.)

Muels comme des poissous, tous Pvthagoriciens! C’est etrangc.
(Haut.)

Que dites-vous, monsieur? Rien ! Est-ce qu’Harpocrate est venu ici,
avec son doigt sur sa bouche? Vous voulez vous marier, monsieur,
vous marier! Vos amis s’en etonnent, monsieur, lorsque vous avez si
pres de vous la Tamise pour vous y noyer si gentiment, ou le pout
de Londres, d’oii un beau saut vous precipiterait dans le courant, ou
un dome comme celui de Saint-Paul, ou, si vous aimez mieux rester
pres de la maison et aller plus vite en besogne, vous avez une excellente fenetre qui donne sur la rue et a cette fenetre une espagnolette :
voici, dans ce cas, un baudrier
(11 montre le baudrier auquel son cor est suspendu.)

quo vos amis vous envoient, et ils vous engagent a passer plutot votre
tete dans ce noeud que dans celui du mariage. Ou bien prencz du
sublime et sortez de ce monde, comme un rat : tout, en un mot,

�94

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

plutot que de suivre ce lutin d’Hymenee. Helas! monsieur, pouvezvous penser que vous trouverez une femme pure dans ce temps,1
maintenant qu’il y a tant de masques, de pieces, de preches puritains et d’autres spectacles etranges.a voir chaque jour, en particulier
et en public?
MOROSE (qui a donne pendant tout le temps des signes d’impatience et de colere).

Qu’ai-je fait, monsieur,pour meriter ce teaitement ?
TRUEWIT (continuant, sans paraitre s’apercevoir de l’interruption).

Si elle est riche et que vous .epousiez sadot st mon pas elle-meme,
elle regnera dans vote® maison aussi imperieusement qu’une veuve.
Si elle est noble, tous ses parents vous tyranniseront. Si elle est
leconde^elle sera aussi orgueilleuse'ique Mai et aussi capricieuse
qu’Avril; elle aurases medecinspses sages-femmes, ses nourrices et
ses envies a chaque instant du jour. Si elle est instruite, on n’aura
jamais vu pareil perroquettout votre patrimoine sera insuffisant,
pour les»h6tes qu’elle invitera, afinde l’entendre parler grec et latin.
Si elle est puritaine, il vous faudra feter tous les freres silencieux,
au mojns une fois tous les trois jours, saluer les sceurs, entretenir
ioute la famille et entendre des exercices ide longue haleine, des
chants et des preches : le tout pour plaire a votre femme, zelee
matrone, qui, pour la sainte cause, vous trompera bel et bien?.

Morose voudrait, a chaque instant, interrompre le discours de
Truewit. Lui, qui ne peut supporter le son d’une voix humaine, il
gemit .d’etre oblige'Id’ecouter un^ si longto et si bruyante tirade.
A la fin de la scene,jsjl colere touche a 1’exasp eration. Il soupconne
Truewit d’etre d’agent secret de son neveu, et, plus on s’oppose a son
mariage, plus il est presse de de conclure. Seulemcnt il cherche une
perle difficile a trouver, une femme sileudouse^ill faut que la compagne.de .sa vie partage ses gouts et sache setaire. Il croit avoir
trouve cette nouvelle merveille du monde, par ibentremise du barbier
Cutbeard (Coupe-barbe^, son confident, un des ancetres de Figaro. On
lui amene en effet une jeune fille timide,- d-un exterieur simple et
modeste, a laquelle il fait subir un interrogatoire minutieux, afin de
s’assurer qu’elle possede bien toutes les qualites qu’il desire. Elle se
tient devant lui rougissant etamuette : « Vous pouvez parler, lui dit-il
d’un ton encourageant, quoique ni mon barbier ni mon domestique ne
1. Le discours de Truewit est imitd de la sixitoe satire de JuviSnal.

�«

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

95

le puissent; car, de tous les sons, il n’y a que la douce voix d’une belle
femme qui convienne a la mesure de mes oreilles.» Epicoene (c’est le
nom de la jeune personne) repond avec modestie, en peu de mots et
d’une voix si basse qu’on entend a peine les paroles qui sortent de ses
levres. Morose est oblige de lui faire repeter ses reponses pour les
comprendre, et il s’en felicite; car, lorsqu’il ne voudra pas les
ecouter, il le pourra facilement.
Apres cet aimable interrogatoire, il fait la le?on a sa future; il lui
donne des instructions detaillees sur le genre de vie qu’elle doit mener
et sur les sacrifices qu’il attend d’elle. Il ne pretend point qu’elle soit
etrangere au monde; il serait fache qu’elle ne connut pas les manieres
de la cour. La femme d’un gentilhomme doit etre digne du rang
qu’occupe son mari. Il est meme convenable qu’elle ait de l’esprit.
Mais ces qualites n’ont pas besoin de se montrer; il suffit qu’elles
existent. C’est assez pour la satisfaction de Morose. Il desire que la
compagne de sa vie ensevelisse dans un profond silence les dons bril­
lants qu’elle a refus du ciel, la grace, la finesse et 1’elegance. A toutes
ces propositions, Epicoene ne repond que par un consentement
exprime a demi-voix, en phrases courtes et soumises : « Comme il
vous plaira, dit-elle. Je m’en rapporte a vous. » Cette docilite de bon
augure transporte de joie le vieux celibataire, qui hate les preparatifs
de son mariage. 11 est vrai qu’Epictme est pauvre; mais son silence
vaut une fortune. D’ailleurs, comme elle devra tout a son mari, elle
n’en sera que plus aimablc et plus obeissante. Morose envoie chercher
sur-le-champ un pasteur pour celebrer son union, mais un pasteur bien
choisi, expeditif et muet, un ministre qui ne s’avise pas de precher
pour montrer son eloquence, et qui sache marier les gens en silence.
L’infatigable Figaro lui amene un homme selon son coeur, un honnete
serviteur de Dieu qui, pour gagner son argent, fait semblant d’etre
enrhume et ne prononce pas une seule parole intelligible. Morose est.
si content de lui qu’il le paye genereusement. Mais, dans l’elan de sa
reconnaissance, le ministre oublie son role et se met a parler. Alors le
nouveau marie entre en fureur, veut lui reprendre sa gratification, et
le chasse de sa presence en l’accablant d’injures. Ce trait de moeurs,
si bien amene par le poete, provoque une scene qui continue la serie
des mesaventures de Morose. En entendant chasser l’homme d’eglise, Epicoene, qui jusque-la a garde, avec affectation, un silence
.modeste, laisse eclater son veritable caractere.

�96

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEAREM

EPICCENE.

Fi! monsieur Morose, pouvez-vous user d’une telle violence visa-vis d’un homme d’eglise?
MOROSE.

Comment?
JBPICOEJJ^, .

.

Il ne conviendrait ni a votre gravitemi a ,1’education que vous vous
vantez d’avoir recue a 1a- cour, de faire un tel affront a un porteur
d’eau ou meme a une creature, plus grossiere, encore bien moins a
un homme qui porte cet honnete costume.
MOROSE.

Vous pouvez done parler?
'
jepiccene.
Oui, monsieur.
I
I

-.14 ..WfeO

: , :
rad.4

" E'!

.1*

z&gt;

MOROSE.

Parler haut, j’entends.

r
fWccENE.

Oui, monsieur. Croyez-vous done avoir epouse une statue ou une
simple marionnette, une de ces poupees franchises dont les yeux tourJ
nent avec un fil, ou quelque innoceiite sortie Me l’hopital des fous,
qui se tiendrait, comme cela, les mains croisees et la Louche en
coeu^occupee a vous contempler?
. •
MOROSE.'

awp

0 immodestie Tune femme pour tout de bon!
Morose reste ebahi de cette metamorphose et s’arrache les cheveux
de desespoir. Il voit sa femme,J^i humble tout a l’heure, se trans­
former tout a coup en une maitresse de maison defeidee et imperieuse,
donner partour des ordres et faire retentir Tappartement des eclats
bruyants de’sa voW. « Elle me regente deja, s’ecrie-t-il. J’ai epouse
une Penthesdee, une Semiramis, vendu ma liberte a une quenouille. Pour comble de malheur, survient Truewit qui a appris
jle mariage et qui yeut feliciter le nouvel epoux du choix qu’il a fait.
(Ses felicitations ironiques retournent le poignard dans le cceur de
Morose : « J ’admire, lui dit-ilf Votre resolution. Malgre les dangers
que j’enumerais devant vous, comme un oisea'u de nuit, vous avez
voulu poursuivre et rester vous-meme. Cela montre que vous etes un
homme constant dans vos projets et invariable dans vos decisions,

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

97

que des cris de mauvais augure no peuvent ebranler. » L’ironie est
excellente et la situation vraiment comique.
Les malheurs de Morose se succedent sans interruption. Depuis
qu’il est marie, il n’a plus un instant de repos. Tantot ce sont des
precieuses ridicules qui viennent complimenter sa femme, tantot
des courtisans qui penetrent chez lui sous pretexte de le feliciter,
mais pour faire la cour a Epicoene. On finit meme par lui amener des musiciens, pour faire danser la compagnie. « La mer fond
sur moi, s’ecrie-t-il; c’est un nouveau flot, une veritable inondation. Je sens comme un tremblement de terre dans mon for interieur. »
Au milieu de ses lamentations, Truewit le poursuit partout,
comme son mauvais genie, en ayant l’air de compatir a son malheur
pour mieux se moquer de lui. « Patience, lui dit-il, ce n’est qu’un
jour a passer. » On sait que ccttc reflexion a la propriety de mettre
en fureur les gens qui s’impatientcnt. Morose s’emporte contre le
barbier qui lui a procure une femme; Truewit abondc dans son sens,
se fait lecho de sa colere et se facbe encore plus que lui. Dans son
emportement ironique, il finit meme par crier si haut que Morose en
est tout etourdi. « J’aimerais mieux lui pardonner, s’ecrie le malheureux mari a bout de patience, que d’en entendre davantage. »
De quelque cote que le vieillard se tourne, il ne voit que des sujets
de chagrin, et, pour echapper a tout le bruit qui se fait autour de lui,
il en est reduit a s’enveloppcr la tete de bonnets de nuit et a se refugier au sommet de la maison, aussi haut qu’il peut monter. Cette
retraite forcee ne le soulage neanmoinsque pendant quclques heures.
Ce n’est pas la un remede definitif. Tant que sa femme restera aupresde lui, il sera expose aux memes desagrements. Il songe alors, en
dernierc analyse, a invoquer la loi pour se separer d’elle; un divorce
le mettra a l’abri de tous les inconvcnients qui resultent pour lui da
mariage. Il s’adresse pour cela aux juges ordinaires. Mais il n’a pas
prevu le nouveau malheur qui l’attendait. A peine a-t-il mis le pied
dans le tribunal qu’il est etourdi par les cris des avocats, par les
interpellations du president, par le glapissement des huissiers et par
' les discussions tumultueuses qui s’elevent entre les plaideurs. Scs
oreilles sont dechirees par des sons discordants. Il ne peut y resister
et il prend la fuite. En comparaison de ce tapage, sa maison, meme
avec sa femme, lui parait un asile aussi calme, aussi silencieux que
l’heure de minuit. Il ne renonce ccpendant point a son idee; il pourTome III. —9e Livraison.

7

�98

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

suit sa demande en nullite de manage, et il accepte avec empressement la proposition qu’on lui fait d’amener chez lui deux theologiens
qui lui donneront sur le divorce un avis motive.
Cette pretendue consultation n’est qu’une nouvelle mystification
preparee par I’infatigable Truewit. Celui-ci deguise le capitaine
Otter et le Barbier Cutbeard, Pun en pastcur, l’autre en docteur en
droit canon, leur donne a chacun des instructions precises et les pre­
sente a Morose comme deux oracles de la science. Leur conference n’a
d’autre but que d’infliger an vieillard un supplice d’un nouveau
genre et de le mettre a la merci de son neveu.
. u... ,
MOROSE.

Sbnt-ce la les deux savants ?

,'G

:: r

TRUEWIT.

Oui, monsieur. Vous plait-il de lbs saluer?
MOROSE.

Les saluer! J’aimerais mieux faire n’importe quoi que de perdte
ainsi mon-temps sans profit. Je.m’etonne que ces formules banales:
« Dieu soit avec vous, » « Vous etcs le bienvenu,)) soient entrees
dans nos moeurs, ou bien encore qu’on dise : « Je suis heureux de
vous voir. » Je ne vois pasTavantage qu’on peut tirer de ces paroles.
Celui dont les affaires sont tristes et penibles se trouve-t-il mieux,
lorsqu’il entend ces salutations ?
TRUEWIT.

Cela est vrai, monsieur. Allons done au fait, monsieur le docteur
et monsieur le ministre, je vous ai suffisamment instruits de l’affaire
pour laquelle vpus etes venus ici et vous n’avez pas besoin, je le sais,
de nouveaux renseignements sur l’etat de la question. Voici le gentilhomme qui attend votre decision et, par consequent, quand il vous
plaira-, commence/.
OTTER.

A vous, docteur.
CUTBEARD.

A vous, mon bon ministre.
OTTER.

Je voudrais entendre le droit canon parler le premier.
CUTBEARD.

Il doit ceder la place a la theologie positive.

•' »

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

99

MOROSE.

Mes chers messieurs, ne me jetez pas dans les details. Que vos
secours m’arrivent rapidement, quels qu’ils soient! Soyez prompts a
m’apporter la paix, si je puis l’esperer. Je n’aime ni vos disputes, ni
vos tumultes judiciaires et, pour que cola ne vous paraisse pas etrange,
je vais vous dire : Mon pere, en m’elevant, avait l’habitude de m’engager a concentrer les forces de mon esprit, a ne pas les laisser se
disperser lachement. Il me recommandait d’examiner les choses qui
etaient necessaires a ma conduite dans la vie et celles qui ne l’etaient
pas, d’embrasser les unes et d’eviter les autres, en un mot, de rechercher le repos et de fuir l'agitation : ce qui est devenu pour moi une
seconde nature. Aussi ne vais-je ni a vos debats publics, ni dans les
lieux oil vous faites du bruit; non que je neglige ce qui se fait pour
la dignite de l’Etat, mais simplement afin d’eviter les clameurs et les
impertinences des orateurs qui ne savent pas garder le silence *.
TRUEWIT.

Bien. Mon bon docteur, voulez-vous rompre la glace? Monsieur
le ministre suivra.
CUTBEARD.

Monsieur, quoique indigne et plus faible que mon confrere, j’aurai
la presomption...
OTTER.

Ce n’est pas une presomption, domine doctor.
MOROSE.

Encore I
CUTBEARD.

Vous demandez pour combien de motifs un homme peut obtenir
divortium legitimum, un divorce legal. D’abord, il faut que je vous
fasse comprendre le sens du mot divorce, a divertendo.
MOROSE.

Pas de discussions sur les mots, bon docteur. A la question et
brievement!
CUTBEARD.

Je reponds alors que la loi canonique n’accorde le divorce que
dans un petit nombre de cas et que le principal cst le cas commun,
le cas d’adultere. Mais il y a duodecim impedimenta, douze empe1. Passage traduit de Libanius.

�100

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

chements, comme nous les appelons, qui tous peuvent, non pas Jmmere contractum, mais irritum reddere matrimonium, comme
nous disons en droit canon, non pas briser le lien, mais le rendre nul.
MOROSE.

Je vous avais compris, mon bon monsieur. Epargnez-moi l’impertinence de la traduction.
OTTER.

Il ne peut pas trop eclaircir ce point, monsieur, avec votre per­
mission.
MOROSE.

Encore!

•

’
TRUEWIT.

'

Oh! vous devez, monsieur, accorder cette liberte a des savants.
Voyons vos empechements, docteur.
CUTBEARD.

Le premier est impedimentum moris.
OTTER.

Dont il y a plusieurs especes.

-

CUTBEARD.

Oui, comme, par exemple, error personae,
OTTER.

Si vous vous mariez a une personne, en la prenant pour une
autre.
CUTBEARD.

Puis, error fortunes,
OTTER.

Si c’est une mendiante et que vous la croyiez riche.
CUTBEARD.

Puis, error qualitatis.
OTTER.

Si vous decouvrez qu’elle est opiniatre et entetee, apres avoir cru
qu’elle etait docile.
MOROSE.

Comment ? Est-ce la un empechement legal ?
OTTER.

Oui, ante copulam, mais non pas post copulam, monsieur.

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

&lt;01

CUTBEARD.

Monsieur le ministre a raison. Necpost nuptiarum benedictionem.
Celanepeut cpiirrita reddere sponsalia, qu’annuler les fiancailles.
Apres le mariage, ce n’est plus un obstacle.
TRUEWIT.

Helas! monsieur, quelle chute tout d’un coup dans nos esperances!
CUTBEARD.

Apres cola, vient la conditio : si vous la croyiez libre et qu’elle
soit rcconnue esclave; voila un empechement d’etat et de condition.
OTTER.

Oui. Mais, docteur, ces servitudes sont maintenant sublatce, parmi
nous autres chretiens.
CUTBEARD.

Avec votre permission, monsieur le ministre.
OTTER.

Permcttez, monsieur le doctcur.
MOROSE.

Ah! messieurs, ne vous querellez pas surce sujet. Ce cas ne me
concerne point. Passons au troisieme empechement.
CUTBEARD.

Bien; le troisieme est le votum : si l’un des deux conjoints a fait
voeu de chastete. Mais cette coutume, comme monsieur le ministre
l’a dit de I’autre, a maintenant disparu parmi nous, grace a la disci­
pline. Le quatrieme est la cognatio : lorsque les personnes sont
parentes au degre defendu.
OTTER.

Oui. Connaissez-vous les degres dcfcndus, monsieur?
MOROSE.

Non, et je ne m’en inquiete guere. Ils ne me sont d’aucun secours
dans la question, j’en suis sur.
CUTBEARD.

Mais il y a une partie de cet empechement qui peut vous servir:
c’est la cognatio spirituals. Si vous etes son parrain, monsieur,
alors ce mariage est incestueux.
OTTER.

Ce commentaire est absurde et superstitieux, monsieur le docteur.
Je ne puis le supporter. Ne sommes-nous pas tous freres et soeurs

�102

LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE,

et bien plus parents, par consequent, que les parrains et les filleuls?
MOROSE.

Malheur a moi! Pour terminer la controverse, je n’ai jamais ete
parrain, je n’ai jamais ete .parrain de-ma vie. Passons a l’empqchement suivant.
CUTBEARD.

Le cinquieme, c’est crimen gaulterii, le cas que nous connaissons J
Le sixieme,*, c’est cultus dispuritas,, difference de religion. L’avezvous examinee, pour savoir de quelle religion elle est?
-MOROSE.

Non. J’aimerais mieux qu’elle ne fut d’aucune que de m’imposer
cet ennui.
OTTER.

.

Mais vous pouvezle faire faire pour vous.

’

;

1

x

MOROSE.

Du tout, monsieur. Passons au reste. Arriverez-vous jamais a la
fin, croyez-vous?
TRUEWIT.

Oui, il en a fait la moitie, monsieur. Voyons le reste. Soyez patient
et attendez, monsieur.
.

‘

CUTBEARD.

Le septieme, 'c’^t l’emp^chemeirt pour cause de

: s’il y a eu

Miitrftiffte etviolence?'- *
MOROSE.

Oh! non, cela est trop volontairede ma part, trop volontaire.^
CUTBEARD.

Le huitieme, c’est l’empechement pour cause ft ordo : si jamais
elle a repu tes ordres-sacres.
OTTERl

Ceci est trop superstitieux.
MOROSE.

Ce n’est pas notte affaire/monsieur le ministre. Je voudrais qu’elle
voulut encore alter dans un convent.
CUTbEArd.
Le neuvieme e^t le ligamensi vouS etiez engage, monsieur, a
quelque autre auparatant.

�103

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

MOROSE.

Je me suis fourre trop tot dans ces chaines.
CUTBEARD.

Le dixieme, c’est lc cas Aepublica honestas, c’est-a-dire inchoata
qucedam affinitas.
OTTER.

Oui, ou affinitas orta ex sponsalibus, et ce n’est qu’un leve impedimentum.
MOROSE.

Dans tout cela je ne sens pas le moindre souffle d’air bienfaisant
pour moi.
CUTBEARD.

Le onzieme, c’est affinitas ex fornicatione.
OTTER.

Qui n’est pas moins vera affinitas que l’autre, monsieur le
docteur.
CUTBEARD.

C’est vrai, quae oritur ex legit imo matrimonio.
OTTER.

Vous avez raison, venerable docteur, et nascitur ex eo quod per
conjugium dual personae efficiuntur una caro.
TRUEWIT.

lie! les voila maintenant qui commencent.
CUTBEARD.

Je vous comprends, monsieur le ministre; itaper fornicationem
deque est verus pater, qui sic generat... .
OTTER.

Et vere filius qui sic generatur.
MOROSE.

•

Que me fait tout cela?
CLERIMONT.

Maintenant cela s’echauffe.
CUTBEARD.

Le douzieme et dernier, c’est si forte nequibis...
OTTER.

Oui, c’est la un zmpezZz’men/wm gravissimum. Celui-la annule et
efface tout. Si vous avez une manifestam frigiditatem, cela va bien,
monsieur.

�■104

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.
TRUEWIT.

Eh bien! voila un secours qui vous arrive a la fin, monsieur. Confessez seulement que vous etes impuissant et elle demandera ellememe le divorce, la premiere.
OTTER.

Oui, ou bien s’il y a un cas de morbus perpetuus et insanabilis\
de paralysis, d’elephantiasis ow quelque chose de semblable.
DAUPHINE.

Oh! mais la frigiditas est le meilleur moyen, messieurs.
OTTER.

Vous dites vrai, monsieur, et comme le dit le droit canon, i
docteur...
CUTBEARD.

Je vous comprends, monsieur.
CL^RIMONT.

Avant qu’il ait parle.
OTTER.

De meme qu’un garcon ou’ un enfant qui n’a pas l’age n’est pas
propre au mariage, parce qu’il ne peut reddere debitum, ainsi vous
autres omnipotentes...
TRUEWIT (bas a Otter).

Vous autres impotentes, animal!
OTTER.

Impotentes, je voulais dire, sont minima apti ad contrahenda
jmatrimonium.
TRUEWIT (bas a Otter).

Matrimonium! Tu vas nous donner du latin bien peu matrimo­
nial. Matrimonia, et va te faire pendre.
DAUPHINE (bas a Truewit).

1 „

Vous troublez leurs idees, mon cher.
•

CUTBEARD.

Mais il y a un doute a elever sur le cas dont il s’agit, monsieur 9
ministre; post matrimonium, celui qui est frigiditate prc/editus,
me comprenez-vous, monsieur?
OTTER.

Tres-bien, monsieur.
CUTBEARD.

U Celui qui ne peut uti uxore pro uxore peut habere earn pro

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

105

OTTER.

Absurde, absurde, absurde et propos de pur apostat!
CUTBEARD.

Vous me pardonnerez, monsieur le ministre, je puis le prouver.
OTTER.

Vous pouvez prouver le desir que cela soit, monsieur le docteur,
mais rien de plus. Est-ce que le vers de votre propre droit canon ne
dit pas :
Haec socianda vetant connubia, facta retractant.
CUTBEARD.

Je vous l’accorde; mais comment peuvent-ils retractare, monsieur
le ministre?
MOROSE.

Oh! c’est la ce que je craignais!
OTTER.

In (sternum, monsieur.
CUTBEARD.

C’est faux, au point de vue divin, avec votre permission.
OTTER.

Ce qui est faux, au point de vue humain, c’est de parler ainsi.
N’est-il pas prorsus inutilis ad thorum? Peut-il preestere fidem
datum ? Je voudrais bien le savoir.
CUTBEARD.

Oui, s’il peut convalere.
OTTER.

Il ne peut convalere. C’est impossible.
TRUEWIT (a Morose, qui donne des signes d'impatience et de distraction).

Monsieur, faites attention a ce que disent ces savants hommes.
Autrement ils croiraient que vous les negligez.
CUTBEARD.

Ou bien s’il lui arrive de se slmulare lui-meme frigidum, odio
uxoris, ou par quelque motif analogue.
OTTER.

Je dis qu’en ce cas il cst adulter manifestus.
DAUPHINE.

Par ma foi, ils disculent vraiment avec beaucoup de science.

�106

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.
OTTER.

Et prostitutor uxoris : cela est positif.
MOROSE (bas a Truewit).

Mon bon monsieur, laissez-moi m’esquiver.
TRUEWIT.

Vous ne voudriez pas me faire cet affront, monsieur.
OTTER,
Et, par consequent, s’il est manifeste frigidus...
CUTBEARD.

Oui, s’il esl manifeste frigidus, je vous accorde.....
OTTER.

Eh bien! c’etait la ma conclusion.
^UTBEARD.

Et la mienne aussi.
TRUEWIT (a Morose).

£coutez la conclusion, monsieur.
OTTER.

,

s.

Alors, frigiditatis causd.....
CUTBEARD.

Oui, causd frigiditatis......
MOROSE.

0 mes oreilles ■!
OTTER.

Elle peut obtenir libellum divortii coritre vous.'
CUTBEARD.

Oui, elle obtiendra certainement libellum divortii.
MOROSE.

£chos, epargnez-moi!
OTTER?

Si vous avouez que cela est-il’
CUTBEARD.

Ce que je ferais, monsieur..."
MOROSE.

Je ferai tout ce qu’on voudra.
OTTER.

Et si vous levez mes scrupules, in faro conscientiw.,,
CUTBEARD.
Si vous etes reellement depourvu...

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

107

MOROSE.

Encore!
OTTER.

Exercendi potestate.
Dans la suite de la scene, Morose apprend que le dernier expedient
qu’on lui propose n’est meme pas bon, car il devait etre employe
avant le mariage. Apres avoir ete assourdi par cette bruyante confe­
rence, sans decouvrir un seul moyen de salut, il ne sait plus que
devenir. Quoi qu’il fasse, il est condamne a garder sa femme. C’est
un grand mal et, ce qui est pis encore, un mal qui parait sans rcmede.
C’est a cette extremite que son neveu Dauphine voulait le reduire.
Quand 1’heritier disgracie voit le vieillard bien convaincu de son impuissance et desole de ne pouvoir rompre son mariage, il se presente
comme le Deus ex machina de la tragedie mythologique; il offre un
remede inespere et infaillible, mais a une condition, c’est que Morose
lui assurera la moitie de sa fortune, de son vivant, et le reste apres
sa mort. Puis, quand I’acte de donation a ete signe, il declare qu’Epicoene est un homme.
La mystification de Morose a ete complete. Tous ses soucis lui sont
venus de cette erreur. Voila une lepon qui ne le guerira peut-etre pas
de sa passion pour le silence, mais qui le guerira a coup sur de ses
velleites matrimoniales. La morale de la comedie n’est pas claire,
car elle donne la victoire au trompeur. Mais, si elle n’a voulu que
mettre en relief, d’une facon plaisante, les travcrs d’un caractere
exceptionnel, elle y reussit. Elie nous apprend a quels ridicules et a
quels mecomptes s’expose un homme, meme intelligent, lorsque, avec
une manie aussi bizarre et aussi prononcee que cclle de Morose, il a
la pretention de rentrer par le mariage dans la loi commune et de
suivre le voeu de la nature, tout en conservant des gouts qui le contredisent. Sa conduite ne merite pas un chatiment severe; mais il est
juste qu’elle soit livree a la moquerie, et c’est la seule punition que
Jonson lui inflige. Le fond de cette comedie est essentiellement plaisant; elle est surtout remarquable par l’abondance des situations
comiques et par la verve du dialogue.
I

IV

Jonson s’eleve plus haut dans X Alcliimiste et dans le Renard. La
il aborde des peintures de moeurs plus fortes et des caracteres plus

�408

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE; I

puissants. Il sait encore nous faire rire quelquefois, comme dans la
Femme silencieuse; mais il ajoute a la gaiete 1’expression plus
serieuse de l’indignation et du mepris. L’Alchimiste et le Renardl
n’ont pas des ridicules, comme Morose, mais des vices qui, en e^Kffl
tant notre hilarite aux depens de leurs dupes, provoquent aussi de
notre part une protestation morale contre leur sceleratesse.
Le titre de la comedie de I’Alchimiste paraitrait suranne de :nos
jours. En 1610, en Angleterre, il etait plein d’a-propos. L’alchimie
n’etait point, comme aujourd’hui, demasquee par le ridicule; on y
croyait generalement. Le peuple surtout allait consulter ceux qui en
faisaient profession, et leur attribuait sans hesitation un pouvoir surnaturel. Les classes elevees n’echappaient point a cette superstition.
La loi portait des peines contre les sorciers, et les cruelles condamnations dont ils etaient l’objet revelaient toute la terreur qu’inspiraient
a la sddiete leurs pratiques menteuses. Il 'etait defendu de prononcer
certaines expressions cabalistiques auxquelles on accordait une grande
influence sur les evenements de la vie humaine. Celui qui avait
tourrie soil chapeau trois fois et crie buz, avec l’intention d’oter la
vie a un homme, etait puni de mort, comme s’il eut fait une
tentative reelle d’assassinat. La trente-troisieme annee du regne
d’Henri VIII’ l’exercice de l’alchimie avait ete prohibe et assimile
au crime de haute trahison. Jacques Ier, prince superstitieux, ecrivait
unlivre contre les alchimistes, et, pour corroborer sesarguments, il
faisait bruler tous ceux qui tombaient en son pouvoir.
Cette severite etait un acte de faiblesse qui laissait croire a un dan­
ger chimerique. Les sorciers ne meritaient ni les honneurs de l’argumentation ni ceux du martyre; en voulant a tout prix les convaincre
ou les punir, on leur attribuait une importance dont ils n’etaient pas
dignes. C’etait le mepris public et non la dialectique ou la loi qui
devait faire justice de leurs machinations. Jonson, dans sa comedie,
leur porta un coup plus terrible que tous les edits royaux sur la sorcellerie'; il les livra au ridicule.
Il s’adresse a tous les bourgeois de Londres qui ont encore la fai­
blesse de consulter les charlatans, qui vont lire leurs destinees devant
le miroir magique, et il les introduit dans le laboratoire de cds alchi­
mistes qu’ils croient doues d’un pouvoir surnaturel. La il decrit les
secrets du metier, les procedes dont se servent les habiles pour tromper les simples, les artifices qui font tant de dupes et qui ne reussissent que grace a la credulite publique. La conclusion de sa piece

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

109

est claire : « Voyez et instruisez-vous, dit-il au peuple. Voila les
hommes que vous visitez et dont vous achetez les consultations a
prix d’or. Ils n’ont pas d’autre puissance que celle que votre sottise
leur donne. Ils vivent de vous, et le jour oil vous leur retirerez
votre confiance, leur pretendue science s’evanouira comme un
songe. »
Pour rendre la lefon plus frappante, Jonson peint l’alchimiste
d’apres nature, tel qu’on le pouvait voir encore a Londres au com­
mencement du dix-scptieme siecle. D’ordinairece personnage mysterieux n’exerfait pas soul sa profession ; il lui fallait des associes et
des comperes qui l’aidassent a jouer son role. La consultation du
miroir magique, la plus repandue et la plus a la mode alors, exigeait
d’abord la presence d’une femme; car ce n’etait pas l’alchimiste luimeme qui voyait les esprits a travers le cristal. Il se bornait a prononcer les formulcs magiques et a murmurer quelques paroles
inintelligibles. C’est a une vierge pure, qu’on appelait speculatrix,
qu’il etait reserve de regarderle miroir et d’y voir les figures celestes
des anges. Ceux-ci ne se montraient, disait-on, qu’aux jeunes filles
d’une purete au-dessus du soupcon. Outre la femme dont il ne pou­
vait se passer, l’alchimiste trainait en general a sa suite un second,
un aide de camp charge d’amorcer les clients et de repandre parmi
les badauds tous les contes qui pouvaient exciter leur curiosite et
leur confiance. La maison d’un alchimiste se composait done d’une
sorte de triumvirat dont chaque membre remplissait des fonctions
distinctes.
A la fin du seizieme siecle, trois imposteurs s’etaient associes ainsi
et avaient parcouru l’Europe, en vivant aux depens des dupes que la
superstition leur amenait. Leurs physionomies etaient tres-connues
du public anglais, et Jonson en reproduit, dans sa piece, les traits
caracteristiques. Dee etait le chef de l’association, l’alchimiste habile
que la foule venait consulter et dont le jargon bizarre, parseme de
mots scientifiques empruntes a la medecine et a la chimic, inspirait
un respect superstitieux aux ames faibles. Il avait pour lieutenant
Kelly, ne a Worcester, aventurier de bas etage, souple et intrigant,
qui recrutait des victimes et les conduisait a son maitre. Tous deux
faisaient jouer le role de la femme clairvoyante a un jeune Polonais,
d’une figure imberbe, qui complctait 1c triumvirat. Jonson met aussi
en scene les trois personnages indispcnsables : Subtle (le Ruse),
dans lequel on reconnaissait facilement Dee; Face (l’Effronte), qui

�HO

LES CONTEMPQRAINS DE SHAKSPEARE.

rappelait Kelly, et une femme du nom de Doi, qui offrait une. res-'
semblance frappante avec le Polonais Laski.
Au moment ou la scene s’ouvre, l’alchimiste a etabli son quartier
general dans une maison de Londres, dont le proprietaire est absent
et dont Face est le concierge. Face, deguise en capitaine, pa ourt les
lieux frequentes, les marches, les places publiques, les bas &gt;tes de
l’eglise SaintrPaul, ou se tiennent les badauds; il racowe les
prouesses de son maitre, donne son adressje et lui envoie les dupes
qui doivent etre depouillees avec l’aide de Doi.
L’entree en matiere est vive, naturelle, habile, et nous transporte
tout de suite aucoeur du sujet, La piece commence par une querelle
violente qui s’eleve entre les deux associes; ils ont un demele sur la
pari de profit qui revient a chacun d’eux. C’est toujours l’interet per­
sonnel qui divise les coquins. DansTemportement de leur colere, ils
se reprochent leurs bassesses, leurs infamies secretes, les ruses avec
lesquelles ils trompent le public, et ils nous devoilent ainsi les cotes
honteux de leurs caracteres. Avant qu’ils n’agissent, nous savons ce
qu’ils pensent, ce qu’ils ont fait et ce qu’ils sont capables de faire
encore. Subtle: et Face en viendraient aux mains, si Doi ne s’interposait entre eux, ne leur rappelait la bonne harmonie dont ils ont
besoin pour vivre^ et ne finissait, pour les convaincre tout a fait, par
leur montrer ses griffes, en les menagant de les devisager.
Des que la paix est retablie entre les imposteurs, on les voit a
1’oeuvre en face de leurs dupes. C’est la diversite des personnages qui
les consultent et la variete des moyens qu’ils emploient pour les
tromper qui forment le principal interet de la piece. Les niais
viennent en grand nombre, de tous les points de Londres, frapper a
la porte de Talchimiste et lui acheter le secret de faire fortune. Dans
cette foule bigarree, toutes les classes de la societe sont representees.
Voici d’abord la petite bourgeoisie, sous les traits d’un clerc de
procureur nomme Dapper (l’Eveille). Dapper voudrait bien devenir
riche, pour acheter la charge de son maitre et il sollicite une consulta­
tion du savant magicien. Subtle se fait prier pour lui repondre; il
objeete que la loi defend l’exercice de I’art diyinatoire, et qu’il court
un grand danger s’il parle. C’est une maniere adroite d’extorquer de
I’argent. a la victime. Celle-ci ne peut trop payer le peril auquel elle
expose l’alchimiste, et elle debourse benevolement tout l’or qu’elle
porte sur elle. Quand. Subtle tient le prix de la consultation, il
decouvre chez son client des signes merveilleux, il reconnait en lui

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

Hl

les indices d’une parente etroite avec la Reine des Fees; il lui pro­
met meme de lui procurer une entrevue avec cette dame mysterieuse.
Seulement la Reine des Fees ne se montre pas sans difficulte. Il faut,
pour la voir, etre digne de comparaitre en sa presence, et se preparer
a cet honneur par des ceremonies expiatoires. Subtle donne a Dapper
les instructions suivantes : « Tenez-vous pret pour une heure. Jusque-la vous devez observer le jeune. Mettez seulement trois gouttes
de vinaigre dans votre nez, dans votre bouche et une a chaque oreille.
Trempez dans l’eau le bout de vos doigts et baignez vos yeux, afin
d’aiguiser vos cinq sens; criez hum trois fois et buz autant de fois, et
alors venez. »
La maison de Subtle est disposee comme celle de certains medecins de nos jours. Les clients ne doivent pas se rencontrer, pour ne
pas se faire de confidences et garder, s’ils le veulent, l’incognito. On
passe par une porte pour entrer et par une autre pour sortir. Pen­
dant que Dapper s’en va, survient un marchand de tabac, Abel
Drugger (le Droguiste), qui va construire une nouvclle boutique et
qui, pour reussir dans son commerce, voudrait savoir quelle doit en
etre, d’apres les regies de l’alchimie, l’orientation et la distribution
interieure. Face, en sa qualite de capitaine recruteur, amene le naif
negotiant et le presente a Subtle qui, sur-le-champ, par un procede
familier aux imposteurs, lui predit, pour l’amadouer, plus de bonheur qu’il n’en espere. Dans la scene suivante, les deux charlatans
jouent leur role a merveille; l’un fait des predictions et l’autre vante
la science de son complice.
SUBTLE.

C’est un heureux garcon, j’en suis sur.
FACE.

Avez-vous deja pu, monsieur, deviner cela? Vois done, Abel I
SUBTLE.

Et en bonne voie pour devenir riche.
FACE.

Monsieur!
SUBTLE.

Cet etc, il portera le costume des notables de sa corporation ct, au
printemps prochain, le vetement ecarlate de sherif.
FACE.

Quoi! et avcc si peu de barbe au menton!

�112

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.
SUBTLE.

Monsieur, vous pouvez penser qu’on lui fournira une recette pour
faire pousser ses cheveux. Mais il faut qu’il soit sage et qu’il surveille
sa jeunesse. La fortune indique pour lui une autre route.
FACE.

En verite, docteur, comment peux-tu connaitre cela si vite? J’en
suis tout emerveille.
'

SUBTLE.

Par une regie de metoposcopie, en vertu de laquelle je travaille; par
&gt; une certaine etoile sur le front que vous ne voyez pas. Votre visage
couleur de chataigne ou d’olive ne trompe point et votre longue
oreille promet. J’ai reconnu cela a certaines taches sur ses dents et
sur l’ongle de son doigt mercuriel! ’
FACE.

Quel est ce doigt?
subtle!^

Son petit doigt. Voyez. Vous* devez 'etre ne un mercredi.
DRUGGER.

Oui, monsieur, c’est vrai. .
SUBTLE.

Le pouce, en chiromancie, nous le consacrons a Venus, l’index a
Jupiter6 le doigt du milieu a Salurne, celui qui porte l’anneau au
Soleil, le petit a Mercure qui etait, monsieur, le maitre de son horos­
cope ; car il est ne sous la constellation de la Balance, ce qui annongait qu’il serait marchand et qu’il commercerait avec des balances*
(Il regarde le planadgla boutique que lui presente Drugger.) *

Ceci est 1’ouest et ceci le sud. ■
DRUGGER.

Oui; monsieur.
SUBTLE.

Et ce sont les deux cotes.
DRUGGER.

Oui, monsieur.
SUBTLE.

Faites-moi votre porte ici, au sud; votre cote le plus large a
l’ouest; a l’est, au-dessus de votre boutique, ecrivez les noms de
Mathlai, de Tarmiel et de Baraborat; au nord ceux de Rael, de Velel

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

113

et de Thiel : ce sont la les noms de ces esprits mercuriels quichassent
les mouches des boites d’epicerie.

L’aristocralie envoie aussi ses representants dans le laboratoire de
l’alchimiste. Apres le cl ere et le petit marchand, nous voyons entrer
le chevalier, l’homme de cour, sir Epicure Mammon. Celui-ci ne se
contente pas de consulter Subtle; il a la foi, il fait du proselytisme,
il celebre partout les merveilles de la pierre philosophale, il ne supporte ni l’ombre d’un doute ni l’apparence d’une discussion. Il pul­
verise les incredulcs. A ses yeux, contester la puissance de l’alchimie,
c’est nier l’evidence. 11 a la passion de For et cello de la luxure; il est
convaincu qu’il pourra satisfaire l’une et l’autre avec le secours de
Subtle, et il se plonge d’avance par la pensee dans toutes les voluptes
qui l’attendent. Ce personnage n’a pas disparu de la scene du monde;
nous le connaissons, nous l’avons vu de nos jours; il appartient a
notre epoque aussi bien qu’a celle de Jonson. Que de fois ne rencontre-t-on pas des gens de qualite qui rompent des lances en faveur
des sciences occultes, qui plaident avec passion la cause du magnetisme, des tables tournantes, des csprits frappeurs, qui_ s’indignent
du moindre signe d’incredulite, et qui entrevoient dans les pretendues communications qu’ils entretiennent avec le monde surnaturel
une source illimitee de jouissances pour 1’esprit et pour les sens 1
Ecoutons sir Epicure Mammon discuter avec un incredule. Cette
scene ne serait pas deplacee dans la comedie moderne.
MAMMON.

Vous etes incredule, monsieur. Cette nuit je changerai en or tout
le metal que j’ai dans ma maison, et demain matin, de bonne
heure, j’enverraiacheter a tous les plombierseta tous les marchands
d’etain leur plomb et leur etain, et je prendrai tout le cuivre de
Lothbury.
SURLY.

Quoi, pour le changer aussi!
MAMMON.

Oui; et j’acheterai le Devonshire et le pays de Cornouailles et j’en
ferai de veritables Indes. Vous admirez maintenant.
SURLY.

Non, par ma foi.
MAMMON.

Mais, lorsque vous verrez les effets du grand oeuvre dont une partie
Tome III. — 9e Livraison.

�I’ll

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

. projetee sur cent de Mercure, de Venus et de la Lune, les change en
autant de parties du Soleil, en un millier meme et jusqu’a l’infinij
vous me croirez.
SURLY.

Oui, lorsque je les verrai
MAMMON.

Quoi! Pensez-vous que je vous contedes fables? Je vous assure que
celui qui possede une fois la fleur du soleil, le rubis parfait que nous
appelons elixir, non-seulement peut faire cela, mais peut aussi, par
la vertu de cet objet, accdrder des honneurs, de l’amour, du respect,
une longue vie; donner a qui il veut surete, valeur et victoire, En
vingt-huit jours, je transformerai un vieillard de quatre-vingts ans
en enfant.
. SURLY.

Sans aucun doute; il Fest deja.
MAMMON.

Non; je veux dire que je lui rendrai la force de ses jeunes annees,
que je le renouvellerai comme un aigle, que je le mettrai en etat
d’avoir des fils et des filles aussi grands que des geants. C’est ainsi
qu’ont fait autrefois nos philosophies, les anciens patriarches, avant
le deluge. En prenant seulement une fois par semaine, sur la pointe
d’un canit, gros comme un grain de moutarde de cet elixir, ils devenaient aussi vigoureux que Mars et donnaient le jour a de jeunes
Amours. C’est le secret de la natura naturata contre toute espece
d’infection; elle guerit toutes les maladies, de quelque cause qu’elles
viennent; une souffrance d’un mois, en un jour, celles d’une annee
en douze, et les autres, quelque anciennes qu’elles soient, en un
mois, et cela bien mieux que toutes les doses de vos docteurs droguistes. Avec cela, je me fais fort de faire fuir la peste du royaume
en trois mois. Mais vous etes incredule.
'

SURLY.

’

En verite, c’est mon humeur. Je n’aimerais pas a etre attrape.
Votre pierre ne peut pas me transformer.

' - ' -

MAMMON.

Entete! Voulez-vous en eroire Fantiquitei les vieilles annates? Je
vous montrerai un livre ou Moise et sa soeur, ainsi que Salomon, ont
ecrit sur l’art, et un traite de la main d’Adam.
SURLY.

■ Comment?

&gt;

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

Ila

MAMMON.

Oui, sur la pierre philosophise, et en haut hollandais.
SURLY.

Est-ce qu’Adam a ecrit on haul hollandais?
MAMMON.

Il l’a fait, monsieur, et c’est ce qui prouve que c’etait la langue
primitive.
SURLY.

Sur quel papier?
MAMMON.

Sur des tablettes de cedre.
SURLY.

Oh! celui-la, a coup sur, doit resister aux vers.
Un des principaux artifices dont se servaient les alchimistes pour
gagner la confiance publique, c’etait l’affectation d’une grande piete.
Ils se vantaient de mener une vie severe, et ils exigeaient de leurs
adeptes une extreme purete de moeurs, sous peine de ne pas
reussir dans leurs consultations. C’etait un appat pour les ames de­
votes, et en meme temps une excellente excuse pour expliquer au
besoin l’insucces de leurs operations. Le moindre peche commis par
les personnes presentes pouvait faire echouer tous leurs plans. Les
charlatans d’aujourd’hui exigent de tous ceux qui assistent a leurs
seances qu’ils aient la foi; ceuxdu seizieme siecleexigeaient la vertu.
Aussi le chevalier voluptueux et avide se garde-t-il bien de laisser
percer ses sentiments devant Subtle; il croit a l’austerite de celui-ci,
il le considere comme un saint, et, des qu’il le voit venir, il recommande a son interlocuteur, Surly, de surveiller son langage. « Pas
un mot profane devant lui, dit-il, c’est du poison! — Bonjour,
pere, » ajoute-t-il en s’adressant a l’alchimiste qui entre. Subtle
soutient avec beaucoup de sang-froid, en presence de sa dupe, le role
respectable qu’il s’est attribue. La tirade sentencieuse qu’il prononce
est un chef-d’oeuvre d’hypocrisie :
a Mon fils, je crains que vous ne sovez avide, en vous voyant arriver ainsi, juste au moment fixe, et devancer le jour, des le matin.
Cela semble indiquer les inquietudes d’un appetit charnel et importun. Prenez garde d’eloigner de vous les benedictions du ciel par
une precipitation immoderee. Je serais desole de voir mes travaux,
qui ont maintenant atteint leur perfection, mes travaux, fruits de

�&lt;16

BES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARET^

longues veiiles et d’une grande patience, ne pas prosperer sdT le
terrain oil mon affection et mon zele les ont places. Moi qui
(j’en prends a temoin le ciel et vous-meme, le confident de mes
pensees), moi qui, dans tous mes projets, n’ai pas eu d’autre but
que le bien public, que de pieux offices et que la tendre charite, qui
est maintenant devenue un prodige parmi les hommes. Et si, maintenant, vous, mon fils, vous deviez prevariquer et employer pour vos
plaisirs particuliers une benediction si grande et si orthodoxe, soyez
sur qu’il en resulterait quelque malediction qui frapperait vos desseins artificieux et secrets. »
Il manie a merveille le jargon mystique de sa profession. Il sent
d’ailleurs, dans cette scene, qu’il combat pour un interet serieux et
qu’il a besoin de donner une haute idee de lui-meme. Il parle devant t
un incredule et devant une dupe. S’il faiblissait, il risquerait de
perdrele meilleur de ses clients. Aussi fait-il feu de toutes pieces.
Apres une tirade pretentieuse sur la vertu, il dirige immediatement
contre son adversaire tout l’arsenal de son erudition de contrebande ;
« Il y a d’une part, dit-il, une exhalaison humide que nous appelons fl
materia liquida, ou l’eau onctueuse •; d’autre part, une certaine por­
tion de terre epaisse et visqueuse; toutes les deux reunies forment
la matiere elementaire de For; ce n’est pas encore la sa matiere
propre, propria materia; mais elle est commune a tous les metaux
et a toutes les pierres, car, lorsqu’elle est degagee de la partie
humide et qu’elle est plus seche, elle devient pierre; lorsqu’elle
retient au contraire plus d’humidite, elle se change en soufre ou en
vif-argent, d’ou sortent tous les autres metaux. Et cette matiere ele- fl
mentaire ne peut pas tout d’un coup passer d’un extreme a l’autre,
au point de devenir de l’or et de franchir tous les intermediates. La
nature produit d’abord l’imparfait, puis de la elle arrive au parfait. I
C’est Feau aerienne et onctueuse qui forme le mercure, le soufre
vient de la partie grasse et terrestre : l’une, c’est-a-dire la derniere,
; tenant la.place du male, et l’autre de la femelle, dans tous les metaux.
, Il y en a qui les croient hermaphrodites, parce qu’ils sont a la fois
actifs et passifs. Mais ces deux elements pendent le reste ductile,
• malleable, extensible. Ils existent meme dans For, car, au moyen
du feu, nous distinguons ee qui les compose, et nous y trouvons
de For; et nous pouvons produire ainsi chaque espece de metal, I
d’une maniere plus parfaite que la nature ne le fait dans la terre;
d’ailleurs, qui ne voit, par Fexperience de tous les jours, que Fart

�LES CONTEMPORAINS DE SIIAKSPEARE.

117

peut faire sortir des abeilles, des frelons, des guepes de la carcasse
et des excrements des animaux, voire meme des scorpions, d’une
certaine hcrbe, lorsqu’elle est placee d’une certaine maniere ? et ce
sont cependant la des creatures animees, bien plus parfaites et plus
excellentes que des metaux. »
« Et voila pourquoi votre fille est muette. »
Apres ce discours nebulcux, Subtle triomphe, comme un medecin
de Moliere; il espere avoir terrasse son adversaire sous le poids dp
ses grands mots et de scs arguments inintelligiblcs.
L’austerite dont il fait parade lui servira plus tard a se debarrasser de Mammon, qui devient importun, en demandant sans cesse
a voir le tresor que doit lui procurer la pierre philosophale. Il a soin
de placer sur lc chemin du chevalier la jeune Doi, dont la figure
avenante produit l’impression qu’il avait prevue. A peine Epicure
l’a-t-il aperpue, qu’il essaye de corrompre Face pour obtenir une
entrevue avec elle. Face, dont le role cst trace d’avance, se fait longtemps prier avant de coder; il repond que Doi est la scour de son
maitre, il rappclle la severite des principes de l’alchimiste, et il feint
de redouter sa colere. Mammon ne peut vaincre sa resistance qu’a
force d’argcnt. L’heure si desiree de l’cntrevue qu’on lui menage
avec la jeune fille arrive enfin, le chevalier est au comble de ses
voeux. Mais c’est la que l’attendait Subtle. Pendant que le voluptueux gcntilhomme point sa flamme on traits de feu a celle qu’il
aime, pendant qu’il decouvre on elle toutes les perfections rcunies:
« une levre autrichienne, le nez des Valois et le front des Medicis; »
il oublie les recommandations pressantes de Face, il eleve la voix,
Doi lui repond sur le meme ton et l’alchimiste les surprcnd, comme
s’il avait ete attire par le bruit. Sa colcre delate alors avec une vio­
lence calculee. Il leur reproche d’avoir contrarie toutes ses operations
par leur intrigue criminelle; l’oeuvre qu’il avait entreprise exigeait
des coeurs purs; maintenant tout est perdu et le fruit de ses longs
travaux est aneanti, par la fautc d’Epicure. Au meme instant, comme
pour confirmer cette declaration, on entend une detonation epouvantable et Face accourt precipitamment, le visage bouleverse; il.
annonce que les substances reunies dans le laboratoire viennent de
faire explosion, que les cornues, les matieres preparees et les appareils chimiques sontreduits en ccndres. A cotte nouvellc foudroyante,
Subtle feint de s’evanouir, tandis que Mammon s’arrache les cheveux
en voyant toutes ses csperances renversees. L’alchimiste a atteint son

�J18

LES CONTEMPORAINS DE SIIAKSPEARE^

but; il voulait se soustraire a Fobligation de faire de For, s’approprier les sommes avancees par Mammon, et se tirer, sans bourse
delier, d’une situation embarrassante. Non-seulement, apres l’accident, il n’a plus rien a donner, mais il a meme le droit de se plaindre;
il peut reclamer une indemnite pour tout le temps qu’on lui a fait
perdre. C’est lui qui fest F offense et c’est a Mammon a lui offrir des
excuses. Il est difficile de trouvfer un moyen plus ingenieux de se
• - defaire d’une dupe qui reclame de Fargent.
i
‘f
Quant au jeune clerc de procureur, comme il insiste pour voir sa
lante, la Reine des Fees, on lui dit qu’elle veut le regarder, sans etre
vue de lui; on lui bande les yeux et on lui ordonne, de la part de son
illustre parente, de depos® toutFargent qu’il a dans ses poches. II
essaye de sauver quelques debris de sa bourse; mais, chaque fois
qu’il cache fin objet, on le* pincejusqu’au sang et on lui fait croire
que ce sont des genies a'iles qui viettnent le punir de sa dissimula­
tion, par Fordre de la Reine.
Les ruses ae ralchimiste sunt innombrables. Il trompe chacune
de ses victimes par des moyens differents. Il excelle aussi a prendre
tous les tonis et a jouer millepersonnages divers. Nous l’avons vu
successivemerit hautam avec le clerc, caressant avec le marchand de
tabac, sentencieux, pedant et meme severe avec Epicure Mammon.
Nous allonsle voir eiicore changer de role etparaitre, sous un nouvel
-aspect, 'avcc deux nouvelles dupes. Il s’agit cette fois de deux de ces
puritains hypocrites que Jonson a si souverit livres au ridicule. L’un
cst un diacre fanatique et obstine, l’autre, un pasteur plus delie et
plus fin ; ils arriverit Fun etTautre d’Amsterdam, le repaire de leur
secte, et ils viennent demander compte a 'Subtle d’une somme d’ar­
gent qfrtls lui ont envoyee, pour accoiriplir le grand ceuvro. Le
diacre Ananias se prescnte le premier. « M’apportes-tu des fonds?» I
dit Subtle, qui-ne se donne pas la peine de menager un subalterne.
« Des fonds* repond Ananias, la communaute ne veut plus vous on
envoyer, tant qu’elle n’aura pas dbtenu un resultat satisfaisant. Vous
avez deja recu trente livres. »'‘Subtle attendait cette reponse qu’il
avait provoquee avec intention. Elle lui sort de pretexte pour s’eriiporter et pouf mettre ala porte I’opiniMre sectaire, dont il n’eutpu
se debarrasser autrement. Le diacre repousse retourne piteusement
aupres de sdn chef, qui comprend, a Fattitude de Subtle, qu’il faut
plier devant ses exigences et qu’on obtiendra plus de lui par des pro­
messes que par des menaces. La secte a le plus grand interot a mena-

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

119

ger un auxiliaire qu’elle croit puissant et qui peut lui fournir des
armes redoutables. Aussi le pasteur Tribulation explique-t-il a son
diacre qu’un premier echec ne doit pas le decourager. « Il faut savoir,
lui dit-il, supporter les injures et employer au besoin des instru­
ments indignes. L’interet de la sainte cause excuse tout. La fin
justifie les moyens. » Tribulation se presente done a son tour devant
Subtle, precede d’Ananias, auquel il a fait la lecon, et il repare,
par son adresse, la faute de son lieutenant. Subtle se laisse, en
apparence, toucher par l’humilite aficctee du puritain et il con­
sent a ecouter ses propositions. Mais, quand il voit a ses pieds ces
hypocrites raffines dont il penetre les secretes pensees, dont il connait
toutes les manoeuvres et tous les artifices, comme il sait que tous
deux ont besoin de lui et qu’ils n’oseront pas se revolter sous f ou­
trage, il cede au plaisir de les accabler de son mepris, de leur mon­
trer qu’il a perce a jour leur conduite equivoque et il aiguise contre
eux les traits les plus aceres de la satire. Chaque fois qu’Ananias
ouvre la bouche, il la lui ferme avec colere, et il oblige Tribulation,
qu’il fascine, a ecouter un langage empreint de la plus sanglante
ironie.
SUBTLE.

Miserable Ananias, est-ce toi qui es de retour?
TRIBULATION.

Monsieur, calmez-vous. Il est venu pour s’humilier lui-meme en
esprit et pour implorer votre patience; un exces de zele l’a entraine
hors de la voie qu’il devait suivre.
SUBTLE.

Ah! cela change l’affaire.
TRIBULATION.

Les freres n’ont en verite nullement le projet de vous causer la
moindre peine; mais ils sont disposes a preter volontiers leurs mains
a tous les projets que l’esprit et vous , vous inspirez.
SUBTLE.

De mieux en mieux!
TRIBULATION.

Tout 1’argent qui est necessaire a l’oeuvre sacree vous sera compte.
Les saints jeltent par ma main leur bourse a vos pieds.

�120

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE’

SUBTLE.

Parfait! Vous comprenez maintenant qu’il le faut. Ne vous ai-je
pas encore assez entretenu de notre pierre philosophale et de tout le
bien qu’elle doit faire a votre cause? Ne vous ai-je pas assez montre,
(sans parler des moyens qu’elle vous donne de payer des forces etrangeres et d’entrainer les Hollandais, vos amis, loin des Indes, pour
vous servir avec toute leur flotte) que meme son emploi medicinal
fera de vous une faction et un parti dans le royaume? Supposez que
quelque grand homme d’Etat ait la goutte; vous lui envoyez seuleJ
ment trois gouttes de votre elixir et vous le soulagez sur-le-champ;
c’est un ami que vous vous etes fait. Un autre souffre de paralysie ou
d’hydropisie, il prend de votre matiere incombustible et le voila
rajeuni: c’est encore un ami. Une dame a passe l’age de la jeunesse
du corps, quoiqu’elle ait encore celle de l’esprit; son visage est trop
maltraite pour pouvoir emprunter le secours de la peinture, vous le
restaurez avec de l’huile de talc; des lors vous avez gagne son amitie
et celle de tous ses amis. Un lord a la lepre, un chevalier a des douleurs dans les os, un squire a l’un et l’autre, vous leur rendez lai
sante, avec une simple friction de votre remede; vous augmentez
encore le nombre de vos amis. Vous pourrez etre alors ce que vousj
voudrez et cesser de vous livrer a vos exercices de longue haleine J
d’aspirer vos ha! et vos hum! dans une trompette. Je ne dis pas que^
ceux qui ne sont point favorises dans un etat ne puissent, pour arriver a leur but, faire de 1’oppositiQn et prendre une trompette pour
reunir leur troupeau; car, pour dire la verite, une trompette fait
beaucoup d’effet sur les femmes et sur toutes les creatures flegmatiques : c’est la votre cloche.
x

ANANIAS.

, Les cloches sont profanes; une trompette peut etre religieuse.
SUBTLE.

Pas d’observations de votre part! Car alors adieu ma patience !
Pardieu, j’en finirai. Je ne veux pas etre ainsi torture.
Tribulation.
Je vous en prie, monsieur.
SUBTLE.

Tout sera rompu. Je l’ai dit.
TRIBULATION.

Laissez-moi trouver grace, monsieur, a vos yeux. Notre homme

�LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

121

est corrige. Son zele ne pcrmettra pas plus que vous l’dsage de la
trompette; maintenant que la pierre philosophale est edifice, nous
n’en aurons plus besoin.
SUBTLE.

Non, vous n’aurez plus besoin non plus de prendre votre masque
sacre, pour obtenir des veuves, qu’elles vous fassent des legs, ou des
femmes zclees, qu’elles volent leurs maris au profit de la cause com­
mune. Vous n’aurez plus besoin de faire, pendant la nuit, des repas
abondants, afin de mieux celebrer le jeiine du jour suivant, pendant
que les freres et les scours s’humilient et domptent la rebellion de la
chair. Vous n’etalerez plus, devant vos auditeurs affames, vos scrupules pointilleux; vous ne demanderez plus si un chretien peut chasser
au faucon ou avec des chiens, si les matrones de la sainte assemblee
peuvent laisser leurs cheveux a Fair ou porter des bonnets ou avoir
ce que vous appelcz une idole sur leur linge empese.
ANANIAS.

Mais c’est bien une idole!
TRIBULATION (a Subtle).

Ne faites pas attention a lui.
(A Ananias.)

Je te commando, esprit de zele, mais aussi de discorde, de faire la
paix avec cet homme.
(A Subtle.)

Je vousen prie, monsieur, continucz.
SUBTLE.

Vous n’aurez plus besoin de faire des libelles contre les prelats.
Vous ne serez plus obliges d’attaquer les pieces de theatre, pour plaire
a l’alderman dont vous devorez chaque jour la substance. Vous ne
mentirez plus, avec un zele plein de fureur, jusqu’a ce que vous
soyez enroues. Plus de ces artifices si singuliers! vous ne vous attribuerez pas a vous-memes les noms de Tribulation, de Persecution,
de Contrainte, de Longue patience et d’autres semblables que toute
votre famille ou plutot toute votre tribu affecle de prendre , seule­
ment pour 1’effet et pour frapper l’oreille des disciples.
TRIBULATION.

Oui, monsieur, ce sont des moyens que les freres consacres a Dieu
ont inventes, pour propager leur glorieuse cause, moyens remarqua-

�122

LES CONTEMPORAlNS DE SHAKSPEARE.

bles et grace auxquels ils deviennent eux-memes fameux rapidement
et avec profit.
SUBTLE.

Oh! maisla pierre philosophale! Tout est inutile avec elle. Plus
rien a faire. C’est 1’art des anges, le miracle de la nature , le secret
divin qui traverse les nuages de Test a l’ouest, et dont la tradition
vient, non pas des hommes, mais des esprits.
ANANIAS.

-

' ' '

' ■

'

\

Je hais les traditions, je n’y crois pas.
TRIBULATION.

Paix!
ANANIAS.

Tout cela, c’est du papisme! Je ne veux pas me taire, je ne le veux
pas.
TRIBULATION.

Ananias !’
ANANIAS.

Qu’il plaise aux profanes d’affliger les homines consacres a Dieu!
Moi, je ne le puis.
SUBTLE.

Bien, Ananias, tu l’emportes.
Subtle aeu la satisfaction d’humilier a Joisir ces orgueilleux puritains, et, quand il les a cruellement fustiges, il laisse croire qu’il
leur fait une concession, en acceptant leur argent. Le caractere del
l’alchimiste est, comme on le voil, vigoureusement trace et plein de
verve comique. Il appartient a la haute comedie.
La morale voulait cependant que Subtle, tout habile qu’il est, fut
demasque, et Jonson iui reserve au denoumentune juste punition.
Il a recoups pour .cela a une invention tres-simple ; il fait revenir
brusquement de la campagne le proprielaire de la maison dont Face
est le concierge. Face a beau parlem enter a la porle, pour donner a
ses associes le temps de se sauver.et dissimuler leur fuite, leur pre­
sence est trahie par la denonciation des voisins et par les cris de Dap-.!
per qu’ils ont laisse, depuis plusieurs heures, les yeux bandes, en
compagnie de la Reine des Fees. Le ruse portier, voyant qu’il ne
peut plus dissimuler, obtient son pardon, au prix d’une confes-

�LES CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE.

123

sion complete, tandis que Doi et Subtle sont honteusement chas­
sis, les mains vides et sans avoir pu emporter le prod nit de leurs
vols. La morale est ainsi satisfaite et la punition mesuree a la
faute.
Cette comedie donne le coup de grace a l’alchimie , en la faisant
tomber sous le ridicule. Elle guerit les contemporains de Jonson des
croyances et des terreurs superstitieuses auxquelles ils etaienl encore
en proie. L’imagination populaire qui, depuis le moyen age, avait
grandi le role des alchimistes. se les representa dtsormais sous les
traits de l’imposteur Subtle, de meme qu’apres l’immortel roman
de Cervantes on ne put voir un chevalier sans songer a don Quichotte.
(La suite a la prochaine iivraison.)

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                  <text>A collection of digitised nineteenth-century pamphlets from Conway Hall Library &amp;amp; Archives. This includes the Conway Tracts, Moncure Conway's personal pamphlet library; the Morris Tracts, donated to the library by Miss Morris in 1904; the National Secular Society's pamphlet library and others. The Conway Tracts were bound with additional ephemera, such as lecture programmes and handwritten notes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Please note that these digitised pamphlets have been edited to maximise the accuracy of the OCR, ensuring they are text searchable. If you would like to view un-edited, full-colour versions of any of our pamphlets, please email librarian@conwayhall.org.uk.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;span&gt;&lt;img src="http://www.heritagefund.org.uk/sites/default/files/media/attachments/TNLHLF_Colour_Logo_English_RGB_0_0.jpg" width="238" height="91" alt="TNLHLF_Colour_Logo_English_RGB_0_0.jpg" /&gt;&lt;/span&gt;</text>
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                <text>Place of publication: [Paris]&#13;
Collation: [77]-123 p. ; 26 cm.&#13;
Notes: From the library of Dr Moncure Conway. From Le Megasin de Librairie: literature, histoire, philosophie, voyages, .... Vol. 3.</text>
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                <text>&lt;img src="http://i.creativecommons.org/p/mark/1.0/88x31.png" alt="Public Domain Mark" /&gt;&lt;br /&gt;&lt;span&gt;This work (Literature Anglaise. Les contemporarins de Shakspeare), identified by &lt;/span&gt;&lt;span&gt;&lt;a href="https://conwayhallcollections.omeka.net/items/show/www.conwayhall.org.uk"&gt;Humanist Library and Archives&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;&lt;span&gt;, is free of known copyright restrictions.&lt;/span&gt;</text>
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                    <text>DE L’UNITE LITTERAIRE
AU XVIIe SlfiCLE
PAR M. CH. LOUANDRE

Dans la plupart des jugements portes de notre temps sur le dixseptieme siecle y c’est toujours la question de forme et d’art qui
domine. Certes, nous nous plaisons a reconnaitre, en litterature, la
puissance de la forme et l’influence qu’elle exerce sur le jugement; mais il est certain que l’admiration persistante qui s’attache
aux maitres du grand siecle, a une cause encore plus elevee9 et
qu’ici, le style, si parfait qu’il soit, ne vient cependant qu’en seconde ligne. En effet, dans les ouvrages de l’esprit, au-dessus de la
phrase, il y a l’idee, la vefite, 1’application pratique, la portee morale,
et c’est la surtout ce qui fait la force de nos classiques. Ils s’attachent
tous a quelque grand principe; ils combattent tous pour la meme
cause, et ce qui caracterise l’ensemble de leurs oeuvres, c’est Runite
d’inspiration, Runite de but, et la ressemblance dans la variete. Ces
grands esprits ont ete, dans ces dernieres annees, l’objet de nombreuses et fortes etudes; ils ont attire a eux, par une sorte de sympathie
mysterieuse, les ecrivains qui sont 1’honneur de notre temps, et si
nous venons en parler apres tant d’autres, ce n’est pas que nous ayons
la pretention de les mieux apprecier, de les faire mieux connaitre, ou
de rectifier les jugements que nos conlemporains en ont portes. Nous
voulons seulement les rapprocher les uns des autres pour chercher
le lien qui les rattache entre eux, indiquer le but qu’ils ont a leur
insu poursuivi d’un commun accord, et montrer dans cette unite un
des plus curieux caracteres du dix-septieme siecle. Dans un sujet
aussi vaste nous ne pouvons qu’indiquer quelques traits generaux, et
parmi ces morts glorieux choisir les plus glorieux et les plus grands. I
Commencons par Bossuet.

�DE L’IjNITE LITTERAIRE AU XVII® si&amp;CLE.

12£

I
A part 1’Imitation de Jesus-Christy tous les livres catholiques du
moyen age, composes par des pretres ou par des moines, s’adressent
particulierement au clerge, et restent enfermes dans le cloitre ou
dans l’ecole. Latheologie, dedaigneuse de la forme et de Fart, estcompletement separee de la litterature. Au dix-septieme siecle, au contraire, la litterature et la theologie se confondent, et celle-ci, Vivante
et pratique, emprunte a l’eloquence sa force et son eclat pour agir sur
la societe laique,. C’est par Bossuet que s’accomplit cette alliance.
Controversiste, historien, predicateur, philosophe, Bossuet s’attache
sans cesse a la meme pensee, qui est de montrer partout Faction
incessante de Dieu dans les affaires humaines; Le plus beau de seslivres, le Discours sur Ihistoire universelie n’est rien autre chose,
il n’est pas besoin de le rappeler, que la theorie du gouvernement
temporel de la Providence, l’explication de la politique divine dans
l’histoire. Pour rendre cette theorie, plus saisissante, Bossuet la
transporte au sein meme du paganisme, Foppose au dogme antique
de’la fatalite et detrone le hasard. Dieu regne «et tient les fils dans
ses mains... » Or, depuis la Venue du Christ; le gouvernement de
Dieu a pris, par l’Eglise catholique, une forme sensible sur la terre.
Ce sera done a la defense de l’figlise que Bossuet consacrera toute

Fardeur de sa controverse. Il traitera d’abord de sa doctrine; puis
il la montrera toujours immuable, toujours inflexible, perpetuant
cette doctrine a travers les ages, ne changeant jamais, parce qu’elle
s’appuie sur celui qui ne change pas : de la le magnifique sermon sur
Wunite de I’Eglise; et comme tout s’enchaine, dans ce systeme, avec
une logique irresistible, Bossuet part de cette unite, pour jeler au
protestantisme le deli superbe qu’on appelle VHistolre des varia­
tions.
Apres avoir fait la part de Dieu et de l’liiglise dans lestrois ouvrages
dontnous venons de parler, l’eveque de Meaux redescend vers l’homme,
et lui trace ses devoirs a l’egard du Createur et de ses semblables. Il
lui demande, avec la phifosophie antique, de s’etudier soi-meme, avec
la philosophic chretienne, de s’elever par la raison jusqu’a son auteur.
De la, le Traite de la connaissance de Dieu et de soi-meme, science
supreme, de laquelle decoulent toutes les notions du juste et de l’injuste, du mal et du bien, et par cela meme le dogme de la responsa-

�126

.

DE L’UNITE LITTERAIRE

bilite; maispourque Fhommesoitresponsable,il fautqu’il soil libre*
Bossuet etablira done cette liberte dans un traits nouveau, qu’on peut
considerer comme l’un des livres les plus profonds qui aient ete ecrits
pour concilierla toute-puissance divine etl’ in de pen dance de lavolonte
humaine. Comme saint Thomas, l’eveque de Meaux a donne, en
touchant a ces mysteres, une veritable somme de la doctrine catholique, et ses autres oeuvres ne sont que le developpement de cette
doctrine dans ses rapports avec la vie de chaque jour et les classes les
plus diverses de la societe. C’est par F&amp;criture sainte qu’il enseigne,
aux rois l’artde regner; c’est par le catechisme du diocese de Meaux,
qui deviendra apres un siecle le catechisme de la France, qu’il apprend aux pauvres a bien vivre« Ses sermons, trop peu conaus, sont
comme une lutta obstinee et incessante contre les instincts pervers
de notre nature, et suivant le mot heureux de madame de Sevigne,
il se bat a outrance avec son auditor?e^ pour l’attendrir, l’effrayer
et le convaincre. L’oraison funebre est pour lui comme le dernier
mot de cet enseignemeni de la chaire, etquand il a epuise la theologie
et l’eloquence y il s’adresse a la mort qui repond : Dieu seal est
grand.
On pourrait croire qu’en proclamant ainsile neant de l’homme, le
neant de sa gloire et de sa puissance, en face des cercueils de Conde
et de madame Henriette, Bossuet va. perdre de vue les interets, les
preoccupations, les soins du monde et de la vie de chaque jour. Ces
interets, au contraire, lui sont toujours presents et familiers; la disci-'
pline interieure d’une abbaye, la direction de conscience de quelques
humbles religieuses,. les details de Fadministration de son diocese,.
Foccupent a l’egal de la theodicee. Il regie tout, il definit tout aven
la meme'rigueur de raison, la meme clarte, la meme eloquence, et
son oeuvre,, dans ses diverses parties^ n’est en definitive qu’un enseignement continue! qui embrasse 1’ensemble des verites divines et
humaines. C’est la ce qui en fait la force et la duree, car s’il regne.
par l’autorite de la doctrine sur la conscience de ceux qui croient,
il regne aussi sur Fame de ceux qui doutent par l’autorite de la,
morale,.
Theologien, philosophe, moraliste comme Bossuet, Fenelon suit
une route exactement semblable. Le Traite de I’existence de Dieu
est le pendant du Traite de la connaissance de Dieu et de soi-meme.
IdExamen de conscience d’un roi est la contre-partie de la Politique'
tiree de I'Ecriture sainte. hs Telemaque est destine a l’education

�AU XVIIe SI&amp;CLE.

127

dn due de Bourgogne, comme le Discours sur Ihistoire universelle
a l’education du Dauphin. Mais tout en s’occupant des princes, l’archeveque de Cambrai, comme l’eveque de Meaux, se souvient de ceux
qui vivent de la vie simple et commune; il sait que, dans les families, ?
c’est rhonneur de la mere qui fait, l’honneur de l’enfant, la joie do
l’epoux, qui est le soutien du travail; et pour preparer la femme au
I role sacre de la materriite, il ecrit son. admirable Traite de I education
des piles. C’est toujours une pensee essentiellement pratique, uno
pensee d’enseignement qui domine. Sa theorie de- l’education contient
le programme de la maison de Saint-Cy®. Compose pour les enfants des
rbis, le Telemaque, predication chMetienne encadree dans uii roman
pai'en, est devenu le livre de nos ecoles. Pension poursuit, le meme
hut que Bossuet: le perfeetionnement moral de 1’homme. Un seul
» point separe ces-grands esprits : Bossuet maintient dans. sa. rigueur
l’inflexible autorite de la traditionc’est I’homme du passe, le der­
nier des Peres. Fenelon, c’est l’homme de Tavenir, I’apdtre de la
tolerance moderne; il a te vague pressentiment des grandes reformes
qui doivent bientot s’accomplir dans la societe francaise, et Louis XIV
le traite presqu’en ennemi,. en brulant les manuscrits qu’il avait laisses entre les mains du due de Bourgogne, comme si le grand roi
avait devine, dans i’utopie de Salente, un indice precurseur de cette
revolution qui devait renverser sa. race.
Par les Provinciates et les Pensees, Pascal se rattache directement
a la meme tradition. Dans le premier de ces livres, la dispute sur
cette tenebreuse question de la Grace qui remonte a Pelage,, n’est
qu’uh incident du combat engage entre les disciples de Jansenius et
les disciples de Molina; mais ce qui domine, ce qui fait la force et
l’imperissable autorite du livre, c’est la polemique contre les relachements de la morale. Quelle que soit Fopinion qu’on ait sur un ordre
celebre,il n’en est pas moinsvrai que les maximes des casuistes
sur les restrictions menta-lcs-, les banqueroutes JThomicide , le pro-?
babilisme, installaient, suivant l’heureuse expression de M... Sainte, Beuve, le machiavelisme a 1’ombre de la croix. Ces maximes met|taient en peril la morale divine et la morale sociale, et le danger
etait d’autant plus grand qu’elles partaient d’un ordre qua avait
ete le plus ferme soutien de Dunite catholique. Pascal decouvrit
d’un coup d’ceil toute la profondeur du mal. Entrains par son indi­
gnation. d’honnete homme, il defendit les droits de. la consciencecontre les sophismes d’une theologie corrompue; et en refutant

�128

DE L’UNITfi LITT&amp;RAIRE

Escobar, Vasquez et Caramuel, il a ramene la morale a la source
divine.
Dans les Pensees, Pascal s’eleve a une hauteur qui trouble et qui
confond. L’eloquence et la poesie debordent comme des torrents a
chaque page de ce livre, ruine immortelle d’un monument a peine
ebauche; mais ici encore le but est essentiellement pratique:
l’homme ne sait ni d’ou il vient, ni ou il va; il est dans un doute ter-l
rible de toutes choses; il sait qu’il doit mourir, mais ce qu’il ignore
le plus, c’est cette mort meme qu’il ne saurait eviter. Peut-il rester
dans cette ignorance? non, car du moment ou il s’est considere soimenie, il n’a plus de repos qu’il n’ait trouve le secret de son etre.
— Eh bien! lui dit Pascal, cherchons ensemble; etudions cet etat
plein de misere, de souffrance, de tenebres qu’on appelle la vie. —
Quelle etude et quel tableau! toutes les grandeurs, toutes les fai-l
blesses sont mises a nu dans une incomparable analyse; et quand
1’homme effraye de lui-meme, et perdu dans sa propre pensee, se
demande quel est le mot de ce mystere, Pascal lui repond : — Qui
demelera cet embrouillement? sera-ce la raison? non, car elle flotte,
depuis que le monde dure, entre le pyrrhonisme et le dogmatisme,
et l’on ne peut etre pyrrhonien sans etouffer la nature, ni dogmatiste
sans etouffer la raison. Sera-ce la philosophie? non, car elle voit
chacune de ses affirmations detruite par une affirmation contraired
— Quelques pas encore, et l’homme est englouti dans les abimes du
scepticisme. Mais Pascal s’arrete, car il ne l’a conduit jusque-la que
pour lui reveler l’enigme de sa destinee par le tableau de sa faiblesse
et de sa grandeur et les etonnantes contradictions de sa nature. Cette
enigme, la religion peut seule en donner le mot. Mais quelle reli­
gion choisir entre celles qui se partagent le monde? Celle qui portera
dans son histoire le temoignage d’une revelation divine; ce temoignage, Pascal le decouvre dans le christianisme, a travers les obscurites du dogme, les propheties et les miracles, et, la Bible et
l’Evangile a la main, il nous conduit jusqu’au pied du Calvaire, ou
l’homme apprend a connaitre Dieu par le Christ, et par le Christ a se
connaitre soi-meme.
Pascal, on le voit, touche d’un cote a Fenelon et a Bossuet, et de
l’autre a Descartes, a Malebranche, a Nicole; il cherche avec les philosophes, il croit avec les theologiens; et comme tous les penseurs de
son siecle, il marche en s’eclairant des lumieres de la raison et des
lumieres de la foi.

�AU XVII* SIfiCLE.

H

129

II

La Bruyere et La Rochefoucauld completent, comme observateurs
et comme moralistes, Fecole philosophique du dix-septieme siecle.
Homme du monde et homme de cour, La Rochefoucauld semble prefer
main-forte aux theologiens en comhattant plus particulierement les
vices que ceux-ci attaquent avec le plus: de force et de vivacite. On a
pu, avec raison, accuser La Rochefoucauld d’avbir calomnie la nature
humaine en ramenant a l’egoisme le mobile de toutes nos actions;
mais il faut tenir compte de la- sphere dans laquelle il a vecu, et qui.
est justement celle ou la personnalite se developpe avec le plus de
force. Mele aux troubles de la Fronde, il avait vu Finteret general
constamment sacrifie a Finteret particulier^le devoir a l’ambition. Il
etait done naturel qu’il fit passer dans son’ oeuvre■•les observations
qu’il avait puisees dans le spectacle des evenements. Sans doute, il a
trop generalise, en le presentant comme exclusif; un sentiment ou
,plutdt un vice qui, pour We fort commtm', admet ceperiWmt encore
de nombreuses exceptions'; mais il n’en a pas moiiis rendu un grand
service a la philosophic morale; car il'a mis a nu'les plus secretes
manoeuvres de l’egoisme, et Fon peut en quelques points le comparer
a Machiavel, qui, en tracant dans le livre du Prince la theorie exageree du succes a tout prix et le code de F Ambition, a dechire tous
les voiles de l’imposture politique. Enfin, il nous semb'le que les
Maximes de La Rochefoucauld et
Traite de la concupiscences
Bossuet se touchent par une infinite de cotes, etqueces livres ne sont
tous deux qu’une sorte de casuistique, Tune; mOndaine, l’autre religieuse, ou l’homme apprend a se defendre* centre' cet amour du moi
qui trouble sa raison, endurcit son coeur et l’egare eiU le flattant.
Moins profond peut-etre que La Rochefoucauld, mais moins exclu­
sif, La Bruyere est sans cOntredit l’un de nos ecrivains dont les
oeuvres sont le plus lues et le plus goutees. Contemplateur comme
Moliere, il a porte, comme lui, l’eloquence dans la raillerie, et par
le meme sentiment d’honnetete, il a fait de la satire une ecole de sagesse. Sa critique morale est essentiellement - classique, e’est-a-dire
qu’elle est basee sur cette raison conforme a la verite qui survit a
toqtes les variations de l’opinion. Observateur plein de finesse, il saisit
les nuances les plus fugitives; il ne generalise pas les exceptions, il
individualise au contraire les generalites, et c’est la ce qui donne a
Tome III. — 9e Livraison.

9

�no

DE L’UNITfi LITT&amp;RAIRE

ses portraits une realite si saisissante. Les types qu’il a crees sont si
vivants, qu’au moment ou son livre parut, le public mit un nom audessous de chaque portrait, car chacun croyait reconnaitre les hommes
que le grand peintre avail fait poser devant lui; mais. quand ces
hommes eurent disparu, les portraits recurent des noms. nouveaux,, et
la ressemblance resta tout aussi frappante, O-n vit aloes, qu’il s’agis—
sail, non pas de quelques hommes, mais de tons les hommes, non
pas de Versailles ou de Paris ,; mais. du monde. Les aeteurs etaient
changes,mais ceux qui. les remplacaientjouaient toujours les memes*
roles*
Quand on pareourt.ee livre des G3z,«^m,;quipromene le lecteur
avec un. apparent desordre a teavers le monde et la vie, on ne saisit
pas toujpurs ridee generalc quirelie ces fragments entre. eux; rnais
le lien et le but definitif ne sauraient echapper a. une lecture atten­
tive. La Bruyere,d’ailleurs, dans la Preface du discours a Acade­
mic francaise,a pris soind’indiquer l’ensemble de* son plan. Il dresse
d’abord I’inventaire de nos ridicules et de nos vices; et, quand il a
montre le pen que nous sommes,, le? peu. que valent les bieus de la
fortune, les illusions de la grandeur et eelle&amp;de 1’amour-propre, combien nos jugements sont incertains, nos passions mesquines, nos agi­
tations sterilespour le bonheur,il se detourne tout a coup de nos.
Tniq^yeg joAMy
comme; il le dit&lt; jusqudDieu d tracers le del
et les «^m,et couronner son etincelante. satire par la belle con­
clusion. qui a pour titre Les. esprits forts* G’est dans ce chapitre
qu’estle secret de son livre * etce secret qui en fait l’unite se revels.dans cette phrase » Lieu se decouvre et I ordre est retab-li^
Nous nous trompons peut-etre, mais il. nous semble qu’entre les*
Pense.es. de Pascal et les, Caraeteres il existe. une analogie incontes—•
table. Pour donner un sens aux aspirations de notre aine, pour exp-11quer. la vie et conclure a la necessity du dogme chretien, Pascal met
rhomme en presence du mystere de sa grandeur et du mystere de
son neant. Pour demontrer lanecessite de la morale chretienne,, La
Bruyere.met rhomme en presence de ses vices et de ses faiblesses, et
tandis que Pascal nous ramene a Dieu par I’enignae. de notre desti—
nee r Bossuet par I’histoire,. Fenelon par le miracle permanent, du.
mondeLa Bruyere nous- y ramene a son tour par le tableau de nos
moeurs.

-i.:.... t! ,

�AEFXVIF* SIEGLE.

’

13i

in

Ce ne sont pas settlement les theologiens, les philosophes, les moralistesqui prennent, an. dix-septieme siecle, ee pole pratique d’educateurs que nous venons de signaler; les poetes marchent dans la
meme voie, et le lien qui les unit aux prosateurs les reunit encore
entre eux, soit qu’ik embrassent, comme Corneille, Racine etBoileau, les fortes croyances de leur temps, soil qu’ils s’en separent;
comme Moliere ei La Fontaine, pour parler uniquement au nom de la
raison, et remonter par les fibres penseurs, de la reforme et la veine
railleuse et sceptique du moyen age, jusqu’a la philosophie antique.
Ce qui frappe (Tabard quand on eompiare Corneille et Racine, c’est
la conformite de leur foi ehretienne, de cette foi sincere et profonde
qui s humilie et ne discute pas, Corneille lit.' chaque jour le Breviaire
romain, comme Racine en traduit les hymnes. Il met en vers, par
esprit de penitence, Vlimtation de Jesus—Christ&gt; et par esprit de
■penitence Racine renonce au theatre. De la les chefs-d’oeuvre Chre­
tiens t. Polyeucte, Athalie, Esther; de la aussi ee grand sentiment
du devoir, qui eleve et ennoblit la peinture des passions.
On a dit que letheatre de Corneille etaitune ecole de grandeur; le
mot est juste, mais c’est aussi Tecole du sacrifice et du dqvouement.
Voyez le Cid I Le poete, dans Texamen de cette piece, donne d’un
seul mot toute sa theorie ; —- Chimene et Rodrigue suivent le devoir,
sans rien relacher de la passion, — voila le ressort dramatique; —
le devoir triomphe, — voila la sanction morale.
Le caractere du vieil Horace nous offre une donnee semblahle. A
Rome, la patrie est divinisee; T amour du pays s’eleve a la hauteur
d’une foi religieuse, et demine par cela mdme tons lea autres senti­
ments. Horace sacrifiera done sa tendresse de pere. a sa foi de Ro­
main, et Corneille choisira ce sujet, pour montrer T abnegation dans
toute son energie sauvage. Le meme ressort. dramatique se retrouve
dans Pulyeucte. Lapassiondans.ee qu’elle a de plus noble et de plus
pur est aux prises avec l’amour divin, et Polyeucte s’immole aDieux
comme le pere des Horaces s’immolait a Rome.
Tous les nobles sentiments, tous ceux qui touchent a l’heroisme
qu le provoquent, sont tour a tour evoques par Corneille. Dans
Cinnaz Auguste personnifie la clemence, et ce vers'celebre :
Je suis maitre de moi comme de 1’univers,

�132

DE I/UNITfi LITTfiRAIRE

nous montre que, si haut que nous eleve notre destinee, les plus belles
victoires sont celles que nous remportons sur nous-memes. Dans la
Mort de Pompee, Cesar punit par la colere et le mepris l’assassinat
qui sert sa fortune, et Cornelie, faisant taire une haine aussi profonde
que ses regrets, se jette au-devant du coup qui menace le vainqueur
de Pharsale. Les enseignements les plus genereux de l’histoire semblent se resumer dans les tragedies de Corneille, et jamais la poesie
n’a propose l’exemple des grandes choses dans un plus magnifique
langage.
Plus tempera que Fauteur de Polyeucte^ et toujours plus pres des
realites de la vie commune, Racine nous attendrit et nous eclaire sur
nous-memes par la peinture fidele et charmante de nos troubles interieurs. Nous entendons dans ses vers comme un echo des orages qui
grondent en nous; mais le devoir est toujours en lutte avec la pas­
sion, et quand la passion triomphe, le poete ne manque jamais de
l’humilier par le remords. Ses tragedies, comme celles de Corneille,
ne sont en definitive que l’eloquente apologie de tous les nobles in­
stincts. Monime, Iphigenie, ne sont-elles pas les soeurs paiennes de
Pauline? Alexandre, vainqueur de Porus, lui rendant son royaume,
n’est-il pas, en fait de generosite, le rival d’Auguste pardonnant a
Cinna, le rival de Cesar pleurant Pompee? Esther ne representet-elle pas le patriotisme juif, comme Horace le patriotisme romain?
Andromaque, Clytemnestre ne sont-elles pas le plus parfait modele
de l’amour maternel, l’ideal de la tendresse antique complete par la
tendresse chretienne, comme Britannicus est le type acheve des vertus
et des graces de F adolescence? Le culte de la beaute morale a meme
ete porte si loin par Racine qu’il brise quelquefois entre ses mains
l’instrument tragique; et c’est ainsi que ce grand poete a ete accuse
d’avoir affaibli, dans Andromaque et dans Britannicus, l’un des ressorts les plus puissants du drame, la terreur, en attenuant la ferocite
de Pyrrhus, et l’ambitieuse et lascive cruaute d’Agrippine. La cri­
tique est juste, mais ces infidelites faites a l’histoire ne sont qu’un
hommage rendu par le poete a l’ideal qu’il poursuivait sans cesse;
et s’il adoucit ces personnages sombres et terribles qui se debattent
contre la fatalite, c’est qu’il regarde toujours le monde antique des
hauteurs du christianisme.
Moins grand que Corneille et Racine, moins grand que La Fontaine
et Moliere, Boileau occupe cependant encore a cote d’eux un rang
eminent, et jamais ecrivain n’a rendu aux lettres de plus signales ser-

�.A

AU XVIIe SIECLE.

z

133

vices. Il a defendu le veritable talent contre la mediocrite vaniteuse;
et c’est la pour lui un eternel honneur, car il faut une grande generosite d’esprit, quand soi-meme on poursuit la gloire, pour s’elever
au-dessus du denigrement et rendre justice a des rivaux et a des maitres. Il a montre par le precepte et par l’exemple que la verite est la
source des belles inspirations, et que pour bien ecrire, il faut bien penser. Il a porte dans la litterature la fierte de l’honnetete et la fierte du
bon sens. Il s’est declare l’adversaire impitoyable du mauvais gout et
des sentiments faux, et par cela meme il a sauvegarde la morale publique, car les sentiments faux, en egarant les esprits, degradent les
caracteres et entrainent la ruine des societes. Boileau est de la famille
de La Bruyere; il a sonde comme lui la profondeur de la sottise humaine, et ses satires sont comme un echo fidele des sarcasmes et des
lecons que les railleurs de tous les ages ont adresses a la triste posterity
d’Adam. On a pu quelquefois contester sa verve; on n’a jamais conteste sa raison, et il ne se rencontre pas dans toutes ses oeuvres un
seul precepte que l’on puisse dementir au nom de l’experience, une
seule maxime litteraire que l’ori puisse recuser au nom du gout.

IV
Par son caractere exclusivement philosophiquev Moliere occupe,
ainsi que La Fontaine, une place distincte parmi les ecrivains de son
temps, mais tout en suivant une route differente, il tend encore au
meme but et marche toujours aupres d’eux. Seulement, tandis que
Bossuet, Pascal et Fenelon, cherchent dans la foi catholique la regie
absolue de la vie, tandis que La Bruyere s’efforce de nous ramener a
Dieu par le tableau de nos moeurs, Moliere reste sur la terre, n’invoque que la raison, et demande l’art de vivre avec sagesse et droiture, selon le monde et. selon la sagesse humaine, au monde luimeme, a l’experience, a l’observation de ce qui se passe chaque jour
sous nos yeux. Les personnages qu’il fait agir et parler ne sont que
l’incarnation vivante de nos defauts, de nos ridicules, de nos passions,
et meme de nos qUalites, car Moliere ne se borne pas, comme la
plupart des auteurs comiques, a representer L’homme sous ses aspects
affligeants : il sait qu’entre les fripons et les dupes, entre les me­
diants et les sots, il y a les honnetes gens, qui nq sont apres tout
que les gens senses, et pour que le tableau soit complet, il met
aussi les honnetes gens sur la scene.

�134

DE L’UNIT-E LITTERAIRE

Nous l’avons dit dans une autre etude : quand on analyse ses personnages, on trouve dans la somme totale des caracteres qu’il a crees,
le miroir exact et fidele du monde. D’un cote les defauts et les ridi­
cules : — l’avarice, dans Harpagon; la sottise et la vanite du parvenu.,
dans M. Jourdain; la vanite de la naissance, dans M. de Sottenviiie;
la vanite litteraire, dans Trissotin; regoisme profond, dans Arnolphe; legoisme et la pusillaaaimite,dans Argan.; les pretentions de
l’ignorance et Fexaltation des sentiments faux, dans Belise, Armande
et Philaminte; la faihlesse et 1’irresolutian, dans -Georges Dandin;
la jalousie, dans Sganarelle ; la secheresse du coeur et la coquetterie,
dans Celimene; la sceleraiesse doublee d’hypocrisie, dans lartufe;
1’audacieuse forfanteriedu vice, dans don Juan.—De l’autre cote, les
qualites* — dans Alceste, la douloureuse susceptibilite de 1’ bonne or;
dans Henriette , la grace de la maison et lasamplicite charmante; dans
Elin ire, i’honnetete;; dans Philinte, la probite indulgente etsereine;
dans Chrysale, Eesprit de conduife et la fermete du bon sens.
Pris dans son ensemble, le theatre de Moliere est done une ecole
de verite, ou chacun apprend a cormaitrc lesautres et a se reconnaitre
soi-meme; car en tracant le portrait de ses contemporains, ce contemplateur, ainsi que l’appelait Boileau, a peint comme La Bruyere les
hommes de tous les ages. Il enseigne le bon sens, comme Corneille
enseigne le devouement et Pheroisme; 11 attaque, dans lartufe, l’hy-i
pocrisie de lapiete, comme Pascal, dans les -P^ovindales, attaque
I’hypocrisie de la morale. LesEemmes savantes sont le commentaire
anticipe, profane .et mondam, du Traite deldiducation des files et des
Lettres de madame de Maintenon sur le meme sujet , comme VEcole
des femmes est la mise en scene de la satire de Boileau et des raille­
ries de La Bruyere. Moliere resume, dans les types qu’il cree et qn’H
fait vivre, l’observation morale de tous les siedes, la profonde casuistique de .Bossuet et les pemtures ienergiques de Saint-Simon , et
quand Louis XIV demandait a -Boileau quel etait le plus grand des
ecrivains de son re gne, .Boileau pouvaii repondre, sans crainte d'etre
dementi par la posterite: &lt;« Sire, c’est Moliere,.» parce que Moliare
c’est ■ la verite &lt;et la vie elle-meme. ’ &gt;
Cette verite, nous la retrouvons dans La’Fontaine, aussi saisis•sante ^t aussi profonde. Le fabuliste., comme d’auteur de Tartufe,
fait agir et parlersesacteursavecam sentiment si parfait de la reality
qu’on sent a chaque vers qu’ils ne peuvent ni agir ni parier.autrement. Comme Moliere, il est l’irreconciliable ennemi de la vanite*

�AU XVII® SlfiCLE.

43S

de Thypocrisie et de la ruse. Les acteurs sont changes, les caracteres
Testent les memes. La grenouille qui cherche a S’egaler au boeuf,
Tanequi porte des reliques, le mulet qui se vante de sa genealogie,
faites-en des hommes, ils s’appelleront M. de Sottenville et M. Jour­
dain. Le renard s’appcllera Tartufe, le loup don Juan. La Fontaine
combat le charlatanisme des -devins et des faiseurs d’boroscopes,
comme Moliere combat le-charlatanisme des empiriques. Il se sertde
la verite et de 1’experience pour-nous donner des lemons, et ees lecons
s’adressent a tous les temps, a tous les ages, a toutes les conditions,
parce quil a complete sa propre sagesse par la sagesse de tous les
siecles. Cepai’en, egaredans lasoctetecroyantedudfe-septieme siecle,
a le sentiment chretien de la justice et du droit, de Legalite des
hommes devant Dieu, au meme degre que Fenelon. L’abus de la
force, 1’oppression des faibles, n’ont jamais trouve un plus eloquent
adversaire. Aussi, quand la Revolution francaise vint reclamer pour
les faibles la meme protection que pour les forts, et suWit&amp;er aux
■caprices du lion la volohte de la Hoi; dle cxhuma les Testes de La
Fontaine pour leur rendre des honne’urs supremes, parce qu’elle
Teconnaissait en lui rn de -ses precurseurs, et dans ces funcrailles
populaires cetait le P&amp;t de terre-qua prenaitsa revanche.
.
■Nous A avons point !a pretention d’avoirepuise le. sujet auquel
nous avons consacre ees pages, -bien indagnes des grands ’hommes
dont nous sommes si justement fiers. Nous avons voulu seulement
appeler l’attention sur un point de noire histoire litteraire «qui n’a
point ete suffisamment remarque, et montrer, eomme notes l’avons
dit plus haut, que si les ecrivains du dix-septieme siecle ont acquis
tant de gloire, ce ri’est pas’seutement parce qu’ils forment une ecole
de style, mais encore une ecole de sagesse et de grandeur.. Ils sont
lous de la meme ‘famiile; la source de I'inspiration est la meme pour
tous, et elle se trouve dansces trdis mots que LaBruyere a rapproches
pour la premiere fois: LE BEAU, LE VRAI, LE BIEN. Le but qu’ils
poursuivent n’est-ce pas, en effet, la recherche de la verite dans l’ordre purement humain , comme dans l’ordre surnaturel, l’etude de
Fhomme et la peinture du -monde,, Teducation de Itesprit et l’educa-tiondu coeur? n’est-ce pas la reforme d’une societe ou vivait encore le
vieil esprit feodal, avec ses privileges, ses exclusions et ses iniquites?

�J36

DE L’lLNITL' LlTTfiRAIRE

n’est-ce pas aussi la reforme de la science? Moliere se raillant des
medecins qui se payent de mots, et leur demandant le savoir et l’ob4
servation au lieu du pedantisme, n’est-il pas philogophe au meme
titre que Descartes combattant les vertus specifiques et les vertus oc-A
cultes? La Bruyere, Fenelon, dans leurs Discours a TAcademie francaise, Moliere dans les Femmes savantes et les Precieuses^ Corneille
dans les Examens de ses tragedies, ne sont-ils pas des critiques, des
maitres de style et de gout au meme titre que Boileau? Les oeuvre&amp;i
de ces grands hommes, si* diverses qu’elles soient, s’eclairent et se
completent l’une par l’autre, et elles offrent entre elles une harmonie si parfaite qu’elles sont desormais inseparables, comme celles
d’un seul et meme auteur. Nous ne pretendons certes pas que les ecrivains du dix-septieme siecle aient marque sans retour l’extreme limite
ou l’esprit humain puisse atteindre, et que 1’art, pour s’elever a la
veritable beaute, soit condamne fatalement a les imiter; loin de la.
Mais si l’imitation est sterile, l’admiration est toujours feconde; et ce
qu il importe de maintenir, c’est qu’ils doivent etre pour tous les ages
un sujet constant d’etude, parce qu’a travers les transformations de la
langue et les changements des moeurs, ils resteront toujours profondement humains, et par cela meme profondement vrais.
Cette unite qui distingue leur talent distingue egalement leurs ca­
racteres. Ilsont tous la meme simplicite, le meme desinteressementl
et ils cherchent la perfection pour leurs oeuvres, plutot que la gloire
et le bruit pour leur nom. Ce sont des gens de.bon sens et des
gens de bien, droits, sinceres, vivant de cette vie commune dont les
natures saines et fortes savent seules s’accommoder. Bossuet, qui
regne sur l’Eglise de France, s’isole, au milieu de Versailles, de
toutes les intrigues de la cour, pour lire la Bible, dans les allees soli­
taires du pare, en compagnie de La Bruyere et de Fleury. Boileau,
qui regne sur les esprits de son temps, n’a point de plus chere dis­
traction que le jeu de quilles, et toute son ambition se borne a vivre
tranquille dans son jardin d’Auteuil. Racine s’amuse a faire des pro­
cessions avec ses enfants, et sa femme ne sait pas meme les noms de
ses pieces. Moliere, a bout de forces et deja mourant, reste au theatre,
malgre les prieres de ses amis, pour donner du pain aux acteurs de
sa troupe. Corneille, marguillier de l’eglise Saint-Sauveur de Rouen,
tient pendant trente ans les comptes de sa paroisse avec la regularity
d’un greffier. La Bruyere cache si bien sa vie, qu’elle echappe a
notre curiosite, et qu’aucun detail biographique ne vient se placer

�AU XVIIe SlfiCLE.

137

entre sa naissance et sa mort. Emprisonne par la souffrance dans la
chambre qui le verra mourir, Pascal ne songe pas meme a sauver
d’une destruction presque inevitable les pages illisibles de l’un des
plus grands livres qu’ait traces la main des hommes, et, comme les
saints du moyen age, il meurt sous le cilice, en ne se souvenant que
de Dieu. Tous ces grands hommes, en un mot, restent soumis dans
,leur conduite aux regies souveraines qu’ils ont posees dans leurs
oeuvres. Ils semblent justifier ce mot si vrai de Boileau: La fierte
de l’esprit est le vice des sots, et la fierte du coeur la vertu des honnetes gens. Ils ont le sentiment de leur force, jamais la vanite de leur
talent; on les aime, on les respecte autant qu’on les admire, et c’est
la le secret de cette popularity qui grandit toujours.

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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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                <text>De l'unite litteraire au XVII siecle</text>
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                <text>Place of publication: [Paris]&#13;
Collation: [124]-137 p. ; 26 cm.&#13;
Notes: From the library of Dr Moncure Conway. From Le Megasin de Librairie: literature, histoire, philosophie, voyages, .... Vol. 3.</text>
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                <text>&lt;img src="http://i.creativecommons.org/p/mark/1.0/88x31.png" alt="Public Domain Mark" /&gt;&lt;br /&gt;&lt;span&gt;This work (De l'unite litteraire au XVII siecle), identified by &lt;/span&gt;&lt;span&gt;&lt;a href="https://conwayhallcollections.omeka.net/items/show/www.conwayhall.org.uk"&gt;Humanist Library and Archives&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;&lt;span&gt;, is free of known copyright restrictions.&lt;/span&gt;</text>
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